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Full text of "Oeuvres dramatiques de F. Schiller: traduites de l'allemand: précédées d'une notice biographique ..."

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I 



N-&-€4-J^--*- 



Vut. G.«^ te: £. 5' 19 





'•I 



V 



p^ . ^^- 



^1. i 



OEUVRES 



DRAMATIQUES 



DE F. SCHILLER 



TOME DEUXIÈME. 



_ _ J 



IMPRIMERIE DE FAIN, PLACE DE L'ODÉON. 



ŒUVRES 



DRAMATIQUES 



DE F. SCHILLER, 



TRADUITES DE L'ALLEMAND; 



» » _» 



PRECEDEES 

D'UNE NOTICE BIOGEAPHIQUE ET LITTÉRAIRE SUR SCHILLER. 

V 



TOME II. 



A PARIS, 

CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE, 

AU PALAIS-ROYAL. 



M. DCCC. XXI. 



< 



LA CONJURATION 

DE FIESQUE A GÊNES , 



TRAGÉDIE RÉPUBLICAINE. 



Toit. II. Sdillv. 



S" 



M» <*WWWI^» % <l*l^>MWWi»^li*<lli%%^Wl»%iltMW^I»M^l^^l^<>^^(»%%^l>W%>>MW<l>M<t)»»»%^»»W » %»%<»t%»l%»» 



AVANT-PROPOS. 



J'ai principalement puisé Thistoire de cette 
conjaration dans la Conjuration du comte 
Jean Louis de Fiesque ^ par le cardinal de 
Retz y dans \ Histoire des conjurations ^ dans 
\ Histoire de Gênes , et dans la troisième par- 
tie de Y Histoire de Charles-Quint y par Ro- 
bertson. La liberté avec laquelle je me suis 
permis de traiter ces données , trouvera grâce 
devant le dramaturge de Hambourg (i) > si 
je réussis \ si j'échoue , il vaut bien mieux avoir 
fait un mauvais usage de mon imagination que 
des faits. La catastrophe véritable de ce com- 
plot, où un accident malheureux renversa »^9^^ 
au moment oii le comte venait d'atteindre 1^ 
but de ses projets, a du être ch^gée* I^a ^çftture 
du drame ne comporte poiqt l'action du, h^ar^^ 
ou pour parler autrement, rinterventiop; im- 
médiate de la PrQvidençe, , Je m'étpnnerals fort 



I ■ » » ■ I— ^1— n^P* 

» f » 



(i) Leving. » 



ÎT AVANT-PROPOS. 

qu'aucun poète tragique n'ait encore traite ce 

sujet ^ si je n'en trouvais un motif suffisant 
dans ce dënoûment tntinlramatique. Les es- 
prits ëlevës savent démêler les fils les plus dé- 
liés d un événement , à travers toute la trame 
deTensemble des choses, et les rattachent peutr 
être aux limites les plus reculées de laverlir et 
de la destinée, tandis que le commun des 
hommes ne sait voir là qu'un fait isolé au mi- 
lieu du libre espace de l'univers. Mais l'artiste 

travaille pouir là. vue restreinte des honimes 

. • « ■ 

qu'il veut instruire , et non pas pour la toute- 
puissance clairvoyante qu'il èherche à connaître. 
Dans mes Èrigànds; je me suis proposé de 
présebtei: la Victîiiae d^une sènsinilité excessive j 
ici, àû' contraire, je Veux monti-er la victime 
délârt iôl dé Vihtri^tié. Mais, quelque remar-»- 
quable (^u^ait été dans l'histoire ïè malheureux 
projet ilé l?lesque , il n'en est pas moins diffi* 
elle de lui faire prodtiîre un 'efïet semblable sur 
fé théâtt^i Coninie lé sentiment seul peut éthoui 
Vbirîê gentiment, il me semble que le héros 
politique né peut pas sur la scène renoncer 
à rkumanité ,' ' kùtàïit' qu'il y est obligé dan^ 
le monde pour être un héros politique. Il n a 



AVANT-PROPOS. v 

donc pas dépendu de moi d^animer mon sujet 
de cette vie brûlante qui règne dans les sujets 
de pure imagination. Mais tirer du jcceur hu- 
main les froides et stériles combinaisons de la 
politique, et parvenir par-là à intéresser le 
cœur humain ; mais entrelacer l'homme dans 
toutes les ruses de cette science , et emprunter 
des artifices de Fintrigue des situations qui tou- 
chent rbumanité, telle a dû être ma tâche. 
I^acé dans la société bourgeoise , j'ai dû mieux 
connaître les mystères du cœur que ceux des 
cabinets , et peut-être cette infériorité dans la 
politique est-elle une supériorité dans la poésie* 



«-- . jisr — ^ 



''^mmmtmmm 






PERSONNAGES. 



ANDRE DORI A , doge de Gènes. — Respectable vieillard de 
q[uatre- vingts ans. Des restes de chaleur ; un de ses traits ca- 
ractéristiques , c'est un langage grave , bref et impérieux. 

GIANETTINO DORI A, son neveu, prétendant. — Homme de 
vingt-six ans. Rude et repoussant dans son langage , sa dé» 
marche et ses manières. Fierté grossière : l'extérieur d'un 
bonmie blasé. 
( Les deux Doria sont vêtus d'écarlate. ) 

FIESQUE, COMTE DE LaVAGNA , CHEF DE LA CONJURATION. Jeuue ^ 

svelte, brillant de beauté : âgé de vingt-trois ans; fier avec 

grâce, familier avec majesté. Des manières de cour et un ton 

de persiflage. 
( Tous les nobles sont vêtus de noir ; leur habillement ressemble 

à l'ancien costume allemand. ) 
VERRIKA, CONJURÉ républicain. — Homme de soixante ans. 

Sérieux , sombre et intraitable : une physionomie profonde. 
BOURGOGN INO , conjuré. — Jeune homme de vingt ans. Noble 

et agréable. Fier, emporté et naturel. 
CALCAGNO, c<»7jURÉ. —Voluptueux et usé^. Trente ans. Phy- 
sionomie agréable et audacieuse. 
SAGCO , CONJURÉ. -^ Homme de quarante-cinq ans. Personnage 

ordinaire. 
LOMELLTNO , confident de Gianettino. — L^âme desséchée d'un 

courtisan. 
CENTURIONE, ^ 
CIBOj \ hégontens. 

ASSERATO, J 

ROMANO , PEINTRE. Indépendant, simple et fier* 
MULËY HASSAN , maure de Tunis. — Tous les traits de sa 

race ; physionomie qui présente un mélange original d'esprit 

et de friponnerie. 



UN OFFICIER ALLEMAND DE LA GAllDE PU DOGE.-^ 
L^air simple et honorable : de la bravoure et de la fermeté. 

TROIS CITOYENS séditieux. 

liÉONORE, FEMME DE FiESQUB. — Femme de dU-^huit aus , pâle 
et délicate. Une sensibilité exquise ; beaucoup de charme, mais 
rien d'éblouissant. Physionomie mélancolique et exaltée. — 
Elle est vêtue de noir. 

LA COMTESSE JULIE IMPÉRIALI, veuve, soeur de Doria. 
— Femme de vinfft-cinq ans. Grande et quelque embonpoint. 
Orgueilleuse et coquette. De la beauté , dont l'effet est dimi^ 
nué par la bizarrerie; plus éblouissante qu'agréable; la phy- 
sionomie maligne et moqueuse. — Elle est vêtue de noir. 

BERTHE , FILLE DE Yerrina. — Jeune personne innocente^ 

ROSE, 

APABELLE 

DES NOBLES , DES BOURGEOIS , DES SOLDATS ALLE- 
MANDS, DES SERVITEURS, DES VOLEURS. 



> femmes de LéOIfORE. 



JLa tcène êsi à Géàes^ en V année 1547. 



LA CONJURATION 

DE FIESQUE. 



"■■*■■*—■■■■■ "*******"******"**"**** *i**^i^'v*vi'>ii'i'ri'it'rrv»%'ifirtt\ i t.ui <. i.u^amnnr»int^». i.ci. 



ACTE PREMIER. 



SCÈNE PREMIÈRE. 

Une salle chez Fiasque. On entend dans l'éloîgnement la musique 

et le tumulte d'un bal. 

LÉONORE, masquée; ROSE, ÂRABELLE, arrivent 

toutes troublées sur la scène. 

LÉ ON OR E, arnchint son mnque. 

Ceh est assez! N'ajoutée pas un mot! voilà qui est 
e'vident. (^EUe se jette dans un fauteuil.) J'en suis 
abattue. 

ARABELLE. 

Madame... 

LEONORE, seleTUiU 

Sous mes yeux ! la plus coquette de la ville ! En 
présence de toute la noblesse de Gênes! {Avec dou- 
leur.) Rose^ Arabellel et devant (nés yeux en 
pleurs ! 



10 LA CONJURATION DE FIESQUE, 

ROSE. 

Prenez la chose pour ' ce qu'elle est réellement > de 
la galanterie. 

LÉONORK. 

De la galanterie? Et cet échange continuel ^de 
regards? Cette attente inquiète avec laquelle il guet- 
tait un coup d'œil ? Ce baiser si long-temps pro- 
longé, donné à un bras nu y qui en a gardé la marque 
brûlante?... Et cette ivresse profonde et durable , où 
il semblait plongé , semblable à un époux heureux ; 
comme si l'univers entier eût disparu , et qu'il fût 
resté seul avec cette Julie , dans le monde désert ? 
Delà galanterie? bonne fille, qui n'a pas encore 
aimé, est-ce toi qui m'instruiras sur l'amour et la 
galanterie? 

ROSE. 

Eh bien , tant mieux , madame j perdre \in mari , 
cela vous vaudra dix sigisbés. 

LEONORE. ' 

Perdre ! — parce que son cœur aurait cessé un in^ 
stant de battre pour moi, aurais-je perdu Fiesque ? — 
Va , langue de serpent. Ne te montre jamais devant 
mes yeux. . — C'était une agacerie innocente , peut- 
être de la galanterie. Ne le crois-tu pas , ma sen- 
sible Arabelle? 

ARABELLË. 

Oh! oui, sans doute. 

9 

LEOIÏORE , perdue dans ses rtfflexioos. 

Mais si elle lisait en effet dans son cœur?... Si ce 
nom se cachait derrière chacune de ses pensées?.. S'il 



ACTE I, SCÈNE I. n 

ne cherchait qu'elle dans toute la nature?. . . Qu'e&t^ce 
donc? Où me suîs-je égarée?... Si Fëclatante ma- 
jesté de l'univers n'était pour lui qu'une pierre pré- 
cieuse y cil cette image y cette seule image serait gra- 
vée?... S'il l'aimait?... Julie!... Ah! soutiens-moi^ 
Arabelle^ soutiens-moi dans tes bras. ( Silence. La 
musique se fait de nouveau entendre. — Léonore se 
^lèvé.) Écoute ! N'est-ce pas la voix de Fiesque , que 
j'entends à travers le bruit? Peut-il rire, lorsque sa 
Léonore pleure solitaire?... Non, mon enfant; c'est 
la voix grossière de Gianettrno Doria. 

ARABELLE. 

En effet. — Mais passez dans un autre apparte- 
ment. 

LÉONORE. 

Tu palis! Arabelle, tu me trompes... Je lis dans 
vos yeux, dans la physionomie de nos Génois, quel- 
que chose... oui, quelque chose. {Elle se cache le vi^ 
sage avfcc ses mains.) Oh! certes, l'on en sait à Gênes 
plus que l'oreille d'une épouse n'en doit entendre. 

ROSE. 

Oh ! comme la jalousie exagère tout ! 

LÉONORE, «Tee une vivacité douloureuie. 

Je vois encore Fiesque venir sous ces, bosquets 
d'orangers, où nous autres, jeunes filles, allions 
folâtrer; c'était l'éclat d'Apollon uni à la mâle 
beauté d'Antinous : sa démarche était fière et im- 
périeuse, comme si le destin de Gênes la superbe eût 
reposé sur sa jeunesse. Nos yeux le suivaient à la 
dérobée, et se baissaient timidement, comme s'ils 



#. 



12 LA CONJURATION DE FIESQUE, 

eussent etë surpris en profanation, lorsqu'ils rencoi^ 
traient Fëclair de son regard... Ak ! Bella, comme 
nous guettions ses regards! comme chacune com- 
ptait avec Fangoisse de Tenvie y ceux qui s'adres- 
saient à sa Toisine! Ils tombaient parmi nous, 
comme autant de pommes de discorde ; npos tendres 
yeux brillaient de colère ; nos coeurs paisibles palpi^ 
talent vivement , et lenTie avait rompu notre douce 
union. • 

ARABELLE. 

Je m'en souviens. Cette brillante conquête mit 
en rumeur tout le beau sexe de Gênes. 

L£ O If O R E , âTec chaléar. 

Et pouvoir dire qu'il est à moi! Bonheur inespéré, 
miraculeux ! Il est à moi , le plus grand homme de 
Gênes, {avec grâce.) l'homme le plus accompli qui 
soit sorti des mains de Tinépuisable nature; celui qui 
a rassemblé et confondu en sa personne toutes les 
grandeurs de sa race, {jis^ec mystère.) Écoute, ma 
fille! Je ne puis plus le taire. Écoute,*ma fille, je veux 
te confier une pensée... une pensée qui me survint, 
pendant que j'étais à l'autel près de Fiesque, et que 
ma main était dans la sienne ; — une pensée qu'il ne 
convenait pas à une femme d'avoir. — Ce Fiesque, 
me disais-je, dont la main presse maintenant la 
mienne, ce Fiesque qui est à moi... —-mais silence; 
que personne ne puisse entendre combien nous 
nous enorgueillissons des derniers débris de cette 
supériorité ! — ce Fiesque qui est le mien. . . . — mal- 
heur à vous, si ce sentiment ne vous exalte pas ! «* 
il délivrera Gênes de ses tyrans. 



ACTE I, SCÈNE I. i3 

ÀH ABELLE , étonntfe. 

« 

Et cette image s'est présentée à une femme le 
jour de son mariage? 

LÉONORE. 

Tu t'étonnes y Rose ! Oui , à une fiancée , dans 
toute l'émotion d'un jour des noces ! ( Vwement. ) 
Je suis une femme , mais je puis sentir la noblesse 
de mon sang : il ne peut endurer que cette maison 
Dbria s'élève au-dessus de nos aïeux... Cet André au 
cœur pacifique , qu'il continue à s'appeler le doge 
de Gènes ! on y peut consentir avec plaisir. Mais 
Gianettino est son neveu, son héritier, et Gianet- 
tino a le cœur orgueilleux et insolent. Gênes tremble 
devant lui, et Fiesque. . . {Elle ionibe dans le tristesse.) 
Fiesque , — ah ! pleurez sur mol , — Fiesque aime 
sa sœur. 

ARABELLE. 

Pauvre malheureuse femme I 

LÉONORE. * 

Allez maintenant , et voyez ce demi-dieu des Gé- 
nois . assis dans un cercle honteux de libertins et de 
coquettes , amusant leurs oreilles de vaines frivo- 
lités , et leur racontant les aventures des princesses 
enchantées... Et c'est là Fiesque! Ah! mes filles, 
ce n'est pas seulement Gênes qui a perdu son héros. . . 
Et moi aussi , j'ai perdu mon époux ! 

ROSF. 

I^arlez plus bas. On vient par la gitlem. 



»4 LA CONJURATION DE FIESQUE, 

LÉOKORË, avec effroi. 

Fiesque vient. Fuyons, fuyons.... Mon aspect 

pourrait lui donner un instant d'ennui. 

* 

(Elle sort par une porte de côté ; ses femmes la suivent») 

SCÈNE IL 

GIANETTINO DORIA, masqué et en manteau 
vert. UN MAURE. —Ils sont ien conversation. 

GIANETTINO; 

Tu m'as compris. 

LE MAURE. 

Bien. 

GIANETTINO. 

Le masque blanc. 

LE MAURE. .;» 

Bien. 

GIANETTINO. 

Je te dis : le masque blanc. 

• LE MAURE.* 

Bien ! bien ! 

GIANETTINO. 

Tu entends? (Lui montrant son cœur.) Tu ne man- 
queras pas de le frapper là. 

LE MAURE. 

Soyez tranquille. t i 

GIANETTINO. 

Et un coup, bien ferme. 

LE MAURE. 

Il en aura assez. • < ; . : 



ACTE I, SCÈNE IL i5 

GIÀNETTIKÔ , avec un sourire fénct. 

Que ce pauyre comte ne souffre pas long-temps. 

LE MAURE. 

Excusez. — Combien à peu près estimes-vous sâ 
tête? 

GIANETTINO. 

Cela yaut bien cent sequins. 

LE MAURE. 

Bagatelle ; c'est peu. 

GIAIYETIMNO. 

Que murmures-tu? 

LE MAURE. 

Je dis... que c'est une besogne' facile. 

GIANETTINO. 

C'est ton affaire. — Cet homme est un aimant^ tous 
les esprits turbulens viennent à lui. — Tu as en- 
tendu^ drôle, ne le manque pas. 

LE MAURE. 

Mais, seigneur, il faudra fuir sur-le-champ à 
Venise. 

GIANETTINO. 

Aussi voilà d'avance ta récompense. (It lui jette 
un billet de banque. ) Au plus tard dans trois jours^ 
il sera à bas. 

(Uwrt.) 
LE MAURE, ramassant \e billet par terre. 

Cela s'appelle avoir du crédit! Ce seigneur se fie à 
ma parole , sans signature. 



(Ilaort.) 



i6 LA CONJURATION DE FIESQUE, 

SCÈNE III. 

CALCAGNO^ denièie lui SACCO, tous deui en 

manteau noir. 

CALCAGNO. 

Je m'aperçois que tu épies tous mes pas. 

SAGCO. 

Et je m'aperçois que tu me les caches tous. Écoute^ 
Calcagno; depuis plusieurs semaines , ton visage 
semble travaillé de quelque pensée qui ne peut 
avoir rapport qu'à la patrie. J'ai cru, frère, que 
nous pourrions échanger secret contre secret, et 
qu'aucun de nous ne perdrait à ce commerce de con- 
trebande. — Veux-tù être sincère? 

CALCAGNO. 

Au point que si ton oreille veut s'épargner la 
peine de descendre dans mon sein , mon cœur ira 
au-devant de toi sur jna langue. — J'aime la comtesse 
Fiesque. 

s A C C O , recule ëtonntf. 

Assurément je ne l'aurais pas deviné, quand 
j'aurais passé en revue toutes les possibilités. Ton 
choix met mon esprit à la torture : si tu réussis , je 
in'y perds. 

CALCAGKO. 

On dit qu'elle est le modèle de la plus sévère 
vertu. 

SA€GO. 

Mieux que cela encore : c'est un beau commen- 



ACTE I, SCÈNE III. i^ 

taire d'un ennuyeux, texte. De deux choses l'une ^ 
Calcagno j renonce à ton cœur ou à ton entreprise» 

CALCAGNO. 

Le comte est infidèle : là jalousie est la plus ha- 
bile des entremetteuses. Un projet contre les Doria 
tient le comte en haleine , et me donne l'entrée de 
son palais. Pendant qu'il chassera le loup du trou- 
peau , le renard entrera dans son poulailler. 

SAG^O. 

A merveille, frère, je te remercie; tu m'as tout 
à coup dispensé de rougir j ce que j'avais honte de 
penser, je puis maintenant te le dire : je suis à la 
mendicité, si le gouvernement actuel n'est pas ren- 
versé. 

CALCAGNO. 

Tu as donc bien des dettes ? 

SACCO. 

.., Si énormes, que huit fois ma vie ne suffirait 
point pour en acquitter le premier dixième. Une ré- 
volution dans l'état me mettra à l'aise, je l'espère : si 
elle ne me donne pas les moyens de m'acquitter , au 
moins elle ôtera à pfies créanciers Içs moyensde me 
poursuivre. 

CALCAGNO. 

J'entends; et si Gênes, par l'occasion, devient 
libre, Sacco se laissera proclamer père de la patrie. 
Qu'on vienne encore s'échauffer sur ces contes re- 
battus de pureté d'âme, quand la banqueroute d'un 
vaurien ou les passions d'un libertin décident du 
sort des états. Par Dieu , Sacco , j'admire en nous 
deux les. beaux calculs de la Providence qui guérit 

ToM. II, SchiUer. 2 



i8 LA CONJURATION DE FIESQUE, 

le cœur par les ulcères des membres. — Verrina 

sait-il ton projet ? 

SACCO. 

Autant qu'un patriote doit le savoir. Gênes , tu le 
sais , est le pivot sur lequel tournent toutes ses pen- 
sées avec une constance à l'épreuve; son regard 
d'aigle est maintenant attaché surFiesque. Il espère 
aussi que tu es en grand chemin de conspirer avec 
audace. 

GAL«AGNO. 

Il a bdti nez. Viens ; allons le trouver , et attiser 
Soii amour de la liberté avec le nôtre. 

( Us sortent.) 

SCÈNE IV. 

Julie, fort animée; FIESQUE la suit; il porte un 

manteau blanc. 

JULIE. 

Laquais , courelirÈ I 

FIESQUE. 

Comtesse , cni courez^ous? que voulez-vous? 

JULIE. 

Rien , pas la moindre chose; (j4 ses gens t) Faites 
avancer ma voiture. * 

FIESQUE. 

Permettez ^ qu'il n'en soit rien; vous semblez 
offensée? 

JULIE. 

Bah! cela se peut-il? — Laissez-moi, vous mettez 



ACTE I, SCÈNE IV- 19 

ma garniture en pièces. — Offense'e! qui pourrait 
m'offenser ici ? — Laissez-moi donc. 

FI£S(;iJEff le gtftKnt è» Mrrt. 

Non , ju^^u'à te que vous ni'arjrez dît le téméraire 
qui.... 

JULIE, croisant les bras et le regardant tranquiUement. 

Ah ! voilà qui e^t Beau , très-beitu à voir ! Si quel- 
qu'un appelait la comtesse de La vagua , pour être 
témoin de ce charmant spectacle? cette attitude 
conviendrait supérieurement dans la chambre de 
votre femme , quand elle trouve quelque mécompte 
à vos caresses accoutumées.... Levez-vous donc, allez 
trouver des femmes plus faciles , levez-vous donc ; 
ou iÂGR pensez-vous expier les impertinences de 
votre femme par vos galanteries ? 

fiés impertinences? à voiis? 

JULIE. 

S'en aller tout à coup , repousser son fauteuil , 
quitter la table , la table où j'étais assise, comte ! 

FIE3QUE. 

Gela n'est pas excusable. 

JULIE. 

Voilà tout; quant à cette pauvre petite.... est-ce 
ma faute , (elle sourit) si le comte a des yeux ? 

FIBSQUE. 

Vôtre seule failte, madame, esi de àétohet quel- 
que chose à leur curiosité. 



20 LA CONJURATION DE FIESQUE, 

jtLIE. 

Pas de complîmens, comte, quand il s'agit de 
l'honneur. Je demande satisfaction : la trouverai-je 
chez vous , ou la chercherai-je dans les foudres du 
doge? 

FIESQUE. 

Dans les bras de l'aniQur, qui vous fera oublier 
les écarts de la jalousie. 

JULIE. 

Jalousie, jalousie! qu'est-ce qui se passe donc 
dans sa petite tête ? ( En minaudant des^ant une 
glace.) Comme si elle pouvait trouver une nxeilleure 
preuve de son bon goût , que de me voir proclamer 
que c'est aussi le mien ? {Avec fierté^ Doria et Fies- 
que?... Comme si la comtesse de Lavagna ne devait 
pas se trouver honorée de ce que la nièce du doge 
a jugé son choix digne d'envie?... (J'amilièrement et 
donnant au comte sa main à baiser) k supposer , 
coÉite , que ce fut là mon sentiment. 

FIESQUE, vivement. 

Cruelle ! — et pourtant me tourmenter ainsi! — Je 
le sais, divine Julie, le respect est le seul sentiment 
qu'il me soit permis d'avoir paur vous; ma raison 
ordonne, à moi sujet, de fléchir le genou devant le 
sang des Doria, mais mon cœur adore la belle Julie. 
Mon amour est criminel; mais il est héroïque de 
franchir avec audace le mur d'airain qui marque la 
différence de nos rangs , et de prendre mon essor 
versia lumijère éblouiss£^nte du soleil dans toute sa 
majesté. 



ACTE I, SCÈNE IV. 9.x 

JULIE. 

Vrai mensonge de courtisan, qui monte sur des 
ëchàsses chancelantes! Votre bouche me divinise, 
et sur votre cœur palpitant je vois Tirage d'une 
autre, 

FIESQUE, 

11 palpite d'autant plus fort , signora , qu'il veut 
la repousser de lui. (Il détache le portrait de Leonore 
qui était suspendu à son cou par un ruban bleu , et le 
donne à Julie. ) Placez votre image sur cet autel , et 
vous pouvez détruire l'idole. 

JULIE prend le portrait avec empres^enioQt et satisfaction. 

Ce sacrifice mérite , assurépient, ma reconnais- 
sance. (Elle suspend son portrait au cou de Fiesque.) 
Esclave , porte les couleurs.de ton maître. 

( Elle sort. ) 
FIESQUE avec feu. 

Julie m'aime ! Julie ! je n'envie rien aux dieux. (// 
se promène avec rasfissement dans la salle. ) Que cette 
nuit soit la fête des dieux, qu'elle soit le chef-^d'œuvre 
des plaisirs. — Holà, holà! — (Beaucoup de ser- 
ifiteurs accom*ent. ) Répandez à grands flots le nectar 
de Chypre ; que la musique écarte de tous les yeux 
le pesant sommeil ; que mille lampes allumées fas- 
sent pâlir le soleil à son lever ; que l'allégresse soit 
générale ; que la danse bachique, dans son bruyant 
fracas, foi:»le aux pieds le royaume des morts. 

(II sort. Un bruyant allegro se fait entendre. La toile du fond se lève ; on voit une 
grande salle illuminée, où dansent une foule de masques. Des deux côtc's, des buffets 
et des fables de jeux réunissent beaueoup de masques.) 



2« LA CONJURATION DE FIESQUE, 

SCÈNE V. 

GIANETTINO, à demi-ivre; LOMELLINO, CIBO, 
CENTURIONE , VERRINA , SACCO , CAIXA- 
GNO, tous masqués. Beaucoup de dames et de 
nobles Grénois. 

GIANETTINO, dune voix bruyante. 

Bravo ! hravo ! ces viD3 sont délicieux , nos dan- 
seuses d'une légèreté à ravir. Allez, qu'on répande 
dans Gênes , que je suis de bonne humeur , et qu'on 
peut se réjouir. Sur ma parole, ils marqueront ce 
jour en rouge sur l'almanach , et écriront à côté : Ce 
jour-là , le prince était joyeux. 

PLUSIEURS CONVIVES , le verre 4 la main. 

A la république! 

(Fanfare de trompettes.) 
GIANETTINO jette son verre par terre «vec violeBce. 

En voiïà les débris. 

(Trois niasipies noirs se lèvent et entourent Gianettino.) 
LOMELLINO emmène le prince sur le devant de la scène. 

Seigneur, vous me parliez de^^nièrement d'une 
demoiselle, q^e vous aviez rencontrée k l'église de 
Sai nt-Lfiuren t ? 

GIANETTINO. 

Je m'en souviens fort bien , mon camarade ; je 
veux faire connaissance avec elle. 

LOMELLINO. 

Je puis arranger cela pour votre excellence. 



ACTE I, SCÈNE V. a3 

* GlâNETTINO viTem«nt. 

Tu le peux? tu le peux? liomellino^ tu as derniè- 
rement brigué la charge de procurateur; tu Tob* 
tiendras. 

LOMELLINO. 

Seigneur, c'est la seconde charge de T^tat; plu^ 
de soixante nobles la recherchent, tous plus riches 
et plus en évidence que le très-humble serviteur de 
votre excellence. 

GIAMBTTINO l'interrompt brusquement. 

TonneiTC et Doria! tu seras procurateur. (^Let 
trois masques s'approchent.) Les nobles de Gênes ? 
qu'ils jettent dans la balance leurs aïeux et leurs 
écussons ! Est-il besoin, pour que toute la noblesse 
de Gênes soit trouvée trop légère, d'auti'e chose que 
d'un poil de la barbe blanche de mon oncle? Je le 
veux, tu seras procurateur. Cela vaut plus que tous 
les suffrages de la seigneurie. 

LOMELLINO, plus bas. 

C'est la fille unique d'un certain Verrina. 

GIANETTINO. 

Elle est jolie , et par tous le^ diables , il me la 
faut. 

LOMELLINO. 

Seigneur, c'est l'unique enfant du plus opiniâtre 
républicain. 

GIANETTINO. 

Va-t'en au diable avec ton républicain!.... La 
colère d'un sujet, et ma passion! C'est comme si la 
tour du fanal devait s'écrouler, lorsque les enfans lui 



r^4 LA CONJURATION DE FIESQUE, 

jettent des coquillages. {Les trois masqutf noirs sap^ 
proch^nt et semblent fort agités.) Le doge André au- 
rait-il donc reçu tant de blessures, en combattant 
pour ces misérables républicains , afin que son ne- 
veu fût obligé de mendier la faveur de leurs femmes 
et de leurs enfans? Tonnerre et Doria! il faut que 
cette envie-là leur passe, ou bien, sur les ossemens 
de mon oncle , je ferai planter une potence, oii leur 
liberté génoise pourra se débattre jusqu'à la mort. 

LOMELLINO. 

La demoiselle est justement seule en ce moment. 
Son père est ici; c'est un de ces^ trois masques. 

GIANETTINO. 

C'est pour le mieux. Lomellino, conduis-moi chez 
elle. 

LOMELLINO. 

Mais vous cherchez peut-être une coquette, et 
vous trouverez une personne sentimentale. 

GIANETTINO. 

La puissance est la meilleure éloquence. — Con- 
duis-moi sur-le-champ. — Je voudrais voir ce chien 
de républicain qui s'attaque à l'ours des Doria. ( A 
Fiesquequil rencontre à la porte.) Oh est la comtesse? 



r 



ACTE I, SCÈJSE VI. a5 

SCÈNE VL 

Les précëdens; FIESQUE. 

FIESQUE. 

Je l'ai conduite à sa voiture. (// prend la main 
de Gianeitino et la presse sur son cœur.) Prince, 
maintenant je suis doublement dans vos chaînes. 
Gianettino commande à mon âme et à Gênes; et 
votre aimable sœur règne sur mon cœur. 

LOMELLINO. 

Fiesque est devenu tout-à-fait épicurien. Les 
grandes affaires perdent beaucoup en lui. 

FIESQUE. 

Mais FiesquC' ne perd rien aux grandes affaires. 
La vie, c'est un rêve; être sage, Lomellino, c'est 
faire un rêve agi'e'able ; et pour cela, n'est-on pas 
mieux sur le sein d'une femme charmante, que dans 
les orages du trône, lorsque les rouages bruyans du 
gouvernement retentissent sans cesse a vos oreilles? 
Que Gianettino Doria règne sur Gênes, Fiesque sera 
amoureux ! 

GIANETTINO. 

Finissons, Lomellino; il va être minuit. Le mo- 
ment approche. — Lavagna, nous te remercions 
d'une telle réception. Je suis satisfait. 

FIESQUE. 

' C'est tout ce que je pouvais, souhaiter, prince. 



26 LA CONJURATION DE FIESQUE, 

GIA.NETTINO. 

Adieu donc. On, joue dempin chezDoria, et Fies-- 
que est invité. Allons, procurateur. 

FIKSQUE. 

De la musique , des flambeaux ! 

' GIA.NETTINO aux trois masques avec inaolenee. 

Au nom du doge , place ! 

UN DES TROIS MASQUE9, avec un murmure dmdignation. 

Dans r^nfer^r mais pas à Gênes. 

LES CONVIVES en grand mouvement. 

Le prince est parti. Bonne nuit^ Lavagna. 

(Ils sortent en foule.) 

SCÈNE VIL 

LES TROIS MASQUES NOIRS, FIESQUE. 

( Un moment de silence.) 
FIESQUE. 

Je remarque ici des convives qui ne partagent 
point les plaisirs de ma fête. 

LES MASQUES, entre eux, avec un murmure de mécontentement. 

Pas un ! 

FIESQUE affectueuçement. 

Se pourrait-il que, malgré ma bonne volonté , un 
Génois se retii>t piécontent? Au plus vite, laquais! 
qu'on recommence le bal , qu'on remplisse les coupes. 
Je ne veux pas que personne ait ici ressenti l'ennui. 
Fui^^-je amuser vos regards par un feu d^aitifice? 



ACTE I, SCÈNE VIL 27 

Voulez-vous voir les gentillesses de mon arlequin ? 
Peut-être la société de nos dames pouiT^-t-elle vous 
distraire? ou nous assiérons « nous à une table de 
pharaon 9 pour abréger les heures p^r le jeu? 

UN MASQUE. 

Nous sommes accoutumés à ne les i^onapter q[ue 
par les actions. 

FIESQUE. 

Cette réponse est virile et C'est Verrina! 

VEBRINA, 6Unt son masque. 

Fiesque reconnaît ses amis plus promptement 
sous leur masque^ qu'ils ne le reconnaissent sous le 
sien. 

FIESQUE. 

Je ne comprends pas cela, Mais pourquoi ce créj)e 
de deuil à ton bras? Verrina aurait-il fait quelque 
perte que Fiesque ne saur^iit pas? 

VERRINA. 

Une nouvelle de deuil ne convient pas dans les 
fêtes joyeuses de Fiesque. 

FIESQUE. 

Cependant y quand un ami l'exige... (// lui serre 
la main cordialement.) Âmi de mon âme , qui nous 
est mort ^ à nous deux? 

VflIlRIdlA. 

A nous deux ! à noua deux ! Ah cela est trop vrai ! 
Mais tous les fils ne pleurent pas leur mère. 

FIESQUE. 

Ta mère est depuis long-temps enterrée. 



28 LA CONJURATION DÉFIE SQUE, 

VERRIN A, d'un ton expressif. 

Je me souviens que Fiesque m'appelait son frère, 
parce que j'ëtais le fils de sa patrie, 

F I E s Q U E avec gaieté' . 

Ah ! c'est cela? C'était donc une manière de plai- 
santer ? Porter le deuil de Gênes! il est vrai que 
Gênes est réellement à l'agonie. La pensée est uni- 
que , neuve. Notre ami commence à devenir plai- 
sant. 

CALCàGISd. 

Il a parlé sérieusement , Fiesque ! 

FIESQUE. 

Sans doute! sans doute! c'est cela même. L'air 
renfrogné et même attendri. La plaisanterie perd 
tout son prix, lorsque le plaisant rit lui-même. Une 
vraie mine d'enterrement! Auraîs-je pensé que le 
sombre Verrina deviendrait un jovial railleur dans 
ses vieux jours? 

SACCO. 

Verrina, viens! il ne sera jamais des nôtres. 

FIESQUE. 

> > 

Livrons-nous à la gaieté, camarade, montrons- 
nous tels que ces héritiers rusés, qui suivent le çer-^ 
cueil en sanglotant, et n'en rient que mieux dans 
leur mouchoir. Pourquoi se mettre en peine pour 
une rude marâtre? C'est pourquoi, laissons-la se 
tourmenter, et divertissons-nous. 

VERRINA, vivement e'mu. 

Ciel et terre ! et ne rien faire? — Qu'es-tu devenu, 
Fiesque? Où est ce grand ennemi des tyrans? J'ai 



ACTE I, SCÈNE Vit. 29 

VU un temps où l'aspeet d'une couronne t'aurait jeté 
en conyulskms. Fils dégénéré de la république ! si 
le temps change ainsi les âmes y je ne donnerais pas 
un denier de mon immortalité ; et c'est toi qui es 
responsable de ce sentiment ! 

FIESQUE. 

Tu es un éternel rêveur. Qu'il mette Gènes dans 
sa poche et la vende à un corsaire de Tunis, que 
nous importe ? nous boirons du vin de Chypre , et 
nous caresserons de jolies filles. 

VERRIIIA le regarde sévèrement. 

Est-ce ton opinion véritable et sérieuse ? 

FIESQUE. 

Pourquoi pas, ami ? est-ce donc un si grand plai*- 
sir d'être une des pâtes de ce lourd animal aux mille 
pieds, qu'on appelle la république ? Grand merci à 
celui qui lui a donné des ailes , et qui dispense les 
pâtes de leur office. Gianettino Doria sera doge, et 
les affaires de l'état ne feront pas blanchir un che- 
veu de ma tête. 

VEKRINA. 

Fiesque , est-ce ton opinion véritable et sérieuse? 

FIESQUE. , 

André adopte un neveu pour fils et pour héritier 
de ses biens : qui serait assez fou pour lui disputer 
l'héritage de son pouvoir ? 

VERRINA, avec une extrême impatience. 

Allons, Génois, allons. 

(Il s'ëloigne promptemeat de Fiesque; les autres k suivent.) 



N 



3o LA CONJURATION DE FIESQUE, 

FIÊSQUE. 

Verrina... Verrina!.,. ce républicain est inflexi- 
ble comme Tacier. 

SCÈNE VIII. 

FIESQUE, UN MASQUE inconnu. 

lE MASQtJE. 

Avez-TOus ùnef minute à In'àccôrder , Lavagnà ? 

FI ES QUE, d*an air prévenant. 

Pour vous , une heure. 

LE Masque. 

Ainsi vous me ferez la grâce de faire avec moi 
une promenade hors de la ville. 

flESQUE. 

Il est minuit cinquante minutes. 

LE MASQUE. 

Vous me ferez cette grâce ; comte. 

FIESQUE. 

Je vais faire mettre les chevaux. 

LE MASQUE. 

Cela n'est pas nécessaire : j ai envoyé un cheval en 
avant. Un'en faut pas davantage; car j'eàpère qu'un 
seul de nous reviendra. 

FIESQUE, fttrprù. 

Et?... 

LE MASQUE. 

On exigera de vous une sanglante explication pour 
certaines larmes. 



ACTE I, SCÈNE VIII. 3i 

FIESQUE. 

Et ces larmes ? 

LE MASQUE. 

... Sont celles d'une certaine comtesse de Layagna. 
Je connais fortl>ien cette dame, et je désirerais sa- 
voir par où elle a mérité detre sacrifiée à une 
foUe. 

FIESQDE. 

Maintenant je vous comprends. Puis-je savoir le 
nom de cet étrange questionneur ? 

LE MASQUE. 

C'est le même qui autrefois adorait la demoiselle 
de Cibo, et qui se retira, quand Fiesqùë devint son 
époux. 

FIESQUE. 

Scipion Bourgognino ! 

BOURGOGNINO, ôtant soa masque. 

C'est lui qui maintenant veut réparer la honte 
qu'il a eue de se retirer devant uiï rival d'assez peu 
d'âme pour faire souffrir cette douce personne. 

FIESQUE Tembrtsae arec feu. 

Noble jeune homme ! Grâces soient rendues aux 
chagrins de ma femme , qui me font faire une si 
digne connaissance. Je sens la noblesse de votre Co- 
lère , mais je ne me bats point. 

BOURGOGNIHO^ reeiaUnt d'an pas. y 

Le comte de Lavagna serait-^il trop lâche pcmr 
ne pas se risquer contre 1^ premier 6s6ai de mon 
épée ? 



32 LA CONJURATION DE FlESQUE, 

FIESQUE. 

Bourgognino , contre toutes les forces de la 
France , mais point contre vous. J'honore cette cha- 
leur de sentiinent pour un objet aimé. L'intention 
est glorieuse , l'action serait puérile . 

BOURGOGNINO vivement. 

Puérile , comte ! Une femme peut pleurer d'un 
outrage... que doit faire un homme? 

FIESQUE. 

Cela est fort bien dit, mais je ne me bats point. 

BOURGOGNINO lui tourne le dos et s en va. 

Je vous mépriserai. . 

FIESQUE vivement. 

Far le ciel! jeune homme , cela ne sera jamais, 
même quand la vertu aurait peixlvi son prix. ( // lui 
prend la main d'un air réfléchi,) Avez-vous jamais 
senti pour moi, ce qu'on appelle,... comment dirai- 
je ?.... ce qu'on appelle du respect ? 

BOURGOGNINO. 

Aurais-je cédé à un homme , que je n*auràis pas 
regardé comme le premier des hommes ? 

■ ... ; 

FIESQUE. 

Eh bien, ami , si un homme avait autrefois mé- 
rité mon respect , je serais long-temps avant, dVp-. 
prendre à le mépriser; je penserais que la trame 
d'un grand maître doit être assez artistement tissue 
pour ne pas sauter aux yeux d'un frivole apprenti.?— 
Retournez: chez vous, Bourgognino, et prenez le 
temps d'examiner pourquoi Fiesque agit ainsi , et 



ÂCtii I, SCÈSÈ ÏK. 3Î 

non pas aatremeiit « ( Baungagnmo se reth^e en si^ 
lence. ) Aliez^ ùoble jeuhe hontmle; si cétteokaleur 
s'emploie pour la patrie , les Doria n'ont qu'à se tenir 
ferme. 



• i 



SCÈNE IX. 

FIESQUE , LE MAtUlTÊ' — ri'enfre d'un pas mal 
assure , et regardé soigneusement partout autour 
de lui. 



« I 



» • 



FIESQUE le (««garde long-iempt d'un opil peoétrant. 

Que veux-tu et qui es-tu ? 

LE MAURE. 

Un esclave de la répunlique. 

FIESQUE. 

L'esclavage est un misérable Aiëtîler. ( //jÇi^'é taU" 
jours sur lui un regard pénétrant.) Que cherches-tu ? 

L£ MAURE. 

Seigneur , je suis un honnête homme. f 

ï-lESQtJÊ. 

Aie soin de le îdlté ëcKt^e sur tbnfrôhV; avec une 
figure comme la tienne, lâ-^tecaution ne sera pas 
s«{iiMr6itÇi;'. Mâis^ue eheftihes-tii? 

LE MAURE chercll^ a s approcher de lui, Ficsque se recule. 

Seigneur , je ne suis pâS Uh coquin. 

^lESQUE. 

Tu fais Lien d'ajouter cela , et cependant cela ne 
suffit pas. (jivec impatiente.) i^\xetherdi^^-t\x'f 

ÏOM. II. Schil/er. 3 



34 LA COîtfURATION DE FIESQUE, 

5 \ . LE.iI.A(JRE, s'approchiiBt, 

N'éftes-vôus :pas le comte Lavagna ? 

' ' '" ' FIESQUE /avec orgueil. 

Les aveugles à Gènes me reconnaissent à mon pas! 
— Que veux-tu au comte ? 

LE MAURE. 

Soyez sur vos gardes , Lavagna ! 

* . . (Il s'approche de lui. ) 

I , . j 

FIESQUE s'écarte de l'autre côté. 

C'est ce que je fais. 

LE MAURE f s'approchant toujours. 

On a de mauvais desseins contre vous^ Lavagna. 

» 

FIESQUE, s'éloigoant. 

Je le vois. 

LE MAURE. 

Gardez-vous du Doria. 

FIESQUE se rapproche avec confiance. 

Ami 9 t'aurais -je fait injure? En effet, je craint 
Doria. 

LE MAURE. 

Ainsi, évitez-le.-. Saveji-vous lire ? 

FIESQUE. 

Plaisante question ! — Tu es envoyé par quelques 
seigneurs. As-tu quelque écrit ? 

LE MAURE. 

Votre nom , parmi ceux de quelques misérables.. . 

(U lui présente un billet , et s''approche de lui. Fieflq[ue se place devant un miroir, et 
observe par-detsus Yb papier. Le Maure toorne autour de lai, en épiant son moment, 
puis tire son poignard , et veut le frapper.) . 



~J - ^ 



ACTE I, SCÈNE IX. 35 

FIÉSQUE ce rttourn* promptem«Bt et méf le lira« du Maurt. 

Doucement , canaille I 

(Il lai arrache le poignard.) 
LE MAURE frappant du pied. 

Diable ! —Je vous demande pardon. 

(Il veut aVofoir.) ' 
FIESQUE appelle d'une voix forte. 

Stéphane ! DrùUo ! Antonio ! (// tient le Maure à 
la gorge. ) Demeure, mon ami. Infernal coquin , 
demeure etre'ponds. Tu as fait de mauvaise besogne; 
a qui demanderas-tu le salaire de ta journe'e ? 

LE MAURE, apria pliisieura efforta inutiles pour s'enfuir, prend un ton dëlerminé. 

On ne peut pas me pendre plus haut que la po- 
tence. 

PIESQUE. 

Non, console-toi. On ne peut pas t'aller pendre 
au croissant de la lune; mais pourtant la potence 
peut être si haute que tu n'y paraîtras pas plus grand 
qu'un curedent. Mais le choix de ta victime était si 
politique , que je ne puis l'attribuer à ton impulsion 
naturelle. Parte , qui t'a soldé ? 

LE MAURE. 

' Seignei^r , vous pouvez m'appeler un scélérat , 
mais je nesuis pas xm imbécile. 

FIESQUE. 

Cet animal a de l'orgueil? Allons,, parle, animal, 
qui t*a soldé ? . 

LE îtf AUÏIE, réarchissant. 

Oh ! oh î n* est-ce pas moi qui serais dupe ?. . . — Qui 



^^■■■■iVMBWiVHVBBI^BIVBr*'^""^'"^^"**' f - ■^'■- 



3j6 LA CONJURATION DE PIÉSQUE, 

m'a soldé?.^. -— - et cda pour oent noëch&iis se- 

quins !... — Qui m'a soldé?... le sprinte 4ïiattcitino. 

FIESQUE indigné, marche çà et là. 

Cent sequins pour la tête de Fiesque !... pas da- 
vantage!... -{Avec ironie.) Quelle hbnte pour toi, 
prince héréditaire de Gênes l (Il va à sa cassette. ) 
Tiens , camarade , en voilà mille ; et dis à ton maître 
qu'il est un vil assassin. (Le Maure le regarde de la 
tête au3p pieds. ) Tu hésites , camarade ? (Le Maure 
jprend la bourse , la remet , lu reprend emorei, el le 
regarde avec un étomierneni déplus en plus friand.) 
Que fais-tu , camarade ? 

LE MAURE se décide et jette la bourse sur la table. 

Seigneur , je n'ai pas gagné cet argent-là. 

FIESQUE. 

Niaiserie d'un scélérat ! C'est la potence que tu as 
gagnée. L'éléphant irrité écrase l'homme ^ mais non 
pas le vermisseau. Je te ferais pendre , si cela ne 
devait pas tnîe coûter deux paroles. 

LE MAURE, joyeux et lui' faisant une r^yéreoce. 

Monseigneur est trop bon. 

Dieu m'en gardelli tieis'iugit fsis d« toi* Il me 
plaît de pouvoir, selon mon caprice , anéantir ou 
conserver un scélérat tel que toi ; ^t c'est à cela que 
tu dois là vie. Ta maladresse est pour moi un gage 
donné par le ciel , que je suis réservé à quelque 
chose de grand ; c'est ce qui me rend indulgent , tu 
es libre. 



/ ACTE I, SCÈNE IX. 37 

LES M AUAE, d'ua «on db coafiàoea. 

A la bonne heure , La-vagna. Un service en vaulr 
un autre. Si dans toute la péninsule vous trouver 
que quelqu'un est de trop, ordonnez , et je puis lui 
couper la gorge ; et cela gratis. 

PIESQUE. 

Quelle courtoisie ! Il témoigne sa recofinaiasanoer 
aux dépens de la gorge d'autruij 

LEMA.URB. 

Nous ne recayons rien pour rien. Il j a aussi de 
l'honneur dans notre corporation. 

FifeSQUE. 

L'honneur du coupe-^gorge ? 

LE MAURE. 

H est bien plus à Tépreuve du feu que celui de 
yous autres honnêtes gens. Ils violent lessermens 
faits au bon Dieu; nous tenons ponctuellement 
ceux que nous faisons au diable. 

FIESQBE; 

Tu es un drôle de coquin. 

LE MAURE. 

Je siiis content de me trouver à votre goût*. Mettes* 
moi a l'épjpeave^ et vous, appreudlrez à conncdtce un 
homme qui faitlestemeptsQumétia:*. Informes$*v.Qtt» 
de moi. Je pourrais vous monirep des attesti^ioDâ: 
de touslessy ndicats de filouterie, depuis tes derûifirs 
jiisqtt'au2L premiiers. 

riESQUE. 

Qu'est-ce que j'apprends? (/^ soisèed'. ) Les fiHh 



3B LA CONJORATION DE FIESQITE , 

pons reconnaissent aussi des lois et des rangSt^ •'— 

Parle-rmoi de la classe inférieure. 



LE MAURE. 



Fi, monseigneur .C'est un mépris^able t^'oupeau aux 
doigts crochus. Misérable profession où n'a jamais pu 
éclore un grand homme , qui ne travaille que pour 
le fouet et les galères, et qui ne s'élève tout au plus 
qu'à la potence ! -* 

FIESQUE. 

Perspective attrayante! Je suis curieux des classes 
plus relevées. 

LE MAURE. 

Il y a celle des espions et des mouchards : gens 
importans à qui les grands prêtent l'oreille, et par 
q\ii ils savent tout , qui sucent l'âme comme une 
sangsue , qui expriment d'un cœur tout le poison , 
pour aller le reverser à qui de droit, 

FIESQUE. 

Je connais cela. — Après. 

LE MAURE. 

Dans le rang supérieur sont les assassins , les em- 
poisonneurs et tous ceux qui. guettent Ibng-temps 
leur homme et le font tomber dans le piège. Ce sont 
souvent de lâches coquins; mais ces drôles -là 
payent leur apprentissage au diable, moyennant 
leur âme miséi^ble.La justice de ce monde fait déjà, 
il est vrai , quelque chose pour eux ; elle leur brise 
les os sur la roue , et plante leur noble tête sur un 
piieu. G'est^ la troisième classe. 



ACTE 1, SCÈNE IX. 3§ 

fiesque: 
Mais dis-moi donc /quand viendrai la tieniiè r 

LEMAVRE. 

Ah! diable^ monseigneur! c'est làj le plus beaiu 
Jai passé par toutes. M an. ge'ajç précoce a franchi 
rapidement toutes ces barrières. Hier au soir , j'ai 
fait mon chef-dœuyre dans la troisième classe , et 
tout à l'heure j'ai été un maladroijt dans laquatrièma.. 

FIESQUE, 

Il y en a donc une quatrième? 

LÉ maure; vivement. 

r * 

Ce sont des gens (a^ec chaleur) qui yont trouvei} 
leur homme entre quatre murs , qui se frayent un^ 
chemin à travers tous les risques , qui lui vont droit 
au corps, et qui, à la première salutation, lui épar- 
gnent la peine d'en faire une seconde. Parmi npus,^ 
on les appelle les avant-postes de l'enfer. S'il prend 
une fantaisie à Méphistophélès , il n'a qu'à faire wxk 
signe , et son repas lui est servi tout chaud. 

FIESQUE. 

^u es un scélérat bien consommé. Cela me raan- 
qpiait depuis long-temps. Donne-moi la main. Je 
veux te retenir à mon service. 

LE MAURE. 

Est-ce sérieusement ou par plaisanterie ? 

FIESQUE. 

Très-sérieusement , et je te donne mille sequîns 
par an. 



4© LA COÎi'JUIlA'ÇION DE.PJBSQDE, 

* 

Tppçi, Layagna! jei ^uisi à yfim% ^î'c^vc^ftau 
diable la vie privée. Faites de moi tout ce que vous 
voudrez; votre chien de chasse, votrç ch^eç, de 
garde ^ Votre renard , votre serpent , votive entrer 
mètteùf, votre valet de bourreau. Par mon âme. 
je suis bon à tous les inétiers, raonsçigneur; cepen- 
dant , si c'était pour iin métifer hpnnête , j'y suis 
gauche comme "un mannequin. 

FIESQUE. 

Ne t'inquiète pas. Quand J€ veux foire conduire 
un agneau , ce n'est pas au loup que je le confie. — 
Dès demain matin , tu parcourras la ville , et tu 
f informeiras de la disposition générale. Sache biei> 
ce au'on pense du gouverneipent , ce qu'on mur- 
mure sur les Doria; pénètre ce que mes concitoyens 
disent de ma viedissipée et de mQn av;entured'amour; 
çchaufïç les cerveaux avec le vin , jusq"vi,'à ce que les 
secrets du cœur se révèlent. Voilà de l'argent.; dé- 
pense-le parmi les ouvriers en soierie. 

LE MAURE le regarde d'un air de réflexion. 

Monseigneur... 

FIESQUE. 

Cela ne doit. pas te mettre en painje.... Il n'y a là 
rien d'honnête.... Appelle toute ta bande à, ton aida. 
Demain , je veux avoir des nouvelles. 

( n sort. ) 
LE MAURE, en le suivant. 

Fiez-vous h moi. Il est de bonne heure , quatre 
heures ! Demain , à huit heures, vous aurez assez de 
nouvelles , pour reipplir les oreilles de cinquante 
curieux. • 

( r sort. ) 



ACTE I> SCÈNE X. 4<< 

SCÈNE X. 

\ Un appartement cliez Vterrîna. 

BERTHE , renversée sur un sofa, lateje cachée dans 
ses mains. YEP^RINA entre d'un aur sonaJUre, 

Bieux, c*est ïui ! 

TERAINÀ s'arrête et- la regarde ave* 8ur|»rise. 

Ma fille s'effraie de voir son père ! 

BERTHE. 

Fuyez-moi ! Laissez- moi fuir ! Votre vue m'épou- 
vante , mon père ! 

VERBINA. 

Mon unique enfant. 

BERTHE, jetant sur lui uu regard douloureux. 

Non , vous n'avez plus de fille ! 

V.ERRINA. 

Ma tendresse est*elle donc pénible- pour toi ? 

BERTHE. 

Elle m'écrase , mon père. 

VERRINA. 

Quoi , ma fille ? Quel accueil ? Autrefois quand je 
rentrais à la^niaison, le cœur chargé d'un poîdâ 
énorme, Berthe courait au-devant de mol, et sou 
sourire me soulageait. Viens, embrasse - moi , ma 
fille. Sur ton tendre sein , je réchaufferai ce cœur 
que gkce l-agonie de la .patrie, ©mon enfentlje 



4? LA CONJURATION DE FIESQUE, - 

me, rendais compte aujourd'hui de tous les plaisirs 
qu'accorde la nature^ etÇai^ecdoideur) je ne trou- 
vais que toi. . 

BERTHE, avec un. triste et long regard. 

Malheureux père ! 

YERRINÂ., la serrant dans ses bras. 

Berthe ! mon uniijue enfant! Berthe, ma der- 
nière espe'rance ! c'en est^fait delà liberté de Gênes.. . 
Fiesque aussi... (Pendant qu'il F embrasse étroite-- 
ment , il murmure entre ses dents. ) Qu elle devienne 
une fille perduç ! 

BERTHE s'arrachant de ses bras;. 

Grand Dieu ! vous sauriez ? 

VERRINÂ tremblant. 

Quoi? 

BERTHE. 

Mon honneur.... 



Quoi? 

Cette nuit 

Quoi? 

La violence ! . 



VERRINA furieus. 
BERTHE. 

VERRmAliorsdelui. 
BERTHE. 



(Elle tombe si^ le sofs.^ 
^ V£RRII9A| après un morne silence, et d'une voix étouflfi^e. 

Encore un mot, ma fille l... le dernier! {d'une 
SH)ix forte et entrecoupée : ) qui ? 

BERTHE. 

• Malheur à moi !... Ah ! quittez cette fureur... Pâle 



ACTE I, SCÈNE X. 43 

comme la mort!... 3ecpurez - qioi , mon Dieu!... 
Il balbutie . il tremble ! 

YERRSINA. 

Je ne sais pas cependant* . . ma fille. . . qui ? 

BERTHE« 

Calmez-Yous^ calmez-Tous. Mon bpQ père^ mon 
père chéri ! 

VERRIW4. 

Au nom du ciel... qui ? 

BER-ÇHE. 

Un masque. 

YERRrNA se recale, effraya d*une pensée SQudftine. 

Non ! cela ne peut être. Ce n'est pas Dieu qui m'a 
envoyé cette pensée. ( // riU ) Je suis un vieil in- 
sensé. Comme si tout le venin jaillissait du même 
reptile! (à Berthe^ avec plus de sang-froid:) Cç^ 
homme était-il de çoia taille , ou plus petit? 

BERTHE. 

Plus grand. 

. VERRINA TÎTeineat. 

Les cheveux noirs et crépus ? 

BERTHE. 

Très-noirs et crépus. 

VERRINA s'oigne d'elle en duncelaot. 

Dieux! ma raison... ma, raison... Sa voix? 

' ' BERTHE. 

Rude et forte. * 



44, LA CONJURATION de: PIESQUE, 

VERRINA Tivemcnt. 

De quelle couleur... ? Non , je ne veux pas en sa- 
voir davantage. . . Le m&nteau^ de quelle couleur ? 

BERTHB; 

Vert, ce me semble^ 

VEARl^A fte coavre le visage de ses mains et tombe sur le sofa. 

Sois tranquille; ce n'est qu'un éblouissement^ 
ma fille. 

» 
(n laisse retomber ses mains. Son visage est d'une pâleur mortelle.) 

BERTHE, se tordant les mains. 

Dieu de miséricorde ! je ne reconnais ptus les 
traits de mon père. 

V'i^RftlIf A^ apeès o^ moneub- de* sileace, arec un sourire amer. 

Bien , • bien ! lâche Verrina ! Quand le scélérat 
attentait au sanctuaire des lois , c'était trop peu 
pour toi. . . it a fallu que le scélérat attentat au sanc- 
tuaire de ta famille... {Il se lès>e.) Appelons mon 
serviteur.. De la poudre efc du plomb.. — Non , non, 
arrête; il me vient une autre pensée... meiUeiftire... 
Qu'on apporte moaép/ée... Dis ton Pater Noster... 
(Il appuie son front sur ses mains.).., ^-^ISi^^ q^ ifé- 
soudre ? 

BERTHE. 

Vous me déchirez le cœur , mon père ! 

VERHINA. 

Viens, assieds-toi^rès-demoî:. ^jivec expresssion.) 
Berthe, raconte-moi... (^^^^-ipoi , Berthe, ce que fit 
ce Romain dont la Elle aussi... comm^o<t dfMraihje^* • • 



ACTE l, SCÊKE Xî. ^ 

sut plaire aussi.. ^ sa filkl.. Écoute-moi, Berthe : 
que dit Yirginius à sa fille deshonone ? 

BERTHE, tremblante. 

Je ne sais pas ce qu'il lui disait. 

TEHRINA. 

Abfeiifrdile!... H ne hiï dit rien, {il ^e lève tout 
à taup attiré son épée , ) ïl saisit Un glaive. 

BBRTHE 8e précipite avec effroi dans ses bras. 

Grand Dieu ! que Youlez-Yous faille? ... 

TER RIN A. jette son ëpëe. 

Non... il y a encore de la justice à Oén^â. 

SCÈNE XL 

SACCO, GALCAiGNO^lesprëeédens. 

GALCAGK0. 

Vite ^ Vei'tiBa, dis.pose*^i. C'est aujeurdliui que 
commeuoept i^ élections. Note iroulens être de 
bonne lieura à la seigneurie > !po«ir ckoisir k» nom^ 
Teaui^ sénat^ursb Lies rues feoirmillent de peuple; 
Toulie la B^le$^ se précipité à rkofdde TÂUe. Tu 
nous accompagneras {dwiUm raillent) pour TQÎr H 
triomphe de notre liberté. 

SACCO. 

Une épée à terre. Verrina a un regard farouche. 
Sa fille a té* yeux riugis de termes. ... 

CALCAGNO. ' 

Par le èi^ ! f eh suis frrfppé husàî... SàccO, il est 
arrivé c^l^ffoiè mâlheut* rei. 



46 LA CONJURATION DE FIESQUE, 

VERRINA avance deux sitfges. 

Asseyez-Tous. 

SAGGO. 

Ami y lu nous effrayes. 

CALGAGNO. 

Jamais je ne té vis ainsi; ami. Si Berthe n'était 
pas en pleurs , je te demanderais si Gênes.n'est pas 
perdue. 

YEKRIiïA, d ane Toii. terriUe. 

Perdue ! — Asseyez- vous. 

GALGAGNO effraye et s'asseyanU 

Ami! je te conjure... 

VERRINA. 

Écoutez ! 

GALGAGNO. 

Quel soupçon me vient ^ Sacco ! 

VERRINA. 

Génois. . . vous connaissez tous deux l'antiquité de 
mon nom. Vos aïeux ont servi d'écUyers aux miens.' 
Mes pères ont combattu pour le pays ; leurs épouses 
ont été le modèle des Génoises. L'honneur a été 
notre unique bien , et il a été légué de père en fils... 
Qui pourrait dire le contraire ? 

SAGGO. 

Personne. 

GALGAGNO^ 

Aussi vrai qu'il y a un Dieu , personne ! 

. ^ VERRINA. 

Je suis le dernier de ma race. Ma femme est dans 
le tombeau... ma hlle est tout ce. qui nie reste. 



[H 



i 



ACTE I, SCÈNE XL 47 

Génois y vous savez comment je l'ai élevée. Quel- 
qu'un peut-il se présenter et me reprocher .d'avoir 
négligé ma fille ? 

GALCAGNO. 

Ta fille est le modèle de son âge. 

VERRINA. 

Amis, je suis un vieillard; si je la perds^ je n'ai 
plus rien k espérer, ma mémoire est éteinte... (^Âyec 
une explosion terrible.) Je l'ai perdue, ma race est 
infâme! 

4 

TOUS DEUX, émus. 

Que Dieu vous en préserve! 

(Berthe se roule en «anf^oiant sur Ib «ofâ.) 
VERRINA. 

Non! n'en doute point, ma fille, ce sont dès 
hommes braves et bons. Us pleurent sur toi, et il en 
coûtera du sang. — Ne me regardez pas ainsi avec 
abattement, hommes ! (Lentement et as^ec force.) Qui 
opprime Gênes, peut bien faire violence à une jeune 
fille. 

TOUS DEUX se levant et repoussant leurs sièges en arrière. 

Gianettino Doria! 

B,E RT H E, poussant na cri* 

MurS; écrasea^moi ! Mon cher Scîpion!.... 



48 LA CONJURATION ©E FIESQUE. 

SCÊtîfÉ Xïl. 

BOURGOGMNO; les .^écédQss. 

BOUR60GN nSTO , arec ^empressement. 

ReleT^-»"Vous , jeùnë fflî«; \à\ti uûe heureuse 
nouvelle. ïïôM^ Verrina , riioïi bohbeui:' dëp<61id dfe 
Votrfe tè'pWise ; d^à depuis l6ng-téhlps j'âîttiàis Votl*è 
fille : jamais je n'ai osé demander sa main, tant qU^ 
tout mon avoir flottait sur de fragiles planches 
expédie'es des Indes ; en cet itistatit même , ma for- 
tune entl'e i pleintes veiltes datfà ki rade , et il m'ar- 
rive , dit-on , d'immenses trésors : me voici riche ; 
acDordez-moi.Btt^the > je la rendrai heurèinsè. 

VÊllAlNA d*tih \on expressif à Boui^gnino. 

ÎOésirez-Voùs , jeune homme , plonger votre eœur 
dans là lange ? 

BOURGOGNINO met la main è son ëpée, mais la retire aussitât. 

C'est son père qui a parlé ! . . • 

VERRINA. 

C'est pourtant ce que dira toute la canaille d'Italie. 
Vous contenterez-vous des restes du festin d'un 
autre? 

BOURGOGNINO. 

Ne trouble pas ainsi ma raison , vieillard. 

CÀLCÂGNO. 

Bourgognino, ce vieillard a dit vrai. 



ACTE I, SCÈNE Xïl. 49 

È0tJR6OGl^JK0, hx/n âe lui, te précise yen BertAe. 

11 dirait Vrai ? cette àl'àtkeureuse se seraH jotiéè 
de moi ? 

Bourgognino, ce n'est j)^$ célaj cette tîHe est pure 
comme un ange. ' 

BOURGOGNINO reste confondu. 

Ainsi je puis être heureui. — Pure et déshonorée ! 
je n'y conçois rifen. Vous me regardez et vous restez 
muets ; un malheur ou un crime semblé errer sur 
vos lèvres tremblantes ; je vous en conJ4ire^ ne voiis 
faites pas un jeu de mon trouble. Elle serait pure? 
ne dites- vous pas qu'elle est pure ? 

VERRIHA. 

Ma fille est innocente. 

BOURGOGNINO. 

C'est donc la violence. (// ramasse Tépée qui est 
à terre.) Génois , par tous les forfaits commis sous le 
ciel ! où.... où trouverai-je le brigand? 

VERRINA. 

AU même lieu où tu trouveras celui qui a dérobé 
Gênes. (Bourgognino reste interdit; f^errina se pro^ 
mène ça et là tout pensif, puis il s'arrête.) — Si je com- 
prends bien ton signal , éternelle Providence , c'est 
par ma fille que tu veux délivrer Gênes. (Il s'avance 
vers elle , il détache lentement le crêpe noir de son 
bras, et dun ton solennel : ) — Jusqu'à ce que le sang 
d'un Doria ait lavé cette tache odieuse de mon hon- 
neur^ il ne tombera point un rayon de soleil sur ton 
visage. Jusque-là ( il la couvre du crêpe) les ténè- 

TOH. II. Sekaien 4 



\ 



5ô LA CONJURATION DE FIESQUË, 

bres. (Silence; les autres le regardent avec un muet 
étonnemçnt. —7 f^errina pose as^ec solennité sa main 
sur la tête de Berthe.) Maudit soit l'air que ttt~ respi- 
reras y maudit soit le sommeil qui reposera tes mem- 
bres fatigués y maudite soit toute marque de pitié 
qui viendrait adoucir ta misère ! Descends sous les 
voûtes souterraines de ma maison; pleure ^ gémis, 
sans autre passe-temps que ta douleur. (// s'inter^ 
rompt en frissonnant y puis continue) Que ta vie ne 
soit plus que le mouvement convulsif de l'insecte 
expirant , le combat obstiné et déchirant entre l'être 
et le néant. Que cette malédiction pèse sur toi , jus- 
qu'à ce que Gianettino ait rendu le dernier soupir. 
Supporte-la durant toute l'éternité, jusqu'à ce qu'on 
ait pu découvrir le point où se rejoignent les deux 
extrémités de son cercle. 

(XiODg silence. L'effroi est sur tous les visages. Verrioa regarde chacun d'un œil fixe 

el pe'nëtrant.) 

BOURGOGNINO. 

Père dénaturé , qu'as-tu fait ? pourquoi cette hor- 
rible et monstrueuse malédiction sur ta pauvre et 
innocente fille? 

VERRINA. 

N'est-il pas vrai , tendre fiancée, elle est terrible ? 
( Élevant la voix.) ■— Qui de vous maintenant osera 
parler de délais et de satng-froid ? le sort de Gênes 
est uni au sort de ma fille ; mon cœur de père répond 
à mes devoirs de citoyen. Qui de nous serait main- 
tenant assez lâche , pour différer la délivrance de 
Gênes , quand il sait que sa faiblesse prolongerait la 
douleur infinie de cet agneau innocent ? Par le ciel , 
ce ne sont pas les vains propos d'un fou, . . J'ai fait un 



r 



ACTE li SCÈNE XI i; 5t 

• « 

ferment ^ et je n'aurai nulle pitié de ma fille, jusqu'à 
ce qu'un Doria ait mordu la poussière; et je serai 
ingénieux pour son martyre comme un valet de 
bourreau; et je déchirerai l'agneau innocent sur le 
chevalet des tortures. Vous tremblez > tous mé re- 
gardez tous, pâles comme des fantômes. Encore une 
fois y Scipion , je m'assure d'un otage pour que tu 
frappes le tyran : par ce lien précieux, j'attache toi, 
moi> TOUS à nos dcToirs. Le despote de Gênes doit 
tomber, ou cette fille n'a plus d'espoir : je ne me 
rétracte point. 

BOURGOGNiiiO m jette aux pieds de Berthe. 

Et il tombera; il tombera pour Gênes , comme le 
taureau du sacrifice. Aussi Trai que cette épée 
buTrira le coeur de Doria , aussi Trai je presserai tes 
lèvres du baiser de fhymen. 

(Il se relèye.) 
TERRINA; 

Cest le premier couple qu'aient béni les furies ^ 
Donne^TOus la main. Tu plongeras ton glaiTe dans 
le cœur de Doria ; prends-la , elle est à toi. 

G ALC A G N O , un genou en terre* 

Et Tôici encore un Génois qui se prosterné devant 
l'innocence, et dépose à ses pieds son redoutable 
acier. Puisse Calcagno trouTer la route du ciel aussi 
facilement que mon épée trouTcra la route du cœur 
de Doria ! 

(Il se reUre. ) 
àAGOO. 

Enfin, Raphaël Sacco se prosterne le dernier, 
mais non le moins résolu. Si ma bonne épée n'ouTre 



■ ^.j immmrimmmmigmmmmmfm'm''^^'^'imm^mm^^iftmm 



*• 



52 LA CONJURATION DE FIESQUE, 

point la prison de Berthe, que roreiile de celui qui 

entend tout se ferme à ma dernière prière. 

(U se rel^e.) 

Gènes tous remercie jiar ma faoache ^ mes amis. 
-T- Va maintenant , ma fiiie ; enorgueiUis-tai d'être 
une grande victime pour la patrie. 

BOURGOGIVINO Yembrmse. 

Va, prends confiance en Dieu et en Bourgojçnino ; 
un seul et même jour délivrera et Berthe et Gênes. 

(Berthe s'éloigne.) 

SCÈNE XIIL 

Lies préeëdens sans BERTHE. 

CALCAGNO. 

Avant d'aller plus loin , encore un mot, Génois. 

VERRINA. 

Je le devine. 

CALCAGNO. 

Quatre patriotes suffisent-ils pour abattre Fhydrc 
puissant de hk tyra^ijtie ? exçiteron&-nous, le peuple ? 
attireron^-^n^i^ la noblesse dans notre parti. 

VERIKA. 

Je comprends ; écoutez-moi : j'ai depuis long^temps 
à mes gages un peintre qui emploie tout son art 
à peindre la chute d'Appius Claudius. Fiesque est 
adorateur des beaux-arts, et s'anime facilement à 
une scène sublime. Nous ferons porter cette peinture 
dans son palais ,* et nous serons là^ quand il la verra. 



ACTE ï, SCÈNE XIII. 53 
Peut-être cet aspect réveillera-t-il son génie ; peut- 
être 

BOURGOGNINO. 

Point de lui ! Doublez les dangers, dit le héros, et 
non pas les auxiliaii^es. Je sentais depuis long-temps 
dans ma poitrine quelque chose que rien ne pouvait 
satisfaire; maintenant, j'ai su tout à coup le démêler^ 
( a^fec une contenance héroïque ) je vivais sou^ un 
tyran ! 

(La toile ton^.) 



FIN DU PREMIER AGT£#r 



^» ~'^i ■ ■ ^w^w^w^g^pBg— acTM^j;- -^y ' ui i w^^^i^^^w^^»^—- ^^^a^w^^rw^^j^ 



54 LA CONJURATION DÉ FIESQUE, 



^/^/vy%/v%i%/v^/%'¥t%'v%%ifn%>vtwv%/%^i^/^f%>%WMnni%ivv%nii/%/v*^)y*^Mmft^i^mi%n/v^ 



ACTE DEUXIEME, 



SCÈNE PREMIÈRE. 

Un salon dans le palais de Fiesque. 

LÉONORE, ARABELLE, 

ARABELLE. 

jNon, vous dis-je; vous ayez mal vu : la jalousie a 
troublé vos yeux, 

LÉONORE. 

C'était Julie elle-même; ne m'en parle plus. Mon 
portrait était suspendu à un ruban bleu ^ celui-cî 
était couleur de feu ; mon sort est décidé* 

SCÈNE IL 

Les précédens; JULIE. 

JULIE, avec une démarche affecta. 

Le comte m'a invitée à venir dans son palais^ 
pour voir passer le cortège qui va à l'hôtel de ville. 
Le temps me paraîtra long. En attendant le chocolat^^ 
madame; amusez-moi par votre conversation. 

(Arabeile s'âoiga*, çtireyient un instant après,) 



ACTE II, SCÈNE IL 55 

LÉONORE. 

Ordonnêz-Tous cjue j'aie ici compagnie ? * 

JULIE. 

Que cela est insipide l..« viendrais-je en chercher 
ici? Tâchez de me distraire, madame... (seprame^ 
nant ça et là en minaudant ) comme vous pourrez ^ 
madame ; car je n ai rien à faire.. 

ARABELLE, maKciettsement* 

Âh! quel beau petit nègre , signera! Mais avez^ 
▼ous réfléchi combien il était cruel de priver les 
lorgnettes de nos élégans, d'un si riche point de 
▼ue ? Et quelle brillante parure de perles ! les yeux 
sont tout éblouis. Dieu tout-puissant ! ce sont les 
dépouilles de la mer entière. 

JULIE, devant une glace. 

Cela TOUS parait singulier*, mademoiselle? Mais 
avez-vous donc, mademoiselle, mis aussi votre babil 
au servicede la comtesse ? — C'est charmant, madame ; 
TOUS chargez vos domestiques de faire les honneurs 
à vos hôtes. 

LÉ0I90RE. 

Il est malheureux pour moi, sîgnora, que mon 
humeur ne me permette pas de jouir de l'agrément 
de votre présence* 

JULIE. 

C'est le manque d'usage qui vous ôte l'esprit et la 
grâce. Allons , de la vivacité , de la finesse ! ce n'est 
pas là le moyen d'enchaîner votre mari. 



56 LA COIfJtJRATION feE FIESQUE, 

Je n'eu s^i^ qu'jif^ sje^l, çoi^tessef {in^ployisz tpu- 
jours les TÔtres, ils ne me nuiront pas. 

JULIE, sans faire semblant de Fëcoater. 

Ah! comme vous vous tenez mal, madame ! Fi donc ! 
ayez donc plus de soin de vous-même. l\ faut avoir 
recours àrart,quan4. la nature a été avare. Du 
rouge cacherait cette |)âleur maladive de vos joues. 
Pauvre enfant ! vous ne ferez pas de conquête avec 
petit visage-là. 

LÉ ON GRE, à Arabelle, dun «ir content. 

Fais-moi çppplii^ispt , fla^ fille. Il est impossible 
que l^\e perdu mon ç\iev J'iesqiiie , ou je n'aurais 
rijen ppr4u en le perdant 

(ÂrabeUe apporta du chocolat et le verM.) 
JULIE. 

Vous parliez de perdre ? niais , mon Dieu ! com- 
ment a pu vous venir cette exaltation tragique 
d'épouser Fiesque? Pourquoi, mon enfant;^ vous éle- 
ver à cette hauteur, où nécessairement vousi deviez 
être trop en vue , où vous deviez subir des compa- 
raisons? Sur ma foi, mon cher trésor, c'est un fripon 
ou un sot qui vous a mariée à Fiesque. (Elle lui 
prend la main dtm air de compassion.) Bonne pe- 
tite, un homme accueilli dans le grand monde ne 
pouvait pas être un parti pour toi. 

( Elle prend une tasse.^ 

LÉOÏ90BE, à Arabelle en souriant. 

.... Ou bien ne devrait pas rechercher l'accueil de 
grand mondç-là. 



ACTE II, SCÈNE II. 57 

JULIE. 

Le comte a delà figure, de Tusagè, du goût... 
Le comte avait eu le bonheur de se lier ayec des 
personnes d'un haut rang... Le comte a du carac* 
tère , du feu. Eh bien , il s'exile de ce cercle d'élé- 
gance , il revient à la maison; sa femme le reçoit 
avec une tendresse de tous les jours, elle éteint son 
ardeur dans des baisers froids et fades • et lui dis- 
tribue ses caresses , avec toute la régularité d'une 
ménagère qui tient table d'hôte. Le pauvre homme! 
Là, un idéal charmant lui sourit; ici, il a tout le 
dégoût d'une sensibilité maussade. Au nom du ciel , 
signora, s'il n'a pas perdu l'esprit, quel sera son 
choix? 

LÉ0I90RE, lai présentant une tasse. 

Vous , madame , s'il l'a perdu. 

JULIE. 

Fort bien! On pourrait tourner l'épigramme 
contre vous-même. Tremblez de cette épigramme; 
mais avant de trembler, tâchez de rougir. 

LÉONORE. 

Vous savez donc aussi ce que c'est, signera?... 
Pourquoi pas? c'est un artifice de toilette. 

JULIE. 

Mais voyez donc ! il n'y a qu'à irriter le vermis- 
seau, on fait jaillir de lui une étincelle. — Assez à 
présent; c'était une plaisanterie , madame, donnez- 
moi la inain , et faisons la paix. 

LÉ050RE lui donne la main et lui lance un regard significatif. 

Comtesse Impériali....ma colère vous touche* peu. 



58 LA CONJURATION DE FIESQUE, 

JULIE. 

Tout-à-fait généreuse ! Mais il faut aussi que je le 
sois, comtesse. ( Lentement et en observant Léonore. ) 
Si je porte le ^portrait d'une personne^ s'ensuit-il 
quç l'original ait du prix pour moi ? Qu'en pensez-r 

TOUS ? 

LÉONOB.E rougit et se trouble. 

Que dites-Yous ? J'espère que ce serait une consé-^ 
quence trop précipitée. 

JULIE. 

Je le pense aussi j le cœur n'a pas besoin du se- 
cours des yeux. Un sentiment véritable ne se montre 
point par un signe visible. 

LÉONORE. 

Grand Dieu ! Comment; c'est vous^qui dites cette 
vérité ? 

JULIE. 

C'est par compassion^ par pure compassion... Car 
voyez-vous , ce raisonnement peut recevoir une 
autre application , et alors il ne serait pas prouvé 
que vous eussiez perdu votre Fiesque. 

(Elle lui donne son propre portrait, et sourit méchamment^ ) 
LÉON OR Ej avec douleur et amertume. 

Mon portrait ! A vous? {^Elle tombe dans unfau" 
teuiL ) indigne ! 

JULIE, triomphante. 

Ai-jema revanche? Eh bien^ madame, plus d'ë- 
pigrammC; plus de repartie! {Elle appelle.) Ma 
voiture!... Mon projet a réussi. {A Léonore p en lui 



ACTE II, SCÈNE III. Sg 

prenant le menton. ) — Consolez-yous , mon enfant, 
il m'a donné ce portrait dans un moment d'égio'e^ 
ment. 

(Elle sort.) 

SCÈNE III. 

CALCAGNO entre, 

GALCAGNO. 

Imperîali sort d'ici tout animée, et vous, ma-« 
dame , je tous Yois ëmue. 

LÉONORE, arec une douleur poignante. 

Non , cela est inouï ! 

GALCAGNO. 

Par le ciel ! Mais ne pleurez^vous pas ? 

LÉONORE. 

C'est un ami de ce cruel... Otez-vous de mes \ 
yeux. 

GALGAGHO. 

Quel est ce cruel ? Vous m'ëpouyantez. 

LÉONORE. 

Mon mari... non, Fiesque. 

GALCAGNO. 

Qu'entends-je? 

LÉONORE. 

Ah!, ce n'est qu'une scélératesse habituelle à tous 
autres hommes. 



6o LA CONJURATION DE FIESQUE, 

GÂLGAGTiTO lui prend la main avec vivacitë. 

Comtesse^ j'ai un cœur qu'émeut la vertu en 
pleurs. 

LÉONORE. 

Vous êtes un homme ^ vous n'êtes rien pour moi. 

CALCAGNO. 

Je suis tout h vous , plein de vous,... si vous sa- 
viez combien , avec quelle ardeur infinie?.. 

LÉONORE. 

Homme, tu mens... Tu promets et tu ne tiendras 
pas. 

GALGAGI^O. 

Je vous jure. 

LÉOWORE. 

Un parjure! Cessez. Dieu se fatiguerait à in- 
scrire vos ser mens. hommes , hommes, si cha- 
cun de vos sermens se changeait en démon , il y en 
aurait assez pour donner l'assaut au ciel , et prendre 
à merci les anges de lumière. 

GALGAGNO. 

Vous vous emportez, comtesse. Votre chagrin 
vous rend injuste. Devez-vous prononcer la sen- 
tence de tout le sexe, pour le crime d'un seul? 

LÉONORE le regarde avec dignité'. 

Homme , j'aimais les hommes en un seul : ne 
dois-je pas les abhorrer en lui ? 

GALGAGNO. 

Essayez 9 comtesse... Une première fois votre 
cœur a fait* un mauvais choix».. Je sais oh il pour- 
rait se mieux adresser. 



*— 



ACTE II, SCÈNE IIL 6i 

LÉONORE. 

Je ne veux rien entendre de vous. 

GALGÂGNO. 

Cet arrêt , vous pourriez aujourd'hui le rétracter 
dans mes bras. 

LÊONORE , ftttentiye. 

Achevez L.. Dans t€6*.. 

CàLGAGNO. 

.... Dans mes bras, qui s'ouvriront pour recevoir 
celle qu on abandonne , et pour la dédommager de 
l'amour perdu. 

LÉONORE, le regardant ff sèment. 

De l'amour ? 

GALCAGNO, avec ardeur et se jetant A ses pieds. 

Oui , le mot est prononcé : L'amour, madame. 
Ma vie ou ma mort dépendent de votre réponse. Si 
ma passion est un crime , alors la vertu et le vice 
n'ont qu'un seul et même but , le ciel et Fenfer sont 
unis par une même proscription. 

LÉONORE , avec indignation et orgueil. 

C'était donc là que tendait ta compassion , hy- 
pocrite! Tu te jetais âmes pieds^ pour trahir l'amitié 
et l'amour ? Loin de mes yeux pour toujours ! Sexe 
odieux ! Jusqu'ici j'avais pensé que tu trahissais seu- 
lement les femmes; je ne savais pas encore que vous 
fussiez perfides les uns envers les autres. 

GALGAGVO, interdit. 

Comtesse... 

LÈONORE. 

Ce n'était pas assez de rompre^fe sceau sacré de; la 



6a LÀ CONJURATION DE FIESQITB, 

confiance^ cet kjrpocrite voulait ternir de son souMe 
empoisonné la glace transparente de la yertu , et 
entraîner l'innocence dans le parjure. 

GALCAGNO, vivement. 

Le parjure ne Tient pas de vous , madame^ 

LEONORE. 

J'entends; et mon dépit devrait pervertir nion 
amour? — Ne sais-tu pas (ai^ec une extrême fierté) que 
même le malheur d'avoir été trompée par Fiesque 
çlève.et ennoblit le cœur d'une femme. Va? la honte 
de Fiesque ne peut élever Calcagno jusqu'à moi, 
elle ne peut que dégrader l'humanité* 

CALCAGNO interdit, la suit des yeux ; puis se fi-appant le front ■ 

Imbécile. I 

SCÈNE IV. 

Le MAURE, FIESQUE. 

FIESQUE. 

Qui vient de sortir d'ici ? 

LE MAURE. 

Le marquis Calcagno. 

FIESQUE. 

Ce mouchoir était sur le sopha. Ma femme était ici . 

LE MAVRE. 

Je viens de la rencontrer dans une grande agita-« 
tion. 

FIESQUE. 

Ce mouchoir «st humide. ( // le serre dans sa 



ACÎE It, SCÈNE IV. 63 

poche.) Calcagno ici ! Léonore dans la plus grande 
agitation !... {jiprès uH moment de réflexion, il s^a^- 
dresse au Maure. ) Ce soir> je veux savoir de toi ce 
qui s'est passé ici. 

LE MAURE. 

On pourra s'en i/iformer : mademoiselle Arabelle 
aime qu'on lui fasse des complimens sur ses blonds 
cheveux. 

FIESQUE. 

As-tu suivi mes ordres? Voilà déjà trente heures 
que tu les as reçus. 

LE MAURE. 

Sans y manquer d'un iota , mon maître. 

FIESQUE, s'asieyaat. 

Bis-moi donc comment on parle de Doria et du 
gouvernement actuel ? 

LE MAURE. 

Ah, fi! d'une manière effroyable. Rien que le 
nom de Doria leur donne le frisson de la fièvre. 
Gianettino est mortellement haï; tout le monde 
murmure. Les Français ; dit-on , étaient les rats qui 
nous rongeaient ; Doria est le chat qui les a mangés; 
et maintenant il croque les souris. 

FIESQUE. 

Cela peut bien être ; — et ne savent-ils aucun chien 
à opposer à ce chat? 

LE MAURE, arec malice. 

On parle de toutes parts dans la ville d'un cer- 
tain un certain Ah ! ah ! aurais-je oublié ce 

nom-là ? 



i 



64 LA CONJURATION DE FIESQUE, 

FIESQUE, se levant. 

Imbéeille ! il est au^&i facUé de l:e retenir qu'il a 
été difficile de Vacquérir. Gènes en compte-t-elle 
plus d'un ? 

LE MAURE. 

Pas plus qu'elle ne eompte deux Lavagna. 

FIESQUE se rassied. 

A la bonne heure ! — Et comment parle-t-on de ma 
vie dissipée ? 

LE MAURE, le regardant avec de grands yeux. 

Écoutez , comte de Layagna : Gênes a grande idée 
de vous. On ne peut concevoir qu'un cavalier d'une 
des plus grandes maisons , plein de talens et de ca- 
ractère , ardent et influent , maître de quatre mil- 
lions^ dont les veines sont remplies d'un sang royal, 
un cavalier tel que Fiesque , qui, d'un signe, ferait 
voler tous les coeurs vers lui 

FIESQUE, se détournant de lui avec mépris. 

Entendre cela de la bouche d'un tel misérable I 

LE MAURE. 

... Que le grand homme de Gêrtes s'endoï^me aînsrî 
sur les grands destins de Gênes. Beaucoup s'en affli- 
gent ; d'autres s'en raillent ; la plupart vous blâ- 
ment; tous plaignent l'état de vous avoir perdu. On 
prétend qu'un jésuite a eu vent qu'un renard se ca- 
chait sous cette robe de chambre. 

FIESQUE. 

tin renard en dépiste un autre... Que dit-on de 
mon roman avec la comtesse Impériali? 



ACTE II, SCÈNE IV. 65 

LE MAURE. 

Ce que je me dispenserai volontiers de répéter^ 

FIESQUE. 

Parle librement. Plus tu seras franc ^ plus je serai 
satisfait. Que murmure-t-on sur cela? 

LE MAURE. 

Murinurer? ce n'est pas lé mot. Dans les cafés, 
les billards, les tables d'hôte , les promenades, au. 
marché , à^la bourse , on crie bien haut...*. • 

TIESQUE. 

Quoi ? Je te l'ordonne. 

LE MAURE, en se recalant. 

Que Yous êtes un fou* 

FIESQUE. 

Bien î Prends un sequin pour ce récit. Je me suià 
mis à porter la marotte , pour donner h penser aux 
Génois; et s'il le fallait, je me ferais tondre pour 

disputer leur attention avec Arlequin Comment les 

ouvriers en soie ont-ils reçu mes présens? 

LE MAURE f plaisamment. 

Maître fou , ils ont paru comme de pativres cri* 
minels qui . . . i . 

FIESQUE. 

Maître fou?... Âs-tu ton bon sens , camarade? 

LE MAURE. 

Pardon. J'avais envie de gagner enc(^e quelque^ 
sequins. 

"FIESQUE sourit et lai donne encore un se^in. 

Hé bien , comme de pauvres criminels qui.... ? 

TOM. II. Schiller. 5 



€6 LA COKJURATION DE FIESQUE, 

LE MAURE. 

,.. Qui sont sur l'échafaud, et à qui l'on vient an- 
noncer leur pardon. Ils sont à vous corps et âme. 

FIEàQUE. 

Cela n^e fait plabir. Us donnent l'impulsion à la 
populace de Gênes. 

LE MAURE. 

Ah ! c'était une scène ! . , . Il s'en est peu fallu, ou le 
diable m'emporte ! que je n'aie pris goût à la géné- 
rosité. Us se jetaient à mon cou comme des in- 
sensés ; les filles oubliaient tout d'un coup que mon 
père n'était pas blanc, tant elles se précipitaient 
ardemment sur ma face couleur de suie ! Ah ! l'or 
€st tout-puissant , ai-je pensé ; il sait blanchir un 
nègre. 

FIESQUÈ. 

La pensée est meilleure que la fange où elle a 
germé. — - Les paroles que tu m'a rapportées sont 
%onnes ; des effets y sont contenus. / 

LE MAURE. 

• 

Comme la tempête menaçante est contenue dans 
les nuages du ciel. On se groupe pour parler , on 
s'assemble en foule , et l'on crie : Chut ! dès qu'un 
étranger paraît. Une fermentation sourde règne dans 
toute la ville ; le mécontentement pèse sur la ré- 
publique comme un nuage chargé de la tempête ; 
au premier > signal , il en sortira des foudres et des 
éclairs. 

FIESQUE. 

Silence !... écoute... quel est ce bruyant tumulte? 



ACTE II, SCÈNE IV. 67 

LE MAURE , couraat à la fenêtre. 

Ce sont les clameurs d une foule qui sort de ThôteL 
de ville. 

FIESQUE. 

Aujourd'hui on élit le procurateur. — Fais avancer 
ma voiture. — Il n'est pas pôssibleque la séance soit 
déjà finie ; j'y veux aller. U est impossible que ré- 
gulièrement elle soit finie. — Mon épée et mon man- 
teau ; cil est ma plaque ? 

LE MAURE. 

Monseigneur, je l'ai volée et mise en gage. 

FIESQUE. 

Cela me. réjouit-fort. 

LE MAURE. 

Comment ? et ne recevrai-je pas bientôt ma ré- 
compense? 

FIESQUE. 

Ah ! oui , pour n'avoir pas pris le manteau aussi. 

LE MAURE. 

Non , pour avoir découvert le voleur. 

FIESQUE. 

Le bruit s'approche d'ici. Écoute... Ce ne sont pas 
des acclamations. . . (J^wement.) Cours ouvrir les 
portes de la cour... J'ai un pressentiment... Doria 
est d'une impudence folle; Le gouvernement est 
en équilibre sur la pointe d'une aiguille ; je gage 
qu'il y a eu du bruit dan3 la seigneurie. 

LE MAURE, à la fenêtre. 

Qu'est-ce? On descend par milliers de la rue Balbi . 



68 LA CONJURATION DE FIESQUE, 

Les hallebardes, les épées brillent... Oh! des séna- 
teurs qui accourent ici. 

FIESQUE. 

C'est une se'dition ! . . . Cours t'y mêler ; répète 
mon nom , fais qu'ils se précipitent ici... (Le Maure 
s éloigne rapidement.) — Ce que l'industrieuse fourmi 
a péniblement traîné et entassé , en un instant est 
dispersé par le vent du hasard. 



SCÈNE V. 

FIESQUE ; CENTURIONE , CIBO , ASSERATO : 
ils se précipitent impétueusement dans la salle. 

CIBO. 

Comte , vous excuserez notre colère , si nous en- 
trons sans être annoncés. 

CENTURIONE. 

Je suis outragé , mortellement outragé ^ par lé 
neveu du doge, sous les yeux de toute la seigneurie. 

ÂSSERATO. 

l>oria a souillé le livre d'or^ où chaque noble 
Génois a sa page. 

CENTURIONE. 

C'est pourquoi nous sommes ici. Toute la noblesse 
est outragée en moi ; toute la noblesse doit prendre 
part çi ma vengeance. Pour venger l'honneur de moi 
seul p je ne demanderais point de secours. 



ACTE II, SCÈNE V. 6g 

CIBO. 

Toute la noblesse est offensée en lui ; toute la no- 
blesse doit jeter feu et flamme. 

ASSERATO. 

Les droits de la nation sont foulés aux pieds. La 
liberté de la république a reçu un coup mortel. 

FIESQUE. 

Vous excitez toute mon attente. 

CIBO. 

Il était le vingt-neuvième des électeurs ^ car il 
avait tiré une boule d'or , et se trouvait désigné pour 
élire le procurateur. Vingt - huit voix étaient déjà , 
données. Quatorze étaient pour moi , autant pour 
Lomellino. Il manquait encore la sienne et celle de 
Doria. 

CEIï T UR I O N E , l'intorrompant ▼W«ment. 

Il ne manquait que ces deux voix : je vote pour 
Cibo. Doria^ — voyez quelle offense à mon honneur ! 
— Doria 

ASSERATO, reprenant la parole. 

Ce qu'on n'avait jamais vu depuis que la mer 
baigne les murs de Gênes... 

CENTURIONS , avec chaleur. 

Doria tire une épée , qu'il tenait cachée sous soa 
manteau d'écarlate , la pique dans mon billet , et 
crie à l'assemblée : 

CIBO. 

u Sénateurs , le vote est qui; il est percé I Lomel- 
lino est procurateur. » 



70 LA CONJURATION DE FIESQUE, 

CENTURIONS. 

« Lomellino est procurateur; » — et il jette son épee 
sur la table. 

ASSERATO. 

Il s'écrie : « Le vote est nul j » — et il jette son épëe 
sur la table. 

FIESQUE, après an peu de silence. 

A quoi êtes-voujs résolus ? 

CENTURIONE. 

La république est frappée au cœur. A quoi nous 
sommes résolus ? 

FIESQUE. 

Centurione'y un souffle courbe le roseau. Pour 
ébranler le chêne , il faut la tempête. Je tous le de- 
mande f qu'avez-yous résolu ? 

CIBO. 

J'aurais pensé qu'on demanderait ce que Gênes 
résoudra. 

Ï-IESQUE. 

Gênes! Gênes! n'y comptez pas; c'est un appui 
fragile , brisé , que celui où vous vous attachez. 
Comptez-vous sur les patriciens? peut-être parce 
qu'ils montrent un visage mécontent , et qu'ils haus- 
sent les épaules^ lorsqu'on parle des affaires de l'état? 
N'y comptez pas. Leur ardeur héroïque s'est con- 
centrée sur les balles de marchandises du Levant ; 
leurs âmes volent avec anxiété au-devant de la flotte 
des Indes. 

CENTURIONE. 

Apprenez à mieux connaître nos patriciens. A 
peine l'action insolente de Doria a-t-elle été com- 



ACTE II, SCÈNE V. 71 

mise, que plus de cent d'entre eux ont couru sur là 
place avec leurs vétemens déchirés. L'assemblée de 
la seigneurie s'est dissoute. 

FIESQUE, avec niHa-M. 

Comme des colombes se dispersent, quand le vau- 
tour donne au milieu de leur volée. 

CENTURIONS, avec Tëhëmence. 

Non, comme des barils de poudre, lorsqu'une 
étincelle y est tombée. 

CIBO. 

Le peuple est furieux;- et que ne peut pas ce san- 
glier, quand il est forcé? 

FIESQUE louriti 

Lui ! ce colosse aveugle et sans discernement , qui 
commence par faire grand fracas par ses lourds 
mouvemens ; dont la rage dévorante menace de tout 
engloutir, ce qui est élevé comme ce qui est abaissé, 
ce qui est éloigné comme ce qui est rapproché; et 

qui enfin trébuche sur un fil! Génois, c'est en 

vain ! Tépoque de la domination des mers est passée. 
Gênes succombe sous le poids de son nom. Gênes en 
est à ce point où se trouva 1 invincible Rome , quand 
elle létait ballottée comme un volant sur une ra- 
quette , par un faible enfant , par Octave. Gênes ne 
peut plus être libre. Gênes serait ranimée par un 
monarque. Gênes a besoin d'un souverain ; ainsi , 
obéissez à ce frivole Gianettmo. 

CENTURION E, avec emportement. 

Quand les élémens déchaînés se confondront^^ quand 



72 LA CONJURATION DE FIESQUE, 

le pôle du nord s'élancera vers le pôle du sud! 

Allons , camarades. 

FIESQUE. 

Arrêtez , arrêtez ! quel dessein couvez-vous, Cibo? 

j 

CIBO. 

Rien, une plaisanterie. ••. qui pourra faire trem- 
bler la terre. 

FIESQUE les conduit vers une statue. 

Regardez donc cette statue. 

CENTURIONE. 

C'est la Vénus de Florence. Qu çn avons-nous afr 
faire ici? 

FIESQUE. 

Mais vous plaît-elle ? 

CIBO. 

Je serais mauvais Italien , si je pensais autrement. 
Pourquoi me faire cette question ? 

FIESQUE. 

Maintenant parcourez toutes les parties du 
monde , et cherchez parmi les êtres vivans de la 
yace des femmes , l'heureux modèle qui renferme- 
rait tous les attraitsi imaginés pour cette Venus. 

CIBO. 

Et que nous rapportera cette recherche? 

FIESQUE. 

Alors l'imagination sera convaincue de charla4 
tanisme. 

CENTURIONS, impatiemment. 

Çt qu'y gagnerons-nous ? 



ACTE II, SCÈNE VIL 73 

FIESQUE. 

Vous y gagnerez le jugement de cet éternel 

procès entre la nature et Fart. 

GEHTURIOME, «Tec clialifiir. 

£t alors? 

FIESQUE. 

Et alors, alors?.., (// se met à rire.) Alors vout 
n'oublierez pas de tous aperccToir que la liberté 
de Gènes est en ruines. 

SCÈNE VI. 

Le tumulte augmente autour du palaiSi 

FIESQUE, seul. 

Bien! très -bien! voilà le feu aux pailles. La 
flamme gagne les maisons et les tours.... De proche 
en proche, l'incendie deviendra général; les vents, 
avec une joie maligne, vont souffler la destruction. 



SCÈNE VII. 

LE MAURE en toute hâte , FIESQUE. 

LE MAURE. 

Tumulte sur tumulte ! 

FIESQUE. 

Fais ouvrir les portes à deux battans. Qu'on laisse 
entrer tous les passansj 



74 LA CONJURATION DE FIESQUE, 

LE MAURE. 

Républicains I républicains ! traînez votre liberté 
sous le joug ; respirez ^ comme des bêtes de somme ^ 
sous la domination de voire aristocratie. 

FIESQUE. 

Bien fous s'ils croient que Fiesque de Lavagna 
continuera ce que Fiesque de Lavagna n'a pas com- 
mencé! La révolte vient fort à propos; mais la 
conspiration doit m'appartenir . — Les voilà qui se pré* 
cipitent sur l'escalier. 

LE MAURE, sortant. 

Holà ! holà ! il vont entrer poliment , en enfonçant 
les portes. 

(Le peuple %e précipite dans la salle, en brisant les portes.) 

SCÈNE VIIL 

FIESQUE, DOUZE OU VRIERS, 

TOUS. 

Vengeance sur Doria ! vengeance sur Gianettino ! 

FIESQUE. 

Allons doucement, mes chers concitoyens. La 
visite que vous me faites prouve votre bon cœur j 
mais je crains le bruit. 

TdUS, impëtaeusement. 

A bas les Doria ! A bas l'oncle et le neveu I 

FIESQUE les compte an souriant. 

Douze : voilà une belle armée ! 



ACTE II, SCÈNE VIII. 75 

PLUSIEURS. 

Plus deDoria I II faut que le gouvernement change 
déforme. 

PREMIER OUVRIER. 

Jeter du haut des marches les juges de la paix!... 
Oui , jeter les juges de la paix ! 

UN SECOND. 

Pense donc, Lavagna, les juges de la paix! parce 
qu'ils le contrariaient par leur vote ! 

TOUS. 

C'est ce qu'on ne doit pas souffrir ^ c'est ce qu'on 
ne peut pas souffrir. 

UN TROISIÈME. 

Tirer une épe'e dans le conseil ! 

LE PREMIER. 

Une ëpée^ le signe de la guerre^ dans un lieu de 
paix! 

LE SECOND. 

Venir en robe ecarlate au sénat , quand tous les 
autres seigneurs sont en noir ! 

LE PREMIER. 

Se faire traîner à huit chevaux dans les rues ' de 
la ville! 

TOUS. 

Ua tyran ! traître au pays et au gouvernement ! 

LE SECOND. 

Avoir acheté de l'empereur deux cents allemands 
pour ses gardes du corps ! 



76 LA CONJURATION DE FIESQUE, 

LE PREMIER. 

Des étrangers contre les enfans de la patrie ! des 
Allemands contre les Italiens ! des soldats près des 
lois! 

TOUS. 

Haute trahison ! yiolation des lois ! ruine de 
Gènes! 

LE PREMIER. 

Porter les armes de la république sur sa voiture ! 

LE SECOND. 

La statue d'André au milieu de la cour de la sei- 
gneurie ! 

TOUS. 

Qu'André soit mis en pièces ! en mille pièces la 
statue et le modèle ! 

FIESQUE. 

Génois^ pourquoi m' adresser tout cela? 

LE PREMIER. 

Vous ne devez pas l'endurer. Vous devez lui tenir 
tête. 

LE SECOND. 

Vous êtes un habile homme ^ vous ne devez pas 
endurer tout cela ; et vous devez avoir de l'esprit 
pour nous. 

LE PREMIER. 

Vous êtes un meilleur seigneur que lui ; vous de- 
vez lui rendre la pareille y et vous ne devez pas en- 
durer cela. 

FIESQUE. 

Votre confiance me flatte beaucoup. Par quelles 
actions pourrais-je y répondre? 



ACTE II, SCÈNE VIII. 77 

TOUS, souriant. 

Frappei! renversez! délivrez! 

FIESQUE. 

Voulez-vous cependant encore entendre une bonne 
parole ? 

PLUSIEURS. 

Parlez^ Lavagna. 

FIESQUE s'aMeyant. 

Génois... une fermentation intestine survint une 
fois dans le royaume des animaux; les partis com- 
battaient contre les partis , et un chien de boucher 
s'empara du trône. Accoutumé à conduire les bétes 
à la boucherie , il usa de son pouvoir en vrai chien. 
Il aboyait y il mordait^ et rongeait son peuple jus- 
qu'aux os. La nation murmura; les plus hardis se 
concertèrent, et le dogue fut étranglé. Alors il fut 
tenu une diète , pour décider la grande question de 
savoir quel gouvernement serait le plus heureux : 
les voix se partagèrent entre trois avis. — Génois, pour* 
lequel Yous seriez-vous décidés ? 

LE PREMIEB. 

Pour le peuple ! tout pour le peuple ! 

FIESQUE. 

Le peuple prévalut; le gouvernement fut démo- 
cratique. Chaque citoyen donnait son suffrage. La 
pluralité Temportait.Feu de semaines après, Thomme 
déclara la guerre à cette république de nouvelle fa-^ 
brique. La diète se rassembla. Le cheval , le lion , 
le tigre, l'ours, l'éléphant et le rhinocéros s'expli-^ 
quèrent d'abord^ et crièrent hautement aux armes. 



j8 LA CONJURATION DE FIESQUE, 

Ce fut ensuite le tour des autres. L'agneau ^ le lièvre, 
le cerf. Fane, toute la tribu des insectes, la troupe 
craintive des oiseaux et des poissons s'avancent , et 
se lamentant, dirent : La paix! — Voyez, Génois, il y 
avait plus de lâches que de braves , plus d'imbé- 
ciles que de sages; la pluralité l'emportait. L'empire 
des animaux déposa les armes, et l'homme établit 
violemment sa domination. Ce système de politique 
fut donc rejeté. — Génois, pour lequel incliner iez- 
vous maintenant ? 

LE PREMIER ET LE SECOND. 

Pour l'élection ! oui , pour l'élection I 

FIESQUE. 

Cette opinion fut adoptée. Les* affaires de l'état 
furent partagées entre plusieurs. chambres. Les loups 
administraient les finances; les renards étaient leurs 
commis; les colombes présidaient à la justice crimi- 
nelle ; les tigres aux conciliations amiables ; les 
boucs arrangeaient les procès entre époux ; les lièvres 
étaient soldats ; les lions et les éléphans gardaient 
les bagages ; l'âne était ambassa^deur de la république, 
et la taupe inspecteur général de la conduite des ma- 
gistrats. Génois, qu'espérez -vous d'une si sage ré- 
partition? Celui que le loup n'avait pas déchiré était 
dépouillé par le renard. Celiii qui échappait à ce 
dernier succombait sous les ruades de l'âne. Le tigre 
étranglait l'innocent ; les colombes faisaient grâce , 
au voleur et à l'assassin ; et à la fin , quand les ma- 
gistrats sortaient de charge , la taupe les trouvait 
tous irréprochables. Les animaux se soulevèrent. 
Choisissons, s'écrièrent-ils tous d'une voix, un mo- 



ACTE II, SCÈNE IX. 79 

jiarque qui ait griffes et dents , et qui n'ait qu'un 
seul estomac : tous rendirent hommage à un seul ^ 
à un seul y Génois ! mais celui-là , {il s'avance entre 
eux d'un air de majesté) c'était le lion. 

TOUS , applaadissant et jet«nt leurs bonnets en Tair. 

Bravo ! bravo ! ils ont sagement fait. 

LE PREMIER. 

Et Gènes doit les imiter^ et Gènes a déjà son 
homme. 

FIESQUE. 

Je ne veux pas le connaître. Retournez chez vous; 
songez au lion ! ( Les citoyens se retirent en tumulte. ) 
— Cela va à souhait. Le peuple et le sénat sont contre 
Doria... Le peuple et le sénat sont pour Fiesque. Il 
faut accroître cette haine; il faut échauffer cette 
bienveillance... Hassan ! Hassan ! ici ; gibier de po- 
tence, ici. Hassan ! * 

SCÈNE IX. 

LE MAURE arrive, FIESQUE. 

LE MAURE, avec empressement. 

Les pieds me brûlent. Qu'y a-t-il encore à faire ? 

FIESQUE. 

Ce que j'ordonnerai. 

LE MAURE, d'un ton docile. 

Oîi dois-je d'abord courir ? Oîi irai-je ensuite ? 

FIESQUE. 

Cette fois y tu n'auras pas la peine de courir ^ tu 



8o LA CONJURATION DE FIESQUE , 

seras traîne. Tiens-toi prêt ; je vais publier ton assas- 
sinat et te livrer enchaîné à la torture. 

LE MAURE, reculant de six pas. 

Seigneur... cela est contre le traité. 

FIESQUE. 

Sois tranquille^ ce ne sera qu'une plaisanterie^ et 
rien de plus. En ce moment, tout consiste à faire 
grand bruit de l'attentat de Gianettino sur ma vie. 
On te mettra à la question. 

LE MA.URE. 

Faut -il avouer ou nier ? 

FIESQUE. 

Tu nieras. On t'appliquera à la torture; tu résis- 
teras à la première épreuve. Tu peux bien soaffrir 
cela à compte sur ton mauvais coup. A la seconde , 
tu avoueras. 

LE MAURE, secouant la tête. 

Le diable est un fripon , il pourrait bien me rete- 
nir pour sa cuisine ; et je serais roué par pure co- 
médie. 

FIESQUE. 

Tu en échapperas, je t'en donne ma parole de 
comte. Je demanderai comme satisfaction qu'on te 
livre à ma vengeance , et je te ferai grâce aux yeui 
de toute la république. 

LE MAURE. 

J'y consens. Ils me disloqueront les fnembres, 
Cela me rendra plus souple. 

FIESQUE. 

Allons , égratigne-moi le bras avec ton poignard > 



ACTE II, SCÈNE 3L 8t 

aa point de faire jaillir le sang. . . Ja fierai comme ai 
je Tenais de te prendre sur ht fait pour U première 
fois. — Bien ! ( // crie diç 0utes ses forces) Au inettr«> 
tre! au meurtre! au meurtre! Fermez les portes; 
gardez les passages. 

^n Mbit le Maure è la gorge et feotrafne. Des lervitear* aecourent sur le tKëâtrt.) 

SCÈNE X. 

LÊONORE, R06E« EHes se précipitent arec effroi 

daAs la salle. 

LEONORfi: 

Au meurtre I Oa vient de crier «a meurtre ! D^oit 
vient ce bruit? 

aOAE. 

Quelque tumulte insignifiant , comme tous les 
jours à Gênes, 

On criait au meurtre , et le peuple répétait sans 
cesse le nom de Fiesque. Vous voulez m'épargncr ; 
on peut tromper mes yeux, mais non pas mon 
cœur. Cours au plus vite ^ va voir , et dis-moi oii 
on l'entraîne. 

ROSE. 

Remettez-vous ; Arabelle y est allée. 

LÉONORE. 

Arabelle recueillera encore son dernier regard ! 
Heureuse Arabelle ! Malheur à moi ! je suis sqn 
assassin. Si Fiesque eût pu m'ai^er ^ jamais Fiesque 

Ton. H. SchUUr. (> 



^1 LA CONJURATION DE FIESQUE, 

ne Be serait mélë au monde ; jamais il n'eût attiré le 
poigtiard de l'envie. — Aràbelle revient! Arrive donc! . 
Ah !' Aràbelle! ne me dis rien. 

SCÈNE XL 

Les précédens; 'ARABELLE. 

ARABELLE. 

Le comte est vivant ; il «st sain et sauf. Je viens 
de le voir galoper à travers la ville. Jamais je n'ai 
vu notre noble maître plus beau ; son cheval se pa- 
vanait sous lui , et fendait , de sa fière encolure , la 
foule qui se pressait autour de son royal cavalier. Il 
m'a aperçue en passant , a gracieusement souri , a 
fait un signe de ce côté , et a envoyé trois baisers... 
(MaUgnernent) Qu'en ferai-je , signora ? ' 

LÉONORE, ravie. 

Folle que tu es ! va les lui reporter. 

ROSE. 

Voyez donc ! comme vous avez rougi sur -le - 
éhamp ! 

LÉONORE. 

Il prodigue son cœur à des coquettes , et moi je 
cours après un seul de ses regard» I femmes ! 
femmes! 

(£U«tiorttiit.) 



ACTE ÏI, SCÈNE XIL 83 

SCÈNE XIL 

< 

Le palais d'André. 

GIANETTINO , LOMELLINO , entrent en toute 

hâte. 

r 

GIANETTINO. 

Qu'ils ctient pour leur liberté ^ comnoue uue lionne 
pour ses petits ; je demeute ferme. 

LOMELLINO. 

Cependant , monseigneur ! . . . 

GIANETTINO. 

Au diable avec tes cependant, procurateur de 
trois heures ; je ne reculerai pas de 1 épaisseur d'un 
cheveu. Que les tours de la ville secouent leur tête, 
que la mer soulevée fasse retentir le mot : Non ! Je 
ne crains pas la canaille. 

LOMELLINO. 

La fureur de la populace est sans doute un feu de 
paille ; mais la noblesse souffle dessus. Toute la ré- 
publique est en agitation : le peuple et les pa- 
triciens. 

GIANETTINO. •• 

Je me tiendrai comme Néron sur la hauteur , et ^ 
je regarderai cet incendie en jouant.». 

LOMELLINO. 

Jusqu'à ce que toute la massé de la révolte se pré- 
cipite vers un chef de parti, assez ambitieux pour 
recueillir les fruits de ce désastre. ' 



Blf^^Pii^^i^ 



^^■■■^■«■■■■■^■liVMWaVaV^H^MMMPHMaiBMWOTVqMPW^^I^^WV^HW 



84 LA CONJURATION DE FIESQUE, 

GÏANETTÏNO. 

Chimères î chimèws ! je ntn Mnnais qu un qui 
pourrait devenir redoutable , et celui-là , j'y pour- 
voirai. 

LOMELtINO. 

Le sërénissime doge ! 

(Àndrtf TÎeat. Tons deux s'incUaeat profondément.) 
ATIDRR 

Seigneur liOttwMino , ma nièce voudrait sortir. 

LOMELLINO. 

Je vais avoir l'honneur de l'accompagner. 

SCÈNE XIII. 
AHDRÉ, GlANETTINO. 

ANDRÉ. 

Écoute -moi, mon neveu; je suis mécontent 
de toi. 

GlAîrETTIHO, 

Daignez m'entendre , seréntssime doge. 

ANDRÉ. 

J'écoute le mendia»t le plus déguenillé de Gênes, 
quand il k &ut, mais jamais un mauvais sujet, 
fût-il mon neveu. C'est être assez indulgent de te 
parler comme un oncle ; c'est au doge, à la tête de 
sa seigneurie , que tu devrais avoir affaire- 

^lAN-ETTIMÔ. 

Un seul mot, m©nfieigueuy... 



▲GTE II, SCÈNE XIIL 85 

ANDRÉ. 

Écoute ce que tu as fait , et tu te justifieras en-*" 
suite... Tu as ruiné un édifice que j'avais assidu-- 
ment construit durant un demi-siècle^ le mausolée 
de tonomlef son unique monumeni..« l'amour des 
[ Aadrë te pardonne cette conduite frivole. 



GIAN£TTII«0« 

Mon ojacle , mon sou Ycrain.. ^^ 

Ne m'interromps point. Tu as détruit le plus beau 
chef-d'œuvre de gouvernement, que moi-même 
j'avais, à l'aide du ciel, donné aux Génois; ^^ui 
m avait coûté tant de veilles , tant de dangers et tant 
de sang. Â la face de Gênes entière, tu as flétri tnon 
honneur , en ne montrant nulle estime de mes rè* 
glemens. A qui seront-ils sacrés , si ma propre fa- 
mille les méprise ? Ton oncle te pardonne une telle 
stupidité. 

Sérénissime seigneur , vous m'avez élevé pour être 
dû^ de Gênest 

Silence ! . . Tu es coupable de haute trahison envers 
l'état , et tu l'as blessé au cœur : car sache-le , en- 
fant , il ne vit que pr la soumisçloa. V^irce4fm le 
pasteur, vers le $oir , avait laissé sa tâche ^ pensai»-* 
tu qu'il eftt abandonné son troupeau ? Parce qu'An- 
dré porte des cheveux blancs , fouleras-tu aux pieds 
les lois, comme un polisson ? 



'•* - 



86 LA CONJURATION DE FIESQUE, 

GIAr^ETTINO,. fièrement. 

Arrêtez^ doge ! le sang de cet Andrç qui fit trem- 
bler la France, coule aussi dans mes veines. ^ 

-ANDIIÉ. ■ . \ . ' 

. Silence! je te l'ordonne; j'ai accoutumé la mer à 
se taire lorsque je parle... Tu as conspue la majesté 
de ]a justice dans son temple. Sais-tu, rebelle, quelle 
en doit être la peine? Maintenant, réponds. {Gia- 
neitirio muet, reste Cceiljixéen terre,) — Malheureux 
André ! tu as couvé dans ton propre sein le serpent qui 
devait anéantir le prix de tes services. J'avais bâti 
pour les Génois un édifice qui devait braver le 
cours du temps , et j'y ai jeté le premier brandon. 
— Rends grâces , insensé , à cette tête blanchie , qui 
veiit être portée au tombeau par les mains de sa 
famille; rends grâces à mon amour impie, qui 
m'empêche de faire précipiter du haut d'un sanglant 
échafaud;» la tête du rebelle qui a offensé l'état. ■• . 

(UsottO 

SCÈNE XIV. 

» 

LOMELLTNO , épouvanté et hors d'haleine ; GI A- 
NETTINO muet et rougissant, suit de l'œil le 
doge qui se retire. 

' LÔMELLINO. 

Qu'aî-jevu?qu'ai-je entendu ? A présent , à pré- 
sent, il faut fuir, prince! à présent tout est perdu! 

GIANETtlNO, avec humeur. 

Qu'avais-je à perdre ? 



ACTE. II, SCÈNE XIV. 87 

LOMELLINO/ 

Gènes, prince.-^ Je viens de la place : le peuple se 
pressait autour d'un Maure , qu'on traînait garrotte 
ayec des cordes; le comte de Layagna^ à la tête de 
trois cents nobles, suivait, et Ton s'est rendu à l'hô- 
tel de ville, où le criminel .a éiê mis à la torture. 
Le M/iure avait été pris sur le îfkit , au moulent où 
il tentait un assassinat sur la personne de Fiesque. 

... ;» 

GIAIÏETTINO, frappant da pied. 

Quoi ! tous les diables sont-ils déchaînes aujour- 
d'hui? 

. LOMELtINO. • 

On lui a demandé avec menace, qui l'avait sou- 
doyé; le Maure n'avouait rien. On l'a appliqué à la 
question préparatoire; il a'a rien avoué. On Ta de 
nouveau mis à la question ; il a dit , il a.clit... Mon- 
seigneur, à quoipensiez-vous,de.inettr^yotre;hon-* 
neur entre les mains d'un tel vaurien ? . ^ 

GIàNETTINO, wwi hnm^ww. 

Pas d'interrogations. 

LOMËLUNO. 

Ecoutez encore. A peine le nom de Dqria a-t-il 
été prononcé... (j'aurais mieux aimé lire mon nom 
sur les registres de l'enfer , que d'entendre le vôtre 
en un tel moment)... que Fiesque )se montré au 
peuple. Vous connaissez l'homme , sa manière de 
commander en suppliant, cette habitude ^)8€ fclire 
rendre avec usure la complaisance qu'ili (joigne à 
la populace. Toute la foule était là, «respirant. à 
peine, formant des groupes inimobiles «et menaçans^ 



88 LA COFÎCRATTQN DE FIËSQUE, 

et l'œil fixé sur lui. Il perle peu , mais il étend son 
bras couvert de saug , et le |>eiiple se précipite pour 
en recueillir les gouttes, comnfte une irdique. Le 
Maure est remis à sa di^rëtîan, et Fiesqne.... quel 
coisp mortel pour jqous!... Fiesque lui £ait grâce! 
Alors le silence du peuple se change en une bruyanfe 
clameur ;. chaque cri était la ruine d'aa Borm; et 
Fiesque^ au milieu àe jniUe cràsi de 9ipM, ert porté 
jusqu'à sa maison* 

Que le flot de la sédition atteigne jusqu'à -ma tête L 
L'empereur Charles I avec ces seules syllabes , je 
veux les abattre 4IU point qu'oh «'entende plue le 
bruit d'une seule cloche dans la ville» 

La Bohèmfe est loïn de Fltâlie: Si Charles se hâte, il 
poui^ra èneo«*e ai+iviir à temps pour le festin de vos 
funérailles. 

GIANET TlN^Q IliW «tté lettre tMlàe ^Un grand leeato. 

Il est donc heureux que d^jà tl soit îd/lTu t'é- 
tonnes, Lomellino?Me crois-tu assez fou, pour pro- 
voquer des républicain^ furieux, s'ils n'étaient vas 
déjà vendus et livrés? 

X0M£l«LIN0^ kmtikàiii 
« 

Je jue sais ce qu^ j6 dois penser «w « . 

• ' ttïAlïÉTtïllt). 

St »oi, qûài^d Itt ne sais pas, je pense, La résolu- 
tion e^ pÉ*isfe. Bèmatfi dotfzë sénateurs tombent as- 
aaésifiés c Doria sera souverain, et Tempereur Charles 
le protégera. — Tn recules ! 



ACTE II, SCËNBXIV. 89 

LOMELLITVO. 

Doute sénatears ! je &'ai pas k cœur Ae force à 
supporter douze fois un assassinat. 

GIANETTIIfO. 

Enfant , ^n les jettera devant m<MB trô&e. Vots^tu, 
j ai persuade aux ministres de Charles que la France 
avait encore à Gènes un parti très-fort^ qui livrerait 
la ville une seconde fois entre ses mains , si on ne 
Tanéantissait point dans sa racine : cela a germé 
dans la tête du vieux Charles ; il a souscrit à mon 
projet^ et.... tu vas écrire ce -que je vais dicter. 

LOMELLINO. 

Je ne sais pas encore.... 

■ 

GIANETTINO. 

Âssieds-toi; écris. 

Mais que vais-je écrire? 

(Il c'aBsieâ.) 
GÏAKETTÏNO. 

Le nom des douze candidats : François Centurione. 

^0M£LL1N0 écrit. 

ftu» -reconnaissiance pour son vote , il ouvrira le 
convoi. 

GIANETTINO. 

Cornelio Calva. 

LOMEltllfO. 

Michel Cibo. 



i ^ 



90 LA CONJUÎIATION DE FIESQUE, 

LOMELLINO. 

Cela calmera ses prétentions sur l'office de pro- 
curateur. 

GIANETTINO. 

Thomas Asserato et ses trois frères. (Lomellino 
s'arrête ; Gictneitino répète encore plus fort. ) Et ses 
trois frères, 

LOMEI<WlîO écrit. : ^ ' 

Après? ..•■..■''• 

GIANETTINO. 

Fiesque de Lavagna. 

. fiOMEIiUSrO.» ,'.i .... ■ . 

Prenez garde, prenez garde! c'est une pierre 
d'achoppement où vous vous romprez encore le cou. 

GIAWETTINO. 

Scipion Bourgognino. 

LOMELLINO. 

Celui-là pourra aller faire ses noces ailleurs. 

GIANETTINO. 

Et je serai le garçon de la noce. — Raphaël Sacco. 

', : LOMELLINO. •' . ' »i 

Je devrais solliciter son pardon, jusqu'à ce qu'il 
m'eût payé mes cinq mille écus. (Il em7.)— La mort 
donne quittance. . ^. 

GIANETTINO. 

Vincent Calcagno. 

Calcagno. — J'inscris le douzième à mes risques et 
périls, sinon nous aurions oublié notre mortel en- 
nemi. 



^ 



ACTE II, SCÈNE XIV. 91 

GIANETTINO. 

C'est bien fini; tout Ta bien. Joseph Yerrina. 

LOMELLINO. 

C'est la tête du serpent. {Il se féi^e, jette de la 
poudre sur la lisiez la relit et la remet au prince.) 
La mort tient après demain un magnifique gala ^ et 
a invite douze princes génois. 

GIANETTINO va i la table et signe. 

Voilà qui est fait. Dans deux jours est Félection 
du doge. Quand la seigneurie sera assemblée , au 
signal qui sera donne avec un mouchoir ^ les douze 
seront soudainement frappés , et aussitôt mes deux 
cents Allemands entreront d'assaut dans l'hôtel de 
ville. Cela fait^ Gianettino Doria entre dans la salle 
et se fait rendre hommage. 

( Il sonne. ) 
LOMELLIICO. 

Et André? 

GIAIï£TTINO, arec dédain. 

Uest vieux. {A un domestique.) — Si le doge me de- 
mande y je suis à la messe. (Ze domestique sort.) — Le 
démon qui se cache en moi , ne peut garder l'inco- 
gnito que sous le masque de la déyotion» 

LOMGLLI7ÏO. 

Et la liste, prince? 

GIANBTTI190. 

Tu la gardes , et tu la fais circuler , dans notre 
parti. Cette lettre doit être portée par un courrier 
dans la Rivière du Levant : elle informe de tout 






92 LA OONJUMATION DE FIESQUE, 

Spinola^ et lui commaade de se trouver demain à 
huit heures du matin , ici dans la ville. 

(Il veut 8ortir.) 
LOMELLT5Q. 

Il y a une maille échappée au filât, prince ; Fies- 
que ne vient plus au sénat. 

Est-ce que Gênes n'aojra pM eotore un assassin ? 
Jet m'en occuperai. 

( Il sort par ooe dc& jportcs et côt^, Loi^eHino p«r r«itrie») 

1 » 

SCÈNE XV. 

Uu $alpn d^« Fiosquo^ 

FIESQUE tenant des papiers et deis leti|i^4e dbange; 

LE MAURE. 

FIESQUE 

Les quatre galères sont donc arrivées? 

LE MilURK. 

Heureusement; elles «sont à l'aopî'^. dm$ la dane. 

- FJEJQUS. 

Cela vient à souhait. Et d'eii venaient ces cour- 
riers? 

LE MAURE. 

De Rome ^ de Plaisance , et de France. 

FIESQUE ouTraDt des lettres et les parcourant. 

Les bienvenus^ les bienvenus à Gênes ! (Ji^ec un 
tan de satisf action. )Qvl on fasse un accueil de prince 
k ces courriers. 



ACTE II» SCÈNE X^Y. 93 

LE M àUBS. 

(UTeutiovtir.) 
PIESQUE. 

Arrête , arrête : voici qu'il t'arri ve de la besogne 
en quantité. 

LE MAURE. 

Que faut-il pour votre service ? le nez du chien 
de chasse ou le dard du scorpion ? 

FIS8QUB. 

Pour le moment, je n'ai besoin que de Fappeau de 
l'oiseleur. Demain matin deux mille hommes dégui- 
sés se glisseront dans Gênes , pour être pris à mon 
service. Distribue tes compagnons autour des portes; 
qu'ils observent d'un œil vigilant les voyageurs qui 
entreront : quelques-uns viendront comme une 
troupe de pèlerins qui s'acheminent vers Lorette ; 
d'autres comme des religieux , des Savoyards , des 
comédiens ; beaucoup d'autres comme des mar- 
chands , ou une troupe de musiciens; la plupart 
comme des soldats congédiés, qui viennent s'offrir à 
manger le pain de la république. On demandera à 
chaque étranger où il loge. S'il répond : Au Serpent 
d'or! il faudra le saluer amicalement et lui indiquer 
ma demeure. Tu vois , drôle , que je compte sur ton 
habileté. 

'LE M AUHE. 

Seigneur, comme sur ma perversité. S'il m'é- 
chappe un seul cheveu de leur tête , mettez mes deux 
yeux dans une sarbacane, pour tirer aux moineaux. 

(nveuitortir.) 



94 LA COSJtJRATION DE FlESQUE, 

FIESQUE. 

Arrête ; encore une commission . Ces galères pour- 
raient donner dans l'œil au public : remarque ce 
qu'on en dira. Si quelqu'un t'interroge, tu auras 
entendu dire vaguement que ton maître veut s'en 
servir , pour donner la chasse aux Turcs. Tu com- 
prends ? 

LE MAURE. 

C'est entendu. La barbe des circoncis couvrira tout 
le mystère. Le diable seul saura ce qui est dans 
le sac. 

(Il veatsortir*) 
FlESQUE. 

Doucement; encore une précaution. Gianettinoa 
de nouveaux motifs de me haïr et de me tendre des 
embûches ; va et observe si parmi tes camarades tu 
ne pourrais pas éventer quelque assassin. Doria fré- 
quente les maisons suspectes ; attache-toi aux filles 
de joie : les secrets de cabinet se cachent souvent 
dans les plis d'un cotillon ; promets-leur des cha- 
lands tout cousus d'or; promets-leur ton maître. Il 
n'y a rien de si honorable que tu ne puisses aller 
chercher dans cette fange ; jusqu'à ce que tu Taies 
remuée jusqu'au fond. 

LE MAURE. 

Oh ! oh ! j'ai mes entrées chez une certaine Diane 
Bononi, dont j'ai été le pourvoyeur pendant cinq 
quartiers environ : avant-hier j'ai vu le procui'ateur 
Lomellino sortir de cette maison. 

FlESQUE. 

C'est cela même. C'est justement ce Lomellino qui 



ACTE lî, SCÈNE XV. 98 

est la cheyille ouvrière de toutes les extravagances 
de Doria. Demain matin de. bonne heure ^ tu te 
rendras là : peut-être cette nuit est-il TEndymion de 
cette chaste Diane- 

LE MAURE. 

Encore une information ^ monseigneur. Si les Gé- 
nois me demandent... et je me donne au diable ^ ou 
ils le demanderont... s'ils viennent à me demander 
ce que Fiesque pense de Gênes? portez-vous encore 
votre masque , ou que dois-je répondre ? 

FIESQUE. 

Répondre... attends. — Oui, la poire est mûre ; 
nous sommes dans les douleurs de Fenfantement. — 
Gênes , répondras-tu , est sur le billot , et mon maître 
s'appelle Jean-Louis Fiesque. 

LE MAURE, tout joyeux. 

Cest ce que je ferai, de façon qu'il en sera jasé, 
foi d'honnête fripon!... Allons, à l'ouvrage, ami 
Hassan ! D'abord au cabaret ; mes pieds ont de l'ou- 
vrage à faire ; il faut que je contente mon estomac , 
pour qu'il donne bon courage à mes jambes. (Il part, 
puis revient tout à coup.) — A propos! j'ai eu tantôt ma 
petite conversation; vous aviez désiré savoir ce qui 
s'était passé entre votre femme et Calcagno? Des 
offres faites , seigneur, et puis c'est tout. 

(U sort en conraat.) 



^ LA CONJURATION DE FIESQUE, 

SCÈNE XVI. 

FIESQXJE, seul. 

Je TOUS plains^ Calcagno; niais croyes&-T0U6 que 
j'aurais risque ainsi ua article aussi détient que 
l'honneur conjugal , si la vertu de ma fieminye et mon 
propre mérite ne m'avaient pas été une garantie 
suffisante ? Cependant bon accueil au galant. Tu es 
un bon soldat , et te voilà embauché par-là pour la 
ruine deDoria. (Il se promène à grands pas .) — Main-* 
tenant , Doria y nous voici entrés en lice : tous les 
ressorts de cette grande machine sont en mouve- 
ment ; tous les instrumèns sont d'accord pour ce ter- 
rible concert; il ne manque rien que de jeter le 
masque et de montrer Fiesque aux patriotes de 
Gènes... ( On entend approcher quel(p£un^ ) Une vi- 
«site ! Qui peut me vejoir troubler à cette heure ? 

SCÈNE X VIL . 

Le précédent , VERRINA , ROM ANO portant un 
tableau, SACCO, BOURGOGNINO, CALCAGNO. 

Tous saluent Fiesque. 

FIESQUE, allant au-devant d*ettx d'un air aisé. 

Soyez les bienvenus , mes dignes amis; quelle 
occasion importante vous amène ainsi ensemble chez 
moi ? et toi aussi ^ mon cher Verrina ? J'aurais peine 
à te reconnaître ^ si tu n'étais pas plus souvent pré- 
sent à ma pensée qu'à ma vue. N'est-ce pas depuis le 



ACTE II, SCÈNE XVII. cj^ 

dernier bal que je suis privé de voir mon cher 
Verrina ? 

VÊRRINA, 

Ne lui rappelle pas cette date : de cruels chagrins 
ont depuis pesé sur sa tête blanchie ; n'en parlons 
plus. 

FIESQUÉ. 

Cela ne suffit pas à l'empressement de mon amitié. 
Tu m'en diras davantage > quand nous serons seuls. 
(^ Bourgognino) Bonjour, jeune héros; notre con- 
naissance est bien nouvelle encore, mais mon ami- 
tié est toute mùrie^ Avez-vous appris à me mieux 
juger? 

BOURGOGNINO. 

Je suis sur la route. 

FIESQUE. 

Verrina, l'on m'a dit que ce jeune cavalier allait 
devenir ton gendre : reçois toutes mes félicitations 
sur ce choix. Je ne lui ai parlé qu'une seule fois , 
mais je serais fier qu'il fût le mien. 

VERRINA. 

Ce jugement me donne de la vanité pour ma 
fille. 

FIESQUE, aux autres. 

Sacco , Calcagno , vous faites de bien rares appa- 
ritions chez moi. Je deviendrai presque honteux de 
mon hospitalité , si les plus nobles citoyens de Gènes 
ne veulent pas en profiter... Je salue un cinquième 
hôte, qui m'est étranger à la vérité, mais qui est 
suffisamment recommandé par ceux dont il est 
entouré; 

ToM. II. Schiller. ^ 



L_ 



gS LA CONJ^RATIOS M BIE&QUE, 

C'est tout simplement un peintre , monseigiieut* , 
qui se iiomme Roraano , qui vit de larcins faits à la 
nature^ qui n*a d'aufres armoiries qtie sort piticeau, 
et qui est venu ici (faisant une profonde révérence J 
pour saisir quelques grands traits d'une tête de 
Bru tus. 

PIÉS'QBE. 

Votre main , RomâLiio î Votre maîtresse est enfant 
de la maison , chez moi ; je t'aime commtf une sœur. 
L'art est ta main droite ae ta nature ; Fune n'a fait 
que dés créatures, l'autre a fait des liommes. — 
Mais que peignez-yous , Romano? 

ROMANO. 

Pes scènes de la mâle antiquité. A Florence , est 
mon Hercule mourant; à Venise, ma Cléopâtre} 
Ajax furieux , à Rome , ou les héros dé l'ancien temps 
reviveot... au Vatican. 

Et à quoi s'occupe maintenant votre pinceau ? 

mOMANO. 

Je l'ai jeté , monseigneur. Le flambeau du génie 
se consume plus rapidement encore que le flambeau 
de La vie : parveaii, à ua certain point, il n« peut 
pjus allumer que 1^ B*fiiw dont ou a entouré s<m 
extrémité... Voici mo^ dernier ouvragie. 

H ne pouvait vénîr plus à souhait. Je me sens att- 
jtmrd^tti plus sereirt qju'à Fwdinaire ; tout mon cflre 
semble jouir d'une disposition calme et sublime, et 



ACTE n, SGÈK£XVI1. gg 

s^ovvrir tout «ntier k k heile MiturQ. -^Plaises Totve 
taUeMi ; je m'e» &à^ une Trai^ fcèe. — Appraebei^ 
iMMiSy mes amis»; abancbanmu-Dov^ enlîèrenieDt à 
rima^atiio» de Factiato. -^ Vlaeca iKOtrc tabkàu. 

V£RRt|TA, flisanl sigoe aux autres. 

Hk biea , Cénoîs > observez-le. 

ROMANO place son taUeau à 4^it^ 

La lumière doit venir de ce cetë. Tirez ce rideau. 
Lgisi&ez tonU>er celui-ià. (// se met (U CQt4* ) Cest 
l'histoire de Virginie et d'Appius Claudius. 

( SilaïKie Uiij[ el exi^rtat^ p«t|d«nt c^ue tous examinent le t Jileau. ) 
VÇRRlIi4. «▼«<; exaUatipn. 

Courage y vieux père! Tu meurs, tyran ! Comme 
vous restez pâles et pétrifiés, Romains...! Imite^Ie... 
Saisissez le couteau ; imitez-moi, Génois... Êtes-vous 
donc de pierre. . .? A bas Doria. . . à bas. , . à ba^ ! 

( n s'elantf tçw le tableau. \ 
VJMSQMJ^j aA peinte», 91 ^«tvnV 

Né deoûuidfiGa poiirt d'autves éloges. Votre aH a 
faik de c« v«ili«.d » jou^e«au (WUra^t. 

VERRINA. 

Où suis-je? Que sont-ila devenus? Se sont*ils 
évaporés comme ^ne bulle de savon ? Toi ici , Fies- 
que ! Le tyran vit encore i Fiçsque ? 

ViBSQUE. 

VoÎQrta ? il y a beauceup de choses cpM tu as ou»- 
loAié 4e vstr . Ta trouves cette tête de lloimain dignf 
d'admiratîeii ? laisse*-la de câté, regarde ta jeune 
&Ue. Cette expre»sim>> qu'eUe est ikélîcatel qu'd^le 



100 LA CONJURATION DE FIESQUE, 

est féminine ! que de grâce encore dans ces lèvred 
flétries ! que de volupté dans ce regard qui s'éteint ! 
— Inimitable divin Romano!... Et ce sein d'une 
blancheur éblouissante, avec combien de charme 
les derniers soupirs le font palpiter ! Ah ! Romano , 
ne faites plus de pareille nymphes, ou je çie pro- 
sternerai devant votre imagination, et je ferai mes 
adieux à la nature. 

BOURGOGNINO. 

Verrina , est-ce là ce gi'and effet que tu espérais ? 

VERRINA. 

Prends courage, mon fils; Dieu a rejeté le bras de 
Fiesque, mais il peut compter sur les nôtres. 

FIESQUE, au peintre. 

Oui, c'est votre dernier ouvrage, Romano. Votre 
force est épuisée : vous ne toucherez plus un pin- 
ceau. Cependant, en admirant l'artiste, j'ai oublié 
de m'occuper de l'ouvrage. Je reste-là en extase , et 
je n'entendrais pas Dieu tonnel». Remportez votre 
tableau ; si je voulais vous* payer cette tête de Vir- 
ginie, il faudrait metti^e Gênes en gage. Rem- 
portez-le. » 

ROMANO. 

L'artiste est payé par l'honneur : je vous le donne. 

(Il veut sortir. ) 
FIESQUE. 

Un peu de patience , Romano. ( Il se promène d'un 
pas majestueux , et parait préoccupé d'une grande 
pensée; il regarde chacun d'un œil rapide et péné'* 
trant; enfin il prend le peintre par la main et le cow- 
duitdes^ant le tableau.) — Approche, peintre. {Jls^ec 



' ACTE II, SCÈNE XVIII. loi 

une extrême fierté* ) Tu es bien orgueilleux d'avoir 
simulé la vie sur une toile inanimée , et d avoir y à 
peu de frais ^ éternisé une grande action. Tu es bien 
Tain de ta poétique chaleur^ de ces petites poupées 
créées par ton imagination , et qui n'ont ni moelle 
dans les os ^ ni cœur dans 1^ poitrine ^ ni foi^ce j ni 
âme pour agir. Sur ta toile tu renverses les tyrans... 
et loi-même tu n'es qu'un misérable esclave ! D'un 
coup de pinceau tu affranchis les républiques.... et 
tu ne peux briser ta propre chaîne ! ( D'un ton impé' 
rieuûc,) Ton art est une jonglerie... L'apparence 
cède à la réalité... {As^ec grandeur y et renversant le 
tableau. ) J'ai fait ce que tu n'as su que peindre. 

( Tous sont ifiterdits. Romaoo reprend son tajileau, et sort précipitamment. ) 



SCENE XVIII. 

4 

FIESQUE , VERRINA , BOURGOGNINO , S ACCO » 

CALCAGNO. 

FIESQUE rompt le silence où le& a plongés la surprise^ 

Pensiezi-vous que le lion sommeillât , parce qu'il 
ne rugissait pas? Étiez- vous assez vains pour vous 
flatter d'être les seuls qui sentissent les fers de 
Gênes? les seuls qui souhaitassent de les briser? 
Avant même que vous en, eussiez entendu le bruit , 
Fiesque les avait déjà rompus. {Il ouvre une cassette^ 
prend }in paquet de lettres qu'il étale sur la table. ) 
Ici des soldats de Parme... Ici l'or de la France... 
Ici quati^e galères du pape... Que manque -t -il en- 
core pour surprendre le tyran dans son repaire? De 



ii»Q LA COKJURATION DE FIESQUE, 

ifuei |)0)curriéE«Voiis me faire isou^ncah:*?... {^ihsont 
muets détârmemxmt; il quiite intsibleet^&nêimaefavec 
ie sentiment de îm^même. ) Hëpndilkaios j ^ous «êtes 
iiainles à maudire le& tyrasis.^ îoansifa'iîk sent f>rélsà 
ébre rea^irei^ës.. 

(Tous, korniisVerrina , se jettent à ses pieds, sans profécet* une pairdle. ) 

VERRIHA. 

Fiesq«!e> Hmmâ gMie s fanclitiedeTattt \e ttesi; i»ab 
itMn genoit t>e p^iA âéckir ^eTant toi... T« es m 
^and homme... ^maifi... RcIeveK-^ous , firénois. 

r 

FïiftQ'tJE. 

Gênes entière s^indignait de la mollesse de Fies- 
que ; Gênes entière maudissait ce galant libertin de 
Fiesque. Génois, Génois! ma galanterie trompait 
les soupçons du despoitisutne-; ma folié cachait à votre 
pénétration une dangereuse prudence : c'est au mi- 
lieu du tourbitien 'de la dissipatiea que se tramait 
Foeuvre merveilleuse de la conrjoiration. C'est assez. 
Far vous y Gênes me connaîtra : mon désir le plus 
ambitieux est satinait. 

lB'0UR6O€rî^II76 Ke jeftiB ûxta tin fiUtteiitl »«^ âépH. 

ÏVe suis-je donc plus tien ? 

■ 

Mais passons san^ d^i de «ta p^ttsëe à i'aMi9ti« 
Toutes les macfcineîs sont 'dressées : je f>iiis assiégier 
la ville par i^ei^fe et par mer; Rorne^ la Franoe «t 
Parme me protégeât ; fe neli^lesse est mëeoniefiae , 4e 
ceern* de la pefyiriace est à meï ; j^i'-j^ongé ie^'tjiraitifi 
dans ie sommeil : 4a i^pabMque est wûi^ «ponr tin'e 



ACTE II, SCÈNE XVHf. io3 

jrefonte. Par bonheur nous sommes prêts y rien ne 
manqiije : vw» Yerrii^a e«t pensif. 

Patience^ j ai un mot qui doit retentir à son .Weitle 
épouvantée , jAus que la trompette du dernier juge- 
ment. (// s'jopproche de f^errina et lui crie dun ion 
expressif.) Père, éveill^toi! Berthe est dans le de's- 
espoir ! 

VERRINA. 

Qui a dit cela ? — A Fœuvre , Génois î 

FIESQUE. 

Cheroh^ des objections contre l'^wcatton : pen- 
dant ces graves entretiens j la nuit nous a surpris ; 
Gêaes repose endormie , le tyran gît épuisé des tlé- 
î>auches de sa journée : veiltez pour eux. 

Avan.t de w^w séparer^, jurons^ dans nos embras- 
sexaens ^ cett^ fédération héroïque. (Jls se f arment 
m cercle p^ewrs bras £ntrdaces.) Ici sont réunis les 
^inq plusgrands citoyens 4le Gètes, pour décider des 
|lus i^r^ndes /destinées de Çrênçs. (lis s'embrassent.) 
Quand d^édrifice dq l'uiûv^rs s'écroulerait^ ^uand les 
iieA« A.\L sax^g et de l'amour seraient rompus^ (ils se 
^^armt} cette tige , aux cinq mmeaw^ héroïques , 
^'en dr^sjber^it pas moins debout. 

^ V'isittiniA. 

Quand xiotts rassemMerons-nous d^ tionreau ? 

FIESQUE. 

JDwiavii à ^idi $ (je m^ciwUerai V4»s avis* 



io4 LÀ CONJURATION DE FIESQUE, 

VERRINA. 

A demain donc, à midi. Bonne nuit, Fiesque. 
Viens , Bourgognino , tu apprendras une chose 
étranger 

( Jls t'en vont. ) 
FIl^SQÙE, aaxautre$. 

Sortez p?ir les portes de derrière, pour ne pas être 
remarques par les espions de Doria. 

( Tous s^âoignent. ) 

SCÈNE XIX. 

FIESQUE ; il se promène tout pensif. 

Quel tumulte dans mon cœur! quelle tempête, 
dans mes plus intimes pensées ! Telles qu'une troupe 
de criminels qui s'acheminent à quelque noir for- 
fait, se glissent sur la pointe du pied, et baissent 
vers le sol leur yisage enflammé ; telles des imagi- 
nations perverses s'insinuent en mon âme. Arrêtez , 
arrêtez! laissez-moi vous Regarder en face;... les 
bonnes pensées raffermissent le cœur de l'homme 
et se montrent bravement au jour... Ah !je vous re- 
coA'nais, vous portez la livrée de l'éternel impos- 
teur. Evanouissez-vous! (// reprend plus s^ivement 
après un instant de silence.) Fiesque républicain? 
Fiesque doge? Doucement... ici est le bord escarpé 
qui marque la limite de la vertu , qui sépare le ciel 
de l'enfer j ici même des héros ont chf^ncelé , des 
héros ont succombé , et le monde a chargé leurs 
noms de malédictions : ici même des héros ont 
hésité, des héros sont restés fermes, et ils sont dç<a 



ACTE II, SCÈNE XIX. io5 

venus des demi-dieux ! . . . (Plus vivement) Etles cœurs 
des Génois sont à moi, et la redoutable Gènes me 
laisse la conduire aux lisières ! — Âh ! que le crime est 
rusé ! devant chaque démon il place toujours un 
ange. — Misérable ambition de la grandeur! antique 
séductrice ! des anges ont perdu le ciel en cédant à 
tes caresses ^ et la mort est sortie de tes flancs fécon-^ 
dés. [Il frissonne avec horreur.) Tu séduis les anges, 
en leur présentant Finfini dans tes chants de syrène; 
tu amorces les hommes avec de For, des femmes et 
des couronnes. (Après un moment de silence et de 
réflexion f il reprend avec fermeté. ) — Conquérir un 
diadème, est grand ; le rejeter, e^t divin. (Avec réso- 
huion.) Point de tyran ! sois libre, Gênes, (avec une 
douce émotion) et moi , ton plus heureux citoyen ! 



FIN DU DEUXIÈME ACTE. 



-.J 



«ol6 LÀ COKIURÀTIOK 8£ FIESQUE, 



t< »< >»»p <^— » w I M I Éw— » » émt ii /t i%*m' mm tmwtMi^m»^ m h m m twmm m^ tm m mmittt m ^im/^mwt m winn ^ tifmutm 



ACTE TROISIÈME- 



SCÈNE PREMIÈRE. 

Un d«s«rt épouvanla^le. 

VaSBfitNA, BOCIRQOGNim); ils arrivent penéaM 

4a n'ait. 

BOUR&OGNINO sVrjêU. 

Où me conduis-tu, mon père? La sombre douleur 
que tu m'as montrée, éclate plus vivement encore 
à travers ta respiration pénible et entrecoupée; 
romps ce triste silence; parle : je n'irai pas plus 
loin. 

VERRINA. 

C'est ici le lieu. 

BOURGOGNINO. 

C'est le plus terrible 4|ue tu aies pu choisir. Mon 
père , si ce que tu veux m'apprendre est conforme à 
ce lieu, les cheveux me dressent sur la tête. 

VERRINA. 

Ce lieu est un jardin de fleurs en comparaison 
de la nuit de mon âme. Suis-moi dans quelque 
endroit où la corruption dévore les cadavres , où la 
mort tienne son horrible festin , où les gémissemens 
des âmes condamnées réjouissent les démons, où les 



. ACTE III, &ۣȣ I. 107 

larmes stériles du désespoir s'écouLent à travers un 
crible tlarant l'élernité ; ^ans un iiea, loon £h, 4>à 
runivers n'obéisse plus à ses antkjiies lois^ #ii la di-- 
^inité ait brisé ses bienfaisantes enseignes ; là je te 
parlerai au milieu des convulsions , et tu m'enten* 
dras avec des grincemens de dents. 

BOURGOGNINO. 

J'entendrai.... quoi?... je te conjure.... 

VERRINA. 

Jeune bomme , je crains... Jeune homme ^ un 
sang vermeil coule dans tes veines , tes fibres sont 
flexibles et douces; de tels tempéramens éprouvent 
les faiblesses de l'humanité; cette ardeur de ta sensi- 
l^lhé âffRcfllit même ma triste prudence. ^&i la ^ce 
^ l'ftge ^ 0a \e chagrin par son joug de plemb «ùt 
tom^imé il'éian de ton âiiàe^ si «m sang épaîs^et imr 
fepmmt k là natnre soufframle le cdnenuii ée toa 
coeur , i«loP8 tu -serais dk|posë à oomprendm le ian- 
g«ge4e ma di»nteur et à adimrer ma Tësoiutton. 

BOURGOGNINO. 

Je Tenteudrai^ et elle deviendra la mienne. 

Pfen , <mon -fils , ¥erriita veut en ilispenser ton 
cocfur. Sêipien^! «un limrd ibrAeaii pèse «srar mon 
sem... fJniB pensée B6TÉfl»« nomme les ténèbres de la 
ïiuit, une pensée assez terrible pour Priser ie tîeenr 
d-un bœlkime...* voi&4u? ^seul. Je veux rraûOdBipUr^ 
^ais je ne puis la supporter seul.— Si j'étais orgueil- 
leux, Scipion, je pourrais dire que c'est une souf- 
france de se trouver seul à avoir une grande âme ; 



^J 



108 LA CONJURATION DE FIESQUE, 

les grandes pensées ont paru au créateur un tel 
fardeau , qu'il a donné à l'âme le besoin de la con- 
fiance. Écoute, Scipion. 

BOURGOGNINO. 

Mon âme est avide de lire dans la tienne. 

VERRINA.. 

Écoute, mais ne réplique rien j rien, jeune homme, 
entends-tu? tu ne me diras pas une parole. — Il 
faut que Fiesque meure. 

BOURGOGNINO, avec surprise. 

Que Fiesque meure? 

. VERRINA. 

^ Qu'il meure. — Je te remercie, mon Dieu, voilà 

qui est dit. — Que Fiesque meure, mon fils, et meure 
par moi. Maintenant va, il y a des actions qui ne 
peuvent être soumises au jugement d'aucun homme, 
et qui ne reconnaissent que le ciel pour arbitre 2 
celle-là est de ce genre. Va, je ne veux ni de ton 
suffrage ni de ton blâme : je sais ce qu'il m'en 
coûte, et c'est assez pour moi. Cependant, écoute : 
l'as-tu vu hier se complaire dans notre étonnement? 
l'homme dont le sourire a su tromper l'Italie , vou- 
dra-t-il souffrir un égal à Gênes? — Va, Fiesque 
renversera le tyran , cela est certain ; Fiesque de-^ 
viendra pour Gênes le plus dangereux tyran , cela 
est encore plus certain. 

(Il sort précipitamment. Bourgognino le regarde avec une surprise muette,' et le suit 

lentement. ) 



ACTE I1I> SCÈNE IL log 

SCÈNE II. 

tJne salie chez Fiesque ; dans le fond', au milieu , une grande 
fenêtre qui a yue sur Gênes et sur la mer. — L'aube du jour* 

) FIESQUE, devant la fenêtre. 

Que vois-je ? la lune est couchée , et l'aurore en- 
flammée s'élève de la mer. — Les délires de l'imagina- 
tion ont agité mon sommeil , ont promené convulsi- 
vement tout mon être autour d'une seule pensée.... 
j'ai besoin de respirer l'air. (// oui^re la fenêtre; la 
ville et la mer paraissent enflammées par les rejlets 
de V aurore; Fiesque se promène à grands pas.) — Etre 
le plus grand homme de Gênes , et toutes ces petites 
âmes n'obéiraient pas à l'empire d'une grande amie ! . . 

Mais j'offense la vertu. {Use tait. ) — La vertu? 

un génie élevé est sujet à bien d'autres tentations 
que le vulgaire : doit-il donc avoir les mêmes 
vertus ? l'armure qui contient les frêles membres du 
pygmée, peut-elle s'ajuster à la statue du géant?... 

( Le soleil se leva sur la Tille. ) 

Majestueuse cité !... ( // étend les bras vers la ville. ) 
Elle m'appartiendrait, je brillerais au-dessus d'elle , 
comme cet astre royal ; elle vivrait sous les ailes de ma 
force souveraine... Oh! vœux long-temps contenus ! 
insatiables désirs qui se plongeraient dans cet océan 
sans bornes ! — Certes , si l'habileté du larron n'enno- 
blit point le larcin , au moins la valeur du larcin en- 
noblit-elle le larron. Il y a de la honte à couper une 
bourse, il y a de l'impudence à prévariquer pour un 



-JU 



no LA CONJURATION IWE FIESQUE, 

million ; mais il y a une indicible grandeur à dérober 
une couronne. La honte «Vu va, quand le forfait s'a- 
grandit. (// se tait un moment^ puis continue avec ejc- 
pression. ) --* Qbéut ..*. rëgaeiTt.. quel vertige an bord 
du prodigieux abîme qui sépare ces deux idées L. Là, 
s'engloutit tout ce que l'homme a de précieux, — vos 
batailles gagnées, eooquëraiislr^vos^inunortels chefs- 
d'œuvre , artistes ! — vos voluptés, épicuriens ! — vos 
mers et vos îles, navigateurs î Obéir et régner T étrç 
ou n'être pas ! Qui pourrait mesurer sans vertige un 
tel intervalle, pourrait tout aussi-bien apprécier le 
gouffre qui sépare de Fêtre infini le dernier des 
séraphin». ÇJvecJierté.)Se trouver à cette hauteur 
escarpée et terrible , jeter un œil de dédain sur le 
courant rapide de la destinée humaine oit la fortune 

aveugle et trompeuse fait tourner sa rapide roue 

être à la source de toutes tes jouissances j^..« tenir 
au-dessous de soi par la lisière ce géant armé qu'on 
appelle la loi, pouvoir loffenser sanjs craindre sa 
vengeance, car sa colère s'exhalerait en un vain 
bruit devant les barrières de la nrajesté que ses bras 
ne pourraient atteindre... contraindre les passions 
déchaînées du peuple à céder comme un cheval 
fougueux au pouvoir du plus léger fi^ein... mettre en 
poudre d'un souffle , d'un seul souffle , l'orgueil des 
vassaux révoltés.... donner par la vertu du sceptre 
dominateur et créateur, de la réalité même aux rêves 
de la fièvre d^un souverain ï... Ah ! quelles images , 
et par quel éblouissement elles font chanceler dans 
sa route Tâme épouvantée î — Dans un seul moment 
de l'existence d'un prince se concentre toute îa 
substance de la vie : ce n'est pas ^espace occupe par 



ACTE m, SCàaiB III. irr 

la Tie y c'est ce qu'elle em^titnt qui détermine sa 
valeur. Dëcamposœ le bpHit du tMtnerre %n simples 
notes, et vous em pourrez faire un. chant qui bercera 
le sommeil de l'enfant; réunissesHles en^ un éclat sour 
dain , et sa yoix toute-puiaaftnte ébvankva la firma» 
ment éternel; —> ma résolution est priae. 

SCÈNE m. 

FIESQUE , LÊOT^ORE ; elle entre arec uq4 

inquiétude visible. 

LÉONORE. 

Pardonnez, comte, je craignais de troubler votre 
repos du matin. 

FIE SQUE rvoufe anrac «b» nirpristf e&tréme. 

Assurément , madame , tous me surprenez beau- 
ODup% 

C'est ee qui n'arrive jamaisi aux gens qui s'aiment. 

FIESQUE. 

Comtesse , vous risquez votre beauté à l'air hu.- 
mide du matin. 

LÉONOHE. 

En effet , à quoi boa ea mcitager les derniers restes 
pour le chagrin ? 

FIESQUE. 

Pour le chagrin, cher amour? j avais pensé jus- 
qu'ici qu'on jouissait du calme de l'âme , quand ou 
ne cherchait point à bouleverser les états. 



>. 



«■P^P^MB^i""^^*!^»^""*^^^» 



ii2 LA CONJURATION DE FIESQUÈ, 

LÉONORE. 

C'est possible ^ cependant je sens que mon faible* 
cœur succombe sous cette apathie. Je viens , mon- 
seigneur , vous importuner d'une prière insigni- 
fiante^ si vous pouvez perdre un moment avec moi. 
Depuis sept mois , j'ai fait le rêve singulier que j'é-*^ 
tais la comtesse de Lavagna ; il est dissipe , mais il 
m'en est resté une impraîsion douloureuse. J'ai be- 
soin de me rappeler toutes les jouissances innocentes 
de mon enfance , pour délivrer mon âme de l'obses- . 
sion de ce fantôme; permettez donc que je retourne 
dans les bras de ma mère chérie. 

FIESQUB, surpris. 

Comtesse! .... 

LÉONORE. 

C'est une pauvre et faible chose qiie mon doeur y 
et vous devez en avoir compassion. Le moindre sou- 
venir de ce rêve pourrait être contraire à mon ima- 
gination, malade; ainsi je rends ces derniers gages à 
leur légitime possesseur, (elle pose quelques bijoux sur 
la table ) et aussi ces poignards qui me percent le 
cœur ; ( elle lui remet ses lettres ) encore celle-ci , et ' 
( elle çeut sortir, et fond en larmes) ... je n'en garde- 
rai que les blessures. 

FIESQUE, éma, la suitctTarrête. 

Léonore ! Quelle scèn«I... Au nom du ciel !.^. 

LEONORE se laisse aller sur son bras. 

Je n'ai pas mérité d^être votre épouse; mais votre 
épouse a mérité votre estime... Combien maintenant 
ils me déchirent , ces serpens de la calomnie ; comme 



1 



ACTE Ht, SCÈNE tll. ii3 

elles me regardent dëdaigneusement , les daines et 
les jeunes filles de Gênes ! — « Voyez , disent-elles^ 
)) comme elle est flétrie ^ cette orgueilleuse qui a 
)) épousé Fiesque ! » — Cruelle punition de ma vanité 
de femme ! J'avais dédaigné ^ut mon sexe , depuis 
que Fiesque m'avait conduite à l'autel. 

^ ' FIESQUE* 

Mais réellement , madame , cette scène est sin-^ 
gulière. 

LÉONORE, à part. 

Àh! grâce à Dieu^ il pâlit, il rougit. Maintenant 
j'ai meilleure espérance. 

FÎESQUE. 

Encore deux jours, comtesse, et alors vous me 

jugerez. 

LÉONORE. 

Sacrifiée... je le dis devant toi, chaste lumière du 
matin... sacrifiée à une coquette ! mon époux ! jetez 
les yeux sur moi... Ah ! vraiment! lés yeux qui font 
trembler et obéir toute la ville de Gênes , ont bien 
affaire de s'abaisser jusqu'aux larmes d'une femme ! 

FIESQUE, fort troublé. 

Arrêtez, signora ; cessez ce discours. 

LÉONORE, avec affliction et un peu d'amertume. 

Déchirer le faible cœur d'une femme, oh ! voilà qui 
est bien digne du sexe le plus fort... Je me suis jetée 
dans les bras de cet homme. J'ai confié, avec délices, 
toute ma faiblesse à sa force. Je lui ai livré tout le 
paradis de mes espérances ; et cet homme généi'eux 
en a fait cadeau à unei.. 

TOM. II. Schilier. 8 



ii4 LA CONJURATION DE FIESQUE, 

FIESQUE, FiDterrtfmtiaiit Tivement. 

Non, ma Léonore !... 

LÉOWORE, 

Ma Léonore ! — Mon Dieu , je te remercie ! — Je 
l'entends donc encore le son harmonieux de cette 
parole d'amour; je devrais te haïr, perfide, et je 
ramasse avidement les- plus petits débris de ta ten- 
dresse ! Te haïr! ai-je dit;' haïr Fifesque? ah! né me 
crois pas ! ton parjure peut m apprendre à mourir , 
mais non pas à haïr. Mon cœur est séduit. 

(On entend le Iffaure. } 
FIESQUE. 

Léonore, accordez-moi une .légère et douce fa- 
veur. 

tÉONORE. 

Tout, Fiesque, hors l'indifférence. 

FIESQUE. 

Ce que vous voudrez , comme vous voudrez. — 
(D'un ton significatif.) Attendez que les annales de 
Gênes comptent deux jours de plus; jusque-là > ne 
me demandez rien , et ne me condamnez pas. 

( n U conduit avec grâce vers une autre salle. ) 

SCÈNE IV. 

LE MAURE , hors d'haleine ; FIESQUE. 

FIESQUE. 

Pourquoi si essoufflé ? 

LE MAURE. 

Vite, monseigneur. 



ACTE III, SCÈNE IV. n5 

FIESQ0E. 

Quoi de nouveau dans nos filets? 

LE MAURE. 

Lisez cette lettre. — Suis-je en effet ici? Je crois, 
entérite, que Gènes a douze rues de moins, ou que 
mes jambes se sont allongées. — ^Vous pâlissez : il est 
dans leur jeu d'écarter les figures , et vous avez la 
préférence. Comment trouvez-vous cela ? 

FIESQUE , fort ému, jette la lettre sur la table. 

Par tous les diables ! comment as-tu eu cette 
lettre ? 

LE MAURE. 

A peu près comme... vous aurez la république* 
Un exprès devait la porter dans la Rivière du Le- 
vant; j'ai eu vent de l'affaire ; j'ai attendu le cama- 
rade dans un chemin creux : paf , voilà le renard à 
bas, et j'emporte le poulet. 

FIESQUE. 

Que son sang retombe sur toi ! cette lettre ne peut 
se payer avec de l'or. 

LE MAURE. 

Ah! je me contenterai d'argent. (Sérieusenent et 
avecgrai^ité.y Comte de Lavagna, j'ai eu dernière- 
ment fantaisie de votre tête ; ( il lui montre la lettre ) 
cette fois je vous la sauve : maintenant , je pense 
que le grand seigneur et le maraud sont quittes. 
Pour le reste, vous le prendrez comme un office de 
bonne amitié'. (// lui dorme un second papier. ) Nu- 
méro deux. 

FIESQUE, rftounë, prend le papier. 

Es-tu fou ? 



ii6 LA CONJURATION DE FIESQUE, 



LE MAURE. 



Numéro deux. {Il s' approche de lui, et le poussant 
du coude as^ec un air de satisfaction. ) Le lion a-t-il 
fait une si grande sottise d'épargner le rat? {Mali-- 
gnement. ) Il a été bien avisé ; car qui eût ensuite 
rongé les mailles du filet? Eh bien, cela vous 
plait-il ? 

FIESQUE. 

Drôle y /combien de diables as-tu à ta solde ? 



LE MAURE. 



Un seul, pour vous servir... et il fait une chère 
de prince. 

FIESQUE. 

La propre signature de Doria ! Où as-tu pris ce 
papier ? 

LE MAURE. 

Tout chaud, dans les mains de ma Bononi. J'y 
suis allé la nuit dernière ; j'y ai répété vos belles pa- 
roles , et j'y ai fait sonner vos plus beaux sequins ; 
ils ont opéré. Je devais y retourner à six heures du 
matin; le comte s'y trouve tout juste, comme vous 
le disiez, et c'est avec ce chifFon-là qu'il avait payé 
la porte. 

FIESQUE, indigné. 

Misérables libertins ! ils veulent renverser la ré- 
publique , et ne peuvent être discrets avec une fille 
de joie ! Je vois par ces papiers que Doria et sa bande 
ont fait le complot de m'assassiner ainsi que onze 
sénateurs , et qu'ils veulent faire Gianettino doge. 



f 



ACTE m, SCÈNE IV. 117 

LE MAURE. 

Voilà tout, et cçla pas plus tard que demain, 
jour de l'élection du doge, le trois du mois. 

FIESQUE, TiTenuat. 

f Notre diligence de cette nuit fera avorter le len- 

p demain qu'ils ont conçu. Vite, HaWn, les choses 
I sont mûres... convoque les autres. — Ah! nous pren- 
drons sur eux une sanglante avance. — Dépêche-toi, 
Hassan. 

LE MAURE. 

Je n'ai pas encore vidé le sac aux nouvelles. Deux 
mille hommes se sont heureusement introduits dans 
la ville : je les ai cachés dans le couvent des capu- 
cins , en un lieu impénétrable même aux rayons du 
soleil. Us brûlent d'impatience de voir leurs chefs; 
ce sont de braves garçons. 

FIESQUE, 

C'est un écu par tête qui te revient... Et que dit- 
on dans Gênes de mes galères? 

LE MAURE. , 

C'est mon coup de maître, monseigneur. Environ 
quatre cents aventuriers, que la paix entre la France 
et l'Espagne a mis sur le pavé , se sont pressés au- 
tour de mes gens et les assiègent pour qu'on, vous 
parle en leur faveur, afin que vous puissiez les en-» 
yoyer contre les infidèles. Je les ai décidés à se trou- 
ver ce soir dans la cour de votre palais. 

FIESQUE, joyeux. 

Mais je vais bientôt te sauter au cou , drôle ! 
C'est un chef-d'œuvre ! quatre cents , dis-tu ? C'en 



ii8 LA CONJURATION DE FIESQUE, 

est fait du salut de Gênes.... Quatre cents écus 

pour toi. 

LE Maure. 

N'est-ce pas , Fiesque , à nous deux nous culbute- 
rons Gênes, de telle sorte qu'on y pourra ramasser 
les lois comme des balayures? — Je ne vous ai pas 
encore dit que j'avais lâché mes oiseaux parmi la 
garnison de la ville , et que j'y puis compter comme 
sur mes camarades de l'enfer. J'ai arrangé que j'au- 
rais au moins six de mes créatures dans la garde de 
chaque porte: ce qui est bien assez pour enjôler les 
autres, ou pour noyer leur bon sens dans le vin. Si 
donc vous avez fantaisie d'essayer quelque coup cette 
nuit, vous trouverez la garde bien ivre. 

FIESQUE. 

N'en dis pas davantage. Jusqu'ici j'avais soulevé 
cet énorme fardeau sans nul secours humain ; n'est- 
il pas honteux pour moi , quand je suis au but , 
quand la chose achève de prendre figure, de tant 
devoir à ce mauvais garnement ? Ta main , cama- 
rade. Ce que le comte peut te devoir encore, le doge 
te le paiera. 

LE MAURE. 

Et puis en outre un billet de la comtesse Impé- 
riali :. elle m'a fait signe de sa «fenêtre , m'a parlé 
gracieusement, et m'a demandé, en raillant, si la 
comtesse de Lavagna n'aurait pas eu quelque accès 
de jaunisse. J'ai répondu que votre seigneurie ne 
s'intéressait qu'à un seul objet. 

FIESQUE, jetant le billet après «Toir lu . 

Tu as bien dit : a-t-elle répondu ? 



ACTE III, SCÈNE IV. iig 

LE MAURE. 

Elle a répondu , qu'elle s'affligeait cependant pour 
la pauvre veuve, et qu'elle s'offrait à lui donner sa- 
tiâxaction , en interdisant à l'avenir les galanteries 
à votre seigneurie. 

FIES QUE, fineuMiit. 

Elles pourront bieîïi en effet ne pas durer jusqu'à 
la fin du monde. — Est-ce là tout ce qu'il y a d'im- 
portant? 

LE MAURE, avec malice. 

Monseigneur, les intérêts des dames sont quel- 
que fois bien voisins de la politique. 

FIESQUE. 

Oui, sans doute, et surtout pour celle-ci. Mais quel 
est ce papier ? 

LE MAURE. 

Une diablerie qui vient à travers les autres. La 
signora m'a donné cette poudre pour mêler chaque 
jour dans le chocolat de votre femme. 

F I E s <J U £ recale en pâlissant . 

Qui te Ta donnée? 

\ 

LE MAURE. 

Dona Julia, comtesse Impériali. 

FIESQUE, la lui arrachant ^ivement de^ aaina. 

Si tu mens, canaille, jeté ferai attacher vivant à la 
girouette de Saint-Laurent , ok le vent, d'un souffle, 
te fera virer neuf fois. — Cette poudre?... 

LE MAURE, d'un ton d'impatience. • 

.... Doit être servie à votre femme dans son cho- 
colat^ d'après l'ordre de dona Julia Impériali. 



I?.0 



LA CONJURATION DE FIESQUE, 



FIESQUE, hors de lai. 

Monstre, monstre!... cette douce créature?... Y 
a-t-il tant de place pour l'enfer dans le cœur d'une 
femme? Mais j'oublie de te remercier, céleste Pl^o- 
vidence , qui as prévenu ce crime , qui Tas prévenu 
au moyen d'un rusé dénion : tes voies sont merveil- 
leuses ! {Au Maure.) Tu promets d'obéir, et tu te tais ? 

. LE MAURE, 

Très-bien ; je le puis : on m'a payé d'avance. 

FIESQUE. 

Ce billet m'invite à aller chez elle. Jirai, madame, 
je vous séduirai au point de vous amener ici. Bon. 
Toi, dépêche, fais toute la diligence possible, ras- 
siemblé toute la conjuration. 

LE MAURE. 

J'ai prévenu cet ^rdre, et de mon autorité je les 
ai convoqués ici pour dix heures. 

FIESQUE. 

J'entends marcher , ce sont eux. — Drôle , tu mé- 
riterais une potence à part , à laquelle aucun fils 
d'Adam n'aurait encore été su$pendu. Va dans l'an- 
tichambre , jusqu'à ce que je t'appelle. 

LE MAURE, en se retirant. 

Le Maure à fait sa besogne , le Maure peut s'en 
aller. 

(Uaorl. ) 



t. 



i 



ACTE 111, SCÈNE V. lai 

SCÈNE V. 

Tous les conjurés, 

F I E s Q U E , allant au-devant d'eux. 

L'orage s'avance , les nuages courent et s'amon- 
cèlent ; entrez doucement^ fermez à double tour. 

YERRINA. 

Huit salles sont fermées derrière nous : le soup- 
çon ne peut nous approcher de cent pas. 

BOURGOGNINO. 

Ici il n'y a point de traître , si notre crainte ne 
nous trahit pas. 

FIESQUE. 

La crainte ne peut franchir le seuil de ma porte. 
— Qu'il soit le bienvenu celui qui est toujours le 
même qu'hier ! Prenez: place. 

( Ils s'asseoient.) 
BOURGOGNINO marchant. 

Je ne saurais m'asscoir quand je ne songe qu'à 
détruire. 

FIESQUE. 

Génois, ce moment est digne d'attention. 

VERRINA. 

Tu nous a demandé de méditer un plan pour la 
mort du tyran \ inlérroge^-nous : nous sommes ici 
pour te répondre. 



* 



^^ 



122 LA CONJURATION DE FIESQUE, 

FIESQUE. 

Et d'abord une qnestion, qui peut sembler étrange, 
posée si tardivement : — qui doit périr? 

(Tous se laisent.) 

B0URG06NIN0, s'appuyant sur le dos du siège de Fiesque, et avec un tfn si- 
gnificatif. 

Les tyrans. 

FIESQUE. 

Cela est bien dit, les tyrans. Je vous prie de don- 
ner une attention sérieuse à toute la portée de ce 
nom : est-ce celui qui opprime la liberté en appa- 
rence, ou celui qui l'opprime par son influence, qui 
est le vrai tyran ? 

VERRINA. 

Je hais le premier, je crains l'autre : André Doria 
doit périr. 

CALCAGNO, éiku. 

André , ce vieillard décrépit , qui peut-être après 
demain paierait le tribut à la. nature ? 

SACCO. 

André, ce doux et paisible vieillard? 

FIESQUE. 

Elle est redoutable la douceur de ce vieillard, 
cher Sacco ; la folle présomption de Gianettino n'est 
que risible. ^André Doria doit périr; ainsi Ta pro- 
noncé ta prudence, Verrina. 

B0URG06NINO. 

vQiie<TioS' chaînes soient 'd^acier ou de soie ,' te soiït 
des chaînes : André Doria doit périr. 



ACTE IIÏ, SCÈNE V. ia3 

FIESQUE , allant i une table. 

Ainsi la sentence de Fonde et du neveu est pro- 
noncée? signez. {Tous signent. ) Qui doit périr, cela 
est réglé, (^Ils se rasseyent. ) Maintenant, il est im- 
portant de savoir comment ; parlez le premier, ami 
Catcagno. 

CALCAGIfO. 

Agirons-nous en soldats ou en assassins? L'un est 
dangereux , parce qu'il nous force à avoir beaucoup 
de complices , hasardeux , parce que les coeurs ne 
sont pas encore entièrement gagnés dans la nation : 
pour l'autre, voilà cinq bons poignards tout trouvés; 
dans trois jours il y a une grand'messe à l'église 
Saint-Laurent ; les deux Doria y feront leurs dévo- 
tions ; en face du Très-Haut succombera la tyran- 
nie. J'ai tout dit. 

FIESQUE, détournant le Tïsage. 

Calcagno, votre opinion est raisonnable, mais 
horrible. — Raphaël Sacco ? 

SACCO. 

Lesmotifirde Calcagno sont bons; son projet me 
soulève. Il vaudrait mieux que Fiesque invitât 
l'oncle et le neveu à un grand festin. Là, livrés à 
toute la vengeance de la république, ils auraient le 
choix ou de périr avec nos poignards, ou de prendre 
congé de la vie en buvant du vin de Chypre : cette 
manière serait au moins commode. 

FIES(}U£, arec horreur. 

Sacco , et si cette goutte de vin , que leurs lèvres 
toucheront^ devenait j)our nous du plomb brûlant ^ 



124 LA CONJURATION DE FIESQUE, 

un avant-goût de l'enfer?... alors, Sacco,... Loin de 

nous ce projet ! — Parle , Verrina. 

VERRINA. 

Un cœur sincère marche le front découvert : un 
assassinat nous placerait dans la confrérie des bri- 
gands. Le glaive à la main, tel est le signe du hérbs. 
Mon avis est que nous do^nions hautement le signal 
de la révolte , que nous appellions les patriotes de 
Gênes à la vengeance et à l'attaque. 

(Il se lève; les autres rimitetit; Courgognino se jetle à son cou. ) 

BOURGOGNINO. 

Et conquérons ainsi à main armée les faveurs du 
destin : c'est le voeu de l'honneur, c'est le mien. 

FIESQUE, 

Et le mien.T-Fi, Génois! {A Calcagno et à Sacco.) 
Le destin jusqu'ici a tant fait pour nous , que nous 
devons aussi nous mettre à l'œuvre. — Ainsi donc, 
Génois, la révolte est pour cette nuit? 

( Verrina et Bourgognino semblent surpris , les autres épouvantés. ) 

GALCAGNO. 

Comment cette nuit? quand les tyran? sont encore 
si puissans, quand notre jparti est encore si faible? 

' SACCO. 

Cette nuit ? et il n'y a rien de fait, et le soleil baisse 
déjà? 

FIESQUE. 

Vos objections sont fondées, mais lisez ces papiers. 
(Il leur dorme les écrits de Gianettino , et pendant 
qu'ils les lisent curieusement , il se promène d'un air 
railleur.) Maintenant f adieu, astre brillant des 



ACTE III, SCÈNE V. 12S 

Doria ! tu te montrais orgueilleux et brillant sur 
rhorizon de Gènes tant qu'a duré ton terme ; tu vois 
que même le soleil dans le ciel fait place à la lune , 
et partage avec elle le sceptre de l'univers : adieu ^ 
astre brillant des Doria. 

Patrœlç a succombé , qui valait mieux que toi. 

BOURGOGNINO, aprit avoir lu le papier. 

Cela est horrible ! 

CALGAGNO. 

Douze d'un coup ! 

VERRINA. 

Demain , à la seigneurie ! 

BOURGOGNINO. 

Donnez-moi cet e'crit, je veux galoper à travers 
les rues de Gênes en le tenant à la main ; les pavés 
crieront vengeance , et les chiens s'élanceront à la 
mort et à la curée. 

TOUS. 

Vengeance! vengeance ! vengeance dès cette nuit! 

FIESQUE. 

Vous voilà où je voulais. Dès que le soir sera 
arrivé , je prierai à une fête les plus distingués des 
mécontensy spécialement ceux qui se trouvaient sur 
la liste de proscription de Gianettino , et de plus les 
Sauli , les Gentile, les Vivaldi , les Vesodimari , que 
l'assassin a omis dans ses méfiances; ils accueille- 
ront mon dessein à bras ouverts , je n'en doute pas. 

BOURGOGNINO. 

Je n'en doute pas non plus. 



^, 



126 LA CONJURATION DE FIESQUE, 

FIESQUE. 

Avant tout, nous devons nous assurer de la mer; 
j'ai des galères et des équipages : les vingt vaisseaux 
de Doria sont désarmés et désagréés , ils seront fa- 
cilement surpris ; l'entrée de la darse sera fermée , 
tout espoir de fuite interdit ; si nous avons le port , 
Gênes est dans nos filets. 

VERRINA. 

Sans contredit. 

FIESQUE. 

Alors les forts de la ville seront enlevés et nous y 
mettrons garnison : le plus important, c'est la porte 
Saint-Thomas qui conduit au port , et qui établira 
la jonction entre nos forces de mer et nos forces de 
terre. Les deux Doria seront surpyis dans leurs pa- 
lais et massacrés ; on battra la générale dans toutes 
les rues ; le tocsin sera soi]^né>.et les bourgeois appelés 
à prendre parti pour nous , à combattre pour la 
liberté. Si le sort nous favorise , vous entendrez le 
reste dans la seigneurie. 

VERRINA. 

Ce plan est bon. Voyons comment nous nous par- 
tagerons les rôles. 

FIESQUE, d'un ton expressif. 

Génois, vous m'avez librement placé à la tête du 
complot ; obéirez-vous à mes ordres ultérieurs? 

VERRINA. 

Assurément^ s'ils soot les meilleurs. / 

FIESQUE. 

Yerrina , sais-tu le seul mot connu sous les dra- 



\ 



, 



ACTE III, SCÈNE V, 127 

peaux? Génois, enseignez-lui que c'est : — subordina- 
tion. — Si je ne puis diriger les volontés comme je 
l'aviserai , entendez^moi bien , si je ne suis pas le 
souverain de la conjuration , elle a aussi perdu un 
de ses complices. 

VERRINA. 

La liberté pour toujours peut bien se payer de 
quelques heures d'esclavage... Nous obéissons. . 

FIESQUE. 

Maintenant, laissez-moi. Qu'un de vous visite la 
"ville , et me fasse un rapport sur le fort et le faible 
des divers postes.» Un autre s'enquerra du mot 
d'ordre. Un troisième fera armer les galères. Un 
quatrième amènera les deux mille hommes dans ma 
cour. Moi-même je tiendrai tout disposé pour ce 
soir; et si' la foHune nous favorise, la banque du 
pharaon sautera — Au coup de neuf heures , tout le 
monde sera ici dans le palais, pour y recevoir mes 
derniers ordres. 

VERRINA. 

Je me charge du port. 



BOURGOGNINO. 

Moi, des soldats. 

GALCAGNO. 

Je déroberai le mot d'ordre. 

SACCO. 

Je ferai la ronde dans la ville. 



(Dsort.) 



(Il tort.) 



(Il sort.) 



(Il tort. ) 



128 LA CONJURATION DE FIESQUE, 



SCÈNE VI. 

FIESQUE , puis LEMAURE. 

FIE S QUE s'est assis devant un pupitre, et il écrit. 

Ne se sont-ils pas débattua sous ce mot de subor^^ 
dination^ comme l'insecte sous l'aiguille? Mais il est 
trop tard, républicains. 

LE MAURE, entre* 

Monseigneur.... • 

FIESQUE se lève et lui donne un papier. 

Tu inviteras à une comédie, pour ce soir , tous 
ceux dont le nom est sur cette liste. 

LE MAURE. 

Il faudra du courage pour bien jouer son rôle ; et 
Ton paiera son billet avec des têtes. 

FIESQUE, avec froideur et mépris. 

Quand cela sera fait, je ne veux pas te garder 
plus long-temps à Gênes. (Il sort et laisse tomber une 
bourse en s^en allant. ) C'est ta dernière commission. 

(Il sort.) 



ACTE III, SCÈNE VII. 129 

SCÈNE VIL 

LE MAURE y ramasse la bourse lentement, et suit 
des yeux Fiesque^ d'un air incertain. 

Voilà comme nous sommes ensemble ? — « Je ne veux 
pas te garder plus long-temps à Gênes. » Cela signifie 
en bon chrétien, traduit en ma langue de païen : 
ce Quand je serai doge , je ferai pendre mon bon ami 
à upe potence génoise. » Bien. Il s'inquiète que, 
parce que je sais ses intrigues, je ne garde pas le se* 
cret à son honneur , lorsqu'il sera àoge. Doucement, 
monsieur le comte, ce dernier point est encore en 
question . 

Maintenant, vieux Doria, je suis maître de ta 
peau... C'est fait de toi, si je ne t'avertis pas. Si je 
vais le trouver, si je lui livre le complot, je sauve 
au doge de Génès pas moins que sa vie et son du- 
ché, et pour récompense je ne peux pas avoir 
moins qu'un plein chapeau d'or. (// i^eut sortir , 
mais s'arrête tout à coup. ) Mais doucement, ami 
Hassan ! tu te mets eu route pour aller faire une sot- 
tise. Si toute cette tuerie allait manquer et finissait 
par tourner à bien ?... Fi ! fi ! est-ce que je mettrais 
mon avarice en balance avec un coup si diabolique? 
— D'où résultera le plus de mal, si je trahis ce Fies- 
que, ou bien si je livre ces Doria au couteau ? Diable! 
cela, m'embarrasse... Si Fiesque a le dessus. Gènes 
pourra se relever. Pas de cela; cela ne doit pas être. 
Si Doria s'en tire, tout reste comme auparavant. 
Gênes demeure en paix... Ce serait encore pire... 

TOM. II. Schiller. 9 



i3o LA CONJURATION DE FJESQUE, 

Mais le spectacle de toutes les têtes des rebelles , 
roulant dans le panier du bourreau?.... {Il passe de 
Vautre côté. ) Mais le drôle de tapage de cette nuit , 
quand les sérënissimes seront poignardés au coup de 
sifflet d'un Maure?... Non, qu'un chrétien démêle 
cette fusée, l'énigme est trop difficile pour un 
païen... je vais consulter un savant. 

(Il sort.) 

SCÈNE VIII. 

Un appartement chez la comtesse Impériali. 

JULIE, en négligé; GIANETTINO entre d'un air 

troublé. 

GIANETTINO. 

Bonsoir, ma sœur. 

JULIE se lève. 

Quelle circonstance extraordinaire peut amener 

le prince héréditaire de Gênes chez sa sœur? 

» ■ 

GIANETTINO. \ 

Sœur, tu es donc toujours entourée de papillons^ I 

et moi de frelons... Peut-on venir? Â^seyons-nous. '^ 

JITLIE. 

Tu commencés à m'impatienter. 

GIANETTINO, 

Sœur, quand Fiesque t'a-t-il fait sa dernière 
visite? 



ACTE III, SCÈNE VHI. i3i 

JULIE. 

Voilà qui est étrange. Comme si je n'avais en tête 
q[ae de telles misères? 

GIANETTINO. 

J'ai besoin de le savoir. 

JULIE. 

£h bien... il est venu hier ici. 

GIANETTINO. 

Et avait-il l'air... ouvert ? 

JULIE. 

Comme à l'ordinaire. 

GIANETTINO. 

£t avait-il toujours la même fantaisie ? 

JULIE, offensëe. 

Mon frère ! 

GIANETTINO , d'one toU plus forte. 

Écoutez-moi : avait-il toujours la même fan- 
taisie ? 

JULIE, impatientée, se lève. 

Pour qui me prenez-vous , mon frère ? 

GIANETTINOf restant assis, et d'un ton railleur. 

Pour une créature féminine , revêtue d'un beau , 
d'un fort beau titre de noblesse. Ceci entre nous , 
sœur^ personne ne nous entend. 

JULIE , Tivement. 

Entre nous... vous êtes un singe impudent et dé- 
raisonnable , qui n'êtes à cheval que sur le crédit 
de votre oncle... personne ne nous entend. 



i32 LA CONJURATION DE FIESQUE, ' 

GIANETTINO. 

Ma petite sœur , ma petite sœur ! ne soyez pas si 
mauvaise.... Je suis fort content que Fiesque ait 
toujours la même fantaisie. Je voulais le savoir. 
Adieu. 

(IL veut sortir.) 

SCÈNE IX. 

Les précédeîQS ; LOMELLINO entre. 

L0MELLII70, baisant la main de Julie. 

Pardon de ma témérité , madame; ( Use retourne 
/ vm^ Gianettino ) certaines affaires qui ne peuvent 

être différées.... 

GIANETTINO le prend à part* Julie avec humeur se met au claTecin, et joue on 

allegro. 

Tout est-il prêt pour demain ? 

LOMELLINO. 

Tout, prince. Mais le courrier qui a été expédié 
ce matin de bonne heure à la Rivière du Levant , 
n'est pas de retour ; ainsi Spinola n'est pas ici... S'il 
avait été pris ! Je i^is dans la plus grande inquié- 
tude. 

GIANETTINO. 

Ne t'inquiète pas; la liste est toujours en tes 
mains. 

LOMELLINO , interdit. 

Monseigneur, la liste... je ne sais pas... elle sera 
restée dans les poches de mon habit d'hier. 



ACTE III, SCÈNE IX. i33 

GIÀHETTIHO. 

C'est bon. Il ne manquera que Spinola... Fiesque 
sera trouve' demain mort dans son lit... J'ai arrangé 
l'affaire. 

LOMELLINO. 

Gela fera une terrible sensation. 

GIANETTINO. 

C'est cela même qui fera notre sécurité', camarade. 
Des insultes ordinaires ne font que mettre le sang de 
l'offensé en mouvement , et le rendre capable de 
tout : un crime inattendu le glace d'effroi, et le ré- 
duit à rien. Ne sais-tu point là fable de la tête de 
Méduse? son aspect pétrifie ; mais au contraire , 
quand on n'agit pas complètement, on excite les 
pierres elles-mêmes. Entends-tu, camarade? 

LOMELLINO. 

En a vez-vous indiqué quelque chose ii madame la 
comtesse ? 

GIANETTINO. 

Fi donc ! on doit en agir avec ménagement vis-à- 
vis d'elle, à cause de Fiesque; cependant quand elle 
aura goûté les fruits, elle ne regrettera pas ce qu'ils 
auront coûté. Viens, j'attends ce soir des troupes de 
Milan, et il faut que je donne des ordres aux portes. 
{A Julie. ) Eh bien , sœur , as-tu un peu passé ta co- 
lère? 

JULIE. 

Mais voyez donc; vous êtes d'une société très-^ 
polie. 

(Gianettino veut sortir; il rencontre Fiesque à la porte.) 



i34 LA CONJURATION DE FIESQUE, 

SCÈNE X. 

Les précédensj FIESQUE entre. 

GIANETTINO recuit en voyant FieMpie. 

Ah! 

FIESQUE «Vançant, et d'un air prévenant. 

Prince , recevez ici , je vous prie , une visite que 
j'allais vous faire. i 

GIANETTINO. 

Rien- ne pouvait m'être plus agréable non plus, 
conite, que de vous rencontrer. 

FIESQUE, Vavance vers Jolie, et lai baise respectueusement la main. 

On est accoutumé , signora , à voir toujours ici 
son attente surpassée. 

JULIE. 

Fi donc ! ^ne autre pourrait donner à cela un 
autre sens ; mais mon négligé me fait peur. Fer-< 
mettez^ comte.... 

(Elle veut passer dans son cabinet. ) 
FIESQUE. 

Ah! restez donc^ madame, une femme n'est ja- 
mais plus belle qu'en robe du matin ; ( souriant ) 
c'est son habit de conquête.... Ces cheveux à peine 
rattachés.... permettes que je les détache tout-à-fait. 

JULIE. 

Vous autres hommes, vous aimez le désordre. 

FIESQUE, dW air insouciant, en regardant Gianettino» / 

Dans les coiffures et 4ans \es républiques^ n'est-ce 



ACTE III, SCÈNE X. i35 

pas yrai? dans les unes tout autant que dans les 
autres? — Et ce ruban qui est mal renoué.... asseyez- 
vous donc, comtesse. Votre' Laure peut bien en im- 
poser aux yeux , mais pas aux coeurs. Laissez-moi un 
moment vous servir de femme-de-chambre. 

( Il s^assied, et rajuste son raban.) 
6IANETTIN0, tirant Lomellino par son habit. 

Qu'il est misérablement frivole ! 

FIESQUE, arrangeant le ficbu de Julie. 

Tenezy... prudemment^ je fermece voile... Les sens 
doivent toujours être d'aveugles serviteurs : il faut 
qu'ils ignorent toujours la limite de la nature et de 
l'imagination. 

JULIE. 

Ceci est un peu léger. 

FIESQUE. 

Pas du tout. Car pensez-y , la plus jolie anecdote 
perd tout son sel, quand elle est devenue la nouvelle 
de la ville. Les sens ne sont que la canaille dans la 
république; ils font vivre la noblesse, mais elle re- 
lève leurs goûts vulgaires. ( // la conduit à un miroir^ 
après avoir ajusté sa toilette. ) Sut mon honneur , 
cette coiffure-là doit devenir dès demain la mode à 
Gênes. (j4vec galanterie. ) Permettez-moi, comtesse, 
de parcourir la ville avec vous. 

JULIE. 

Ah ! qu'il est adroit! comme il s'y prend habile- 
ment pour me faire faire tout ce qu'il veut ! Non, j'ai 
ma migraine, je ne veux pas sortir. 



i36 LA CONJURATION DE F 

FIESQUE. 

Pardonnez-moi, comtesse; vous le 
vouliez; mais vous ne le voulez pas 
comédiens de Florence est arrivée 
s'est engagée à jouer dans mon palais 
empêcher que la plupart des premièi 
Gènes ne viennent y assister, et je ne 
jnent réserver la loge d'honneur , sans 
politesse à des spectateurs fort irritai 
qu'un moyen... (// lui fait une rés^é 
tueuse. ) Seriez-vous assez bonne , sîgn 



^ec^ 



JULIE, rougit, et s'en va vers le cabinet. 

Laure ! 

GIANETTINO, s'approchant de Fiesque. 

Comte , vous vous rappelez une histoire assez dés- 
agréable qui s'est passée dernièrement entre nous... 

FIESQUE. 

Je désire, prince, qu'elle soit oubliée de nous 
deux. Nous autres hommes , nous agissons les uns 
envers les autres , selon que nous nous connaissons ; 
et à qui la faute , sinon à moi , si je ne suis pas mieux 
connu de mon ami Doria? 

GIANETTINO. 

Au moins ne m'en souviendrai-je jamais sans vous 
en faire des excuses du fond du cœur. 

FIESQUE. 

Ni moi jamais , sans vous pardonner du fond du 
cœur. 



ACTE IIL, SCÈNE X I. 187 

( Jolie r«Tieiit plui par^. ) 

GIANETTINO. 

Il m'est revenu , comte , que vous vouliez faire une 
croisière contre les Turcs ? 

* 

FIESQUE. 

Ce soir on lève l'ancre. J'ai même à ce sujet quel- 
ques inquiétudes dont la complaisance et l'amitié de 
Doria pourraient me tirer. 

GI ANETTINO, ty«c beaucoup de oourtoUie. 

Avec le plus grand plaisir. Disposez de tout mon 
crédit. 

FIESQUE. 

Ce départ pourrait ce soir causer quelque tumulte 
sur le port et dans mon palais ; et le doge , votre on- 
cle^ pourrait mal interpréter... 

GIANETTINO, cordialement. 

Chargez-moi de cela. Allez votre train , et je vous 
souhaite beaucoup de bonheur dans votre entreprise. 

FIESQUE, souriant. 

Je vous suis fort obligé. 

SCÈNE XL 

Les précédens ; UN ALLEMAND de la garde. 

GIANETTINO. 

Qu'est-ce? 

TALLEMAND. 

J'ai vu, en passant devant la porte St.-Thomî^s, des 



i38 LA COWJURATIOH DE FIESQUE, 

soldats armés ^ en fort grand nombre y courant vers la 
darse , et les galères du comtes de Lavagna prêtes à 
mettre à la voile. 

GIANETTINO. 

N'y a-t-il rien de plus? Cela ne doit pas aller plus 
loin. 

L'ALLEMAND. 

A la bonne heure. Des gens suspects rôdent autour 
du couvent des Capucins et se glissent sur la grande 
place ; leur marche et leur tournure font présumer 
que ce sont des soldats. 

GIANETTINO, impatienté. 

Au diable le zèle de cet imbécile! ( Bas à LomellU 
no. ) Ce sont mes Milanais. 

L'ALLEMAND. 

Votre seigneurie ordonne-t-elle qu'on les arrête f 

GIANETTINO, iLomellino. 

Voyez-y , Lomeliino. ( J VJllemand, avec brus- 
querie. ) Va-t'en , c'est bon. ( A Lomeliino y tout bas. ) 
Faites entendre à cet animal d'Allemand de tenir 
bouche close. 

(Lomeliino lort avec l'Allemand. ) 

FIESQUE, qui jiuquc-U a joue' avec Julie, en jetant quelcpies coups dœil d'obserra- 

tion à la dërobëe. ) 

Notre ami est contrarié. Puis-je en savoir le motif? 

GIANETTINO. 

Ce n'est pas étonnant. Ces éternelles questions et 
ces avis... 

(Il sort.) ^ 



ACTE III, SCÈNE XL. iSg 

FIESQUE. 

On nous attend au spectacle* Oserai-je tous offrir 
le bras , madame ? 

JULIE. 

Patience! il faut que je m'habille un peu. — Ah çà^ 
comte ^ pas de ti*agëdie^ cela me donne de mauvais 
rêves . 

F I B s QUE , •▼•e malice. 

Oh ! ce sera pour mourir de rire , comtesse I 

( n la refondait. La toile tombe. ) 



FIN DU TROISIÈME ACTE. 



i4o LA CONJURATION DE FI ESQUE, 



'^i*^ni i 9n ^> y*>*>^^i*^^i9n'*tvt/9nw¥v*^'^Mn^Mmvtfmvt^^Mi¥ti m vvvwtt/%/ v t^^ 



ACTE QUATRIÈME. 



y 



SCÈNE PREMIÈRE. 

II est nuit* — La cour du palais de Kesque. On allume des 
lanternes. On transporte des armes. Une aile du palais est 
éclairée. 

BOURGOGNINO, conduisant des soldats. 

Halte!... Quatre factionnaires à la grande porte 
de la cour V*- deux à chaque porte du palais. ( Les 
gardes prennent leurs postes. ) Entre qui veut; per- 
sonne ne sort ; qui voudra forcer la consigne , tué ! 

(H entre dans le palais. Les sentinelles font leur faction. Silence. ) 

SCÈNE IL 

LES FACTIONNAIRES, ensuite CENTURIONE. 

LE FACTIONNAIRE DE LA GRANDE PORTE. 

Qui vive ? 

CENTURIONE, arrivant. 

Ami de Lavagna. 

( Il traverse la cour, et va vers la porte à droite. ) 



T^^ 



ACTE IV, SCÈME I. 14, 

LE FACTIONBAIBS. 

On ne passe pas. 

( Gentarione, surpris, ya à la porte ipache.) 

L'AUTRE FACTIONNAIRE. 

On ne passe pas. 

CENTURIONS demeure interdit; après un moment de silence, il s'adresse aniac- 

tionnaire de gauche. 

Ami , par où va-t-on à la comédie ? 

LE FACTIONNAIRE. 

Je 9e sais pas. 

CENTURIONS, aTec une surprise toujours plus grande, retourne vers l'autre fac- 
tionnaire. 

Ami , quand commence la comédie ? 

L'AUTRE FACTIONNAIRE. 

Je ne sais pas. 

CENTURIONS, e'tonnë, Démarque les armes, et dit avec une sorte d'effroi. 

Ami , qu'est-ce donc ? 

LE FACTIONNAIRE. 

Je ne sais pas. 

CENTURIONE, effraye , s'enveloppe dans son manteau. 

C'est étrange. 

LE FACTIONNAIRE DE LA GRANDE PORTE. 

Qui vive ? 



t4a LA CONJOHATION DE FI£SQU£, 

SCÈNE III. 

Les précédens ; CIBO. 

GIBO, tnentranU * 

Ami de Lavagna. 

GENTURIONE. 

Cibo^ où sommes^nous ? 

GIBO. 

Quoi? 

GENTURIONB. 

Regarde auto^r de toi, Cibo. 

GIBO. 

Où? quoi? 

GENTURIONE. 

Toutes les portes sont gardées. 

GIBO. 

Et voilà des armes. 

GENTURIONE. 

Personne ne petit m'expliqncr . ... 

GIBO. 

C'est singulier. 

GENTURIOIïE. 

Quelle heure est-il? 

GIBO. 

Huit heures environ. 

GENTURIONE. 

il fait un vilain froid. 



ACTE IV» SCÉME III. 14s 

GIBO. 

Huit heures ! c'est l'keure conTenue. 

GENTURIONE , Mcoaantla tite. 

Tout cela n'est pas naturel. 

CIBO. 

C'est quelque plaisanterie de Fiesque. 

GENTURIONE» 

C'est demain l'ëlection du doge. '— Cibo; tout cela 
n'est pas naturel. 

GIBO. 

Silence ! silence ! silence ! 

GENTURIOIVE. 

L'aile droite du palais est toute éclairée. 

GIBO. 

N'entends-tu rien ? n'etitends-tu rien ? 

GENTURIONE. 

Là dedans un murmure sourd , et avec cela... 

GIBO. 

Un cliquetis confus , comme des armures qui s'en- 
trechoqueraient. 

GEI9TURI0If£. 

Effrayant! effrayant! 

CIBO. 

Une voiture I elle s'arrête à la porte. 

LE FàGTIONNàIRE DE LÀ GRAXIDE PORTfiV 

Qui vive ? 



i44 l'A COIYJCBATION DE FIËSQUE, 

SCÈNE IV. 

Les précëdens ; LES QUATRE ASSERATO. 

A SSERâTO, eu entrant. 

Ami de Fiesque. 

CIBO. 

Ce sont les quatre Asserato. 

CENTURIONE. 

Bonsoir^ amis. 

ASSERATO. 

Nous venons à la comédie. 

CIBO. 

Bon voyage. 

ASSERATO. 

Ne venez-vous pas avec nous à la comédie? 

CENTURIONE. 

Passez toujours devant. Nous voulons d'abord 
prendre un peu le frais. 

ASSERATO. 

Cela va commencer bientôt. Venez. 

( Us renient avancer. ) 

LE FACTIONNAIRE. 

On ne passe pas. 

ASSERATO. 

Qu'est-ce que xela signifie? 

CENTURIONE, riant. 

Entrez donc au palais. 



ACTE IV, SCÈNE IV. i45 

ASSERATO. 

Il y a un malentendu. 

GIBO. 

Évidemment. 

( On enteod la musique dans raile droite. ) 

ASSERATO. 

Ëntendez-Yous la symphonie? La pièce va com- 
mencer. 

CENTURIONE. 

Je crois bien qu elle va commencer^ et que nous 
jouons les rôles de niais. 

CIBO. 

Je n'ai pas chaud de reste. Je m'en vais. 

ASSERATO. 

Des armes ici ? 

CIBO. 

Bah ! meubles de comédiens. 

CENTURIONE. 

Resterons-nous ici au bord de TAchéron comme 
des niais? Venez. Allons au café. 

(Ils s^en Vont tous vers la porte. ) 
LE FAGTIOIÏNAIRE, d'une toU forte. 

On ne passe pas. 

CENTURIONE. 

Mort et passion ! nous sommes prisonniers ! 

CIBO. 

Mon ëpëe me répond que ce ne sera pas pour 
long-temps. 

TOM. U,SchilUt, 10 



^t. ^■•. .Jvy-t. A**-^ •! 



1^6 XA CONJURATION DE FIESQUE, 

ASSERATO. 

Doucement^ doucement. Le comte est homme 
d'honneur... 

GIBO. 

Nous sommes vendus , trahis ! La comédie était 
l'appât^ et nous voilà dans la souricière. 

ASSERATO. 

Dieu nous en préserve ! Je tremble de l'explication 
tle tout ceci. 

SCÈNE V.. 

Les précédens ; VERRlNA et SACCO entrent. 

LE FACTIONNAIRE. 

Qui vive? 

VERRINA. 

Amis de la maison. 

(^Sept antre* noUea les suireiit. ) 
CIBO. 

Ses confident ! Xout va s'éclaircir. 

s A C G O , s'entroteoMit avec Verrina« 

Comme je voiis Iç disstia, Lescaro commande à la 
porte Saint-Thomas. C'est le meilleur officier de 
Doria, et il lui est aveuglément dévoué. 

VERRINA. 

J'en suis bien aise. 

GIBO, àVemiia. 

Vous venes à souhait^ Yerrina. Vous nous tirerez 
de peine. 



rr 



^^r^^^»" 



ACTE IV, SCÈÎÏË V. i47 

Comment ? comment donc ? 

cetîtûrïoNe. 
Nous sommes invités à nne coth^édïë. 

VÉËAINA. 

Ainsi , nous aVôns tnêmci route à suivre. 

CENTURIONS, av«cimpatienee. 

Oui f la route où il faut q^ae chacun finisse par 
passer, je sais cela. Vous, voyez que les portes sont 
gardées. Pourquoi les portes sont-elles gardées? 

CIBO. 

Pourquoi ces factionnaires 7 

centurioNe. 
Nous sommes ici comme sous la potence. 

VBRRI]!lA; 

Le comte viendra lui-même. 

CEîrtrURIOWK. 

Il devrait se dépêcher. Jesuisrlas de ronger mon 
frein. 

( Tons les nobles se promènent dans 3e fond du tb^fttre. ) 
BOURd^OGNlNO, sortant dii pokis. 

; Comment cela va-t-il sur le port , Verrina ? 

n 

vERRîisri.. 
Tout est pour le mieux à bord; 

BOUROOONII^a 

Le pakis est aussi fort bien fourni de soldats. 



i48 LA CONJURATION DE FIESQUE, 

VERRINA. 

Neuf heures vont sonner. 

BOURGOGNINO. 

■ 

Le comte tarde beaucoup. 

VERRINA. 

Il viendra toujours trop tôt, pour ce qui l'attend. 
Bourgognino, je me sens frissonner lorsqu'une cer- 
taine pensée me vient. 

BOURGOGNINO. 

Mon père, ne précipite rien. 

VERRINA. 

Il ne peut y avoir de précipitation , quand tout 
délai est impossible. Si je ne procède point à ce se- 
cond meurtre, je ne pourrai jamais me justifier du 
premier. 

BOURGOGNINO. 

Mais quand Fiesque doit-il mourir ? 

VERRINA. 

Quand Gênes sera libre , Fiesque mourra. 

LE FACTIONNAIRE. 

Qui vive ? 

SCÈNE VI. 

Les précédensj FIESQUE. 

FIESQUE, en entrant* 

Ami. ( Tous le saluent^ les factionnaires présentent 
les armes. ) Soyez les bienvenus , dignes amis. Vous 



ACTE IV, SCÈNE VI. 149 

vous êtes impatientes de ce que le maître de la mai- 
son se faisait long-temps attendre; excuse&-le. ÇBas 
à J^errina. ) Tout est-il prêt ? 



A souhait. 



Et?... 



Au mieux. 



Et?... 



YERRINA, lui parlant iroreUle». 



FIESQUE, lias à Boargo^no» 



BOURGOGNiNOi 



f lESQUE, ^Saccp. 



Tout va bien. 



Et Calca£[no ? 



SKGQO^ 



FIE5QUE,. 



BOURGOGNUIO.. 

... N'y est pas encore^ 

FIESQUS, aus faetionnaârea. 

Qu'on ferme les portes. ( Itôte son chapeau^ et 
/avance au milieu de Vassen^Blée as^c une noble ai- 
sance.) — ^Messieurs^ j'ai pris la liberté de tous înYÎ- 
ter à un spectacle. . . non pour tous divertir ^ mais 
pour vous confier des rôles. 

Assez long^temps y mes amis y nous avons supporté 
l'insolence de Gianettino Doria ^ et les usurpations 
d'André ! Si nous voulons délivrer Gênes ^ amis > 
nous n'avons pas un moment à perdre. A quelle fin 
croyez-vous que ces vingt galères assiègent notre an- 
tique port? a quelle G.n sont les alliances conclues 
par ces Doria? à quelle fin sont ces soldats étrangers 
qu'ilsi attirent dans le cœur de Gêiaes ? Maintenant 



i5o LA CONJURATION DE FIESQUE, 

il ne s'agit plus de vœux ni de piurmures : pour 
tout sauver , il faut risquer tout : xin mal désespéré 
veut un remède audacieux. Y a-t-ij dî^ns cette as- 
semblée un homme <jui ait le phlegme de reconnaître 
pour son maître celui qui est seulement çon égal?... 
( Murmures. ) Il n'en est pas un ici dont les aïeux 
n'aient assisté Gênes dans son berceau. Eh quoi! par 
tout ce qu'il y a de sacré ! eh quoi ! qu'ont donc fait 
ces deux citoyens^ pour prendre ainsi un téméraire 
essor au-dessus de nos têtes? (Murmures plus violens.) 
Chacun de vous est solennellement requis de dé- 
fendre la cause de Gênes contre ses oppresseurs. 
Aucun de vous ne peut sacrifier l'épaisseur d'un 
cheveu sur ses droits ^ sans trahir aussitôt toute 
l'existence de l'état. ( Une agitation tumultueuse ^'e- 
lè^^e parmi ceux qui V écoulent ^ et V interrompt. Puis il 
continue. ) Vous êtes émus... tout est gagné. Déjà je 
vous ai ouvert le chemin de la gloire : voulez-vous 
m'y suivre ? je suis prêt à vous y conduire. Ces ap- 
prêts , que tout à l'heure vous regardiez avec effroi , 
doivent maintenaut vous inspirer ^^ courage hé- 
roïque. Cçs frissons et ces angoisses doivent se chan- 
ger çn un zèle brûlant poui* faire cause commune 
avec ces patriotes et moi , pour précipiter les tyrans 
de leur trône. Le succès ne peut qu'être favorable à 
notre tentative, car no^es dispositions ^ont bien prises. 
L'entreprisç est juste , car Gênes spuffr^. Ce dessein 
nous rendra i^lmor1tels, car i\ est périlleux çt gigan- 
tesque. 

GENTUBIOKE, dans le plus riolent transport. 

C'en ^t assez. Que Gênes soit libre! Ce cri de 
guerre nous ferait triçimpher de l'enfer. 



ACTE IV, SCÈNE VI; iSt 

CIBO. 

Que celui qui ne serait point tiré de son sommeiF 
gémisse éternellement sur un banc de rameurs , 
jusqu'à ce que la trompette du dernier jugement 
Tienne le délivrer ! 

FIES QUE. 

Voilà de mâles paroles. — Maintenant vous méritez 
de connaître les dangers qui menacent Gênes et 
vous. ( // leur dorme les papiers saisis par le Maure. ) 
Soldats , apportez un flambeau. ( Les nobles se 
pressent autour if une torche , et lisent. ) Gela va à 
souhait, ami. 

VEKRINA. 

Ne parle pas si haut. J'ai vu là bas, vers la 
gauche , des visages pâles et des genoux tremblans. 

CENTURIONE, en fareur. 

Douze sénateurs ! c'est infernal ! tous , l'épée à la 
main! 

(Tous, excepté deux, se précipitent sur let armes entassées. ) 

CIBO. 

Ton nom y est aussi , Bourgognino. 

BOURGOGNINO. 

Et aujourd'hui je l'écrirai dans le cceur de Doria. 

CENTUBIONE* 

Il reste deux épées. 

CIBO. 

Comment ? comment ? 

CENTURIONE. 

Il y en a deux qui n'ont pas pris d'épée* 



aSa LA CONJURATION DE FIESQUE , 

ASSERATO. 

Mes frères ne peuvent voir du sang ; excusez-les. 

CENTURIONE, vivement. 

Comment ! comment ! pas même le sang des tyrans? 
Déchirons ces lâches ; qu'on chasse de la republique 
ces deux bâtards. 

( Quelques conjurés 8« jettent sur eux. avec fureur. ) 
FIES QUE, ]es séparant. 

Arrêtez ! arrêtez ! Gênes ne veut pas devoir sa li- 
berté à des esclaves. L'or perdrait son noble éclat, 
en ralliant avec ce vil métal. (// les dégage.) Mes- 
sieurs , vous vous contenterez d'une chambre dans 
mon palais , jusqu'à ce que l'affaire soit décidée. 
(^A la garde.) Arrêtez ces deux hommes; vous en ré- 
pondrez. Deux bons factionnaires à leur porte. 

(On les emmèqe. ) 
LE FACTIONNAIRE DE LA GRANDE PORTE. 
( On entend heurter. ) 

Qui va là? 

GALCAGNO, par dehors, et d'une voix altérée. 

Ouvrez. — Ami. — Ouvrez! Au nom duciel^ ouvrez ! 

BOURGOGNINO. 

C'est Calcagno ; que demande-t-il au nom du ciel ? 

FIESQUE. 

Ouvrez-lui, soldats. 



ACTE IV, SCÈNE VII. i53 

SCÈNE VIL 

Les précëdens ; CALCAGNO épouvanté et hors 

d'haleine. 

CALCAGNO. 

Perdu! perdu! fuyez, sauve qui peut!... Tout 
est perdu. 

BODRGOGNINO. 

Quoi , perdu ? leurs cœurs sont-ils d'airain ? nos 
épées sont-elles des roseaux ? 

FIESQUE. 

Prenez garde , Galcagno ! une méprise serait ici 
impardonnable. 

CALCAGNO. 

Nous sommes trahis. C'est l'infernale térité. Votre 
Maure , Lavagna , le scélérat ! Je viens du palais du 
doge. Il avait obtenu une audience du doge. 

(Tous les conjurés pâlissent; Fiesque lui-mâme cbange de couleur. ) 
V E R B I N A , s adressant aux gardes ■ avec fermeté'. 

Soldats , frappez-moi de vos hallebardes : je ne 
veux point mourir de la main du bourreau. , 

( Tous les nobles courent çà et U avec eflfroi. ) 
FIESQUE, un pou ternis. 

Où. allez-vous ? que faitçs-vous ? Au diable , Cal- 
cagno! C'est une terreur aveugle, messieurs. — Dire 
cela devant ces gens-là ! — Tu es une vraie femme , 
Galcagno !... toi aussi , Yerrina !••• toi aussi ^ Bour- 
gognino !... Où vas-^tu ? 



i54 LA CONJURATION DE FIESQUE, 

BOURGOGNINO, vÎTemW. 

Chez moi , tuer ma chère Berthe , pour reyenir 
ensuite ici. 

FIESQUE, ëclaUnt de rire. 

Demeurez ! arrêtez ! Est-ce là le courage des meur- 
triers d'un tyran?... Tu as très-bien joué ton rôle , 
Calcagno... N'avez -vous pas remarqué que cette 
nouvelle était donnée par mon ordre ?... Calcagno ^ 
dis, n'était-ce pas moi qui t'avais . commandé de 
mettre nos Romains à cette épreuve ? 

VERRINA. 

Eh bien , si tu peux rire... je te croirai , ou je 
tiens que tu n'es pas de l'humanité. 

FIESQUE. 

Quelle honte pour des hommes ! succomber à cette 
épreuve d'enfant ! Reprenez vos armes , combattez 
comme des lions pour réparer cette brèche faite à 
votre honneur. ( Bas à Calcagno. ) — Y étiez-voùs , 
vous-même ? 

CALCAGNO. 

Je traversais sa garde de trabans , je voulais^ selon 
m.a commission , m'informer du mot d'ordre chez le 
doge ; comme je m'en allais , on a amené lé Maure. 

FIESQUE, tout haut. 

Le vieux Doria est donc au lit? nous le tirerons 
de des draps. ( Bas. ) — A-t-il parlé long - teinps au 
doge? 

CALCAGNO. 

Mon subit effroi , et votre danger pressant , ne 
m'ont pas permis d'attendre là plus de deux minutes. 



ACTE IV, SCÈKE \II. i55 

FIESQUE, tout baut et en rianU ^ 

Vois donc comme tous nos gens sont tremblans ! 

CALGAGNO. 

I 

Vous n'auriez pas dû leur faire annoncer cela sans . 
ménagement. (Bas.) — Au nom du ciel, comte, que 
gagnez-TOus à ce mensonge ? 

FIESQUE. 

Du temps , ami ; et leur première terreur se dissi- 
pera. ( Tout haut. ) — Holà ! qu'on nous apporte du 
vin. (Bas.) — Et avez-vous vu pâlir le doge? ( Tout 
haut. ) — Allons, frère, buvons encore un coup pour 
la fête de cette nuit. ( Tout bas. ) — Et avez-vous vu 
pâlir le doge ? 

CALGAGNO. 

Le premiet* mot du Maure a été : conjuration ; et 
le vieux Doria a reculé pâle comme un linge. 

FieSQUE, trouble. 

Ah ! ah ! le diable est rusé, Calcagno... Il ne nous 
a pas trahi , jusqu'au moment oii le couteau a été 
levé sur eux... A présent le voilà leur ange libéra- 
teur... Ce Maure est rusé. ( On lui apporte une coupe 
de viny il la présente à V assemblée et boit.) — A notre 
bonne fortune , camarades ! 

(On frappe.) 

LE FACTIONNAIRE. 

Qui va là ? 

UNE VOIX, endebors. 

De par le doge. ♦ 

( Les nobles ëponrante's se dispersent dans la cour, ) 



i56 LA CONJURATION DE FIESQUE, 

FIES QUE, l'ëlanfaiit au milieu d'eux. 

t 

Non , mes enfans , ne vous effrayez pas ! ne vous 
effrayez pas! je suis là. Yite^ cachez ces armes. 
Soyez hommes^ je vous en conjure. Cette visite me 
laisse espérer qu'André est encore dans le doute. 
Rentrez; remettez- vous. — Ouvrez, soldats. 

(Tout s^âoîgnent. On ouyre la porte. ) 



SCÈNE VIII. 

FIESQUE, feignant de sortir du palais; TROIS 
ALLEMANDS, qui amènent le Maure garrotté. 

FIESQUE. 

Qui me demande dans la cour ? 

UN ALLEMAND. 

Conduisez-nous au comte. 

FIESQUE. 

Voici le comte. Que me voulez-vous ? 

L'ALLEMAND , lui faisant le salât militaire. 

Bonsoir de la part du doge. Il envoie ce Maure 
garrotté à votre seigneurie. Il a dit des infamies. Ce 
billet vous en apprendra davantage. 

FI E SQUE , prenant le hillet d*un air d'indifférence. 

Ne t'avais-je pas aujourd'hui même prédit les ga- 
lèrts? (yé V Allemand, ) C'est bon , mon ami; mes. 
respects au doge. 



ACTE IV, SCÈNE IX. 167 

LE MAURE, pendant que TAllemand se retire, lui crie. 

Les miens aussi ^ et dis-lui... au doge... que s'il 
n'eût pas envoyé un âne ici j il aurait appris que 
deux mille soldats sont caches dans le palais. 

(Les Allemands sortent. Les nobles reviennent. ) 

SCÈNE IX. 

FIESQUE, LES CONJURÉS, LE MAURE, au 
milieu de la scène ayec une contenance impu- 
dente. 

QUELQUES CONJURES reculent de surprise en voyant le Maure. 

Ah ! qu'est-ce donc ? 

FIESQUE, après avoir lu le billet, avec une rage ^touffëe. 

Ge'nois, le danger est passé. . . mais la conspiration 
aussi. 

YERRINÂ, ëtonnë, s'ëcrie. 

Quoi ! les Doria sont-ils morts ? 

FIESQUE, dans la plus vive émotion. 

Par le ciel ! toute la force armée de la république 
m'eût trouvé ferme... Mais point ceci. Le faible 
vieillard avec ces quatre lignes a vaincu le chef de 
deux mille soldats. (// laisse tomber ses bras as^ec 
abattement. ) Doria a vaincu Fiesque. 

BOURGOGNINO. 

Expliquez-vous donc. Nous sommes stupéfaits. 

FIESQUE Ut. 

<( Lavagna^ VOUS jouer, ce me semble , de malheur 



i58 LA CONJURATION DE FIESQUE, 

» ayec moi. Vos bienfaits sont payés d'ingratitude. 
» Ce Maure m'avertit d'un complot. — Je vous le ren- 
» voie garrotté, et je dormirai cette nuit sans gardes . » 

( U Uiaie tomber le papier ; toiu te regardent. ) ^ 

VERRINA. 

Eh bien , Fiesque ? 

FIBSQUE, arec noblesse. 

Un Doria m'aurait vaincu en générosité? Une 
vertu manquerait à la race des Fiesque?... Non, 
aussi vrai que je suis un Fiesque... Séparez-vous... 
J'y vais aller et tout avouer. 

(Il yeut sortir.) 
VERRINA 1 arrête. 

Es-tu insensé , homme? Est-ce donc un jeu d'cn- 
fans que nous avons entamé ; ou bien n'est-ce pas la 
cause de la patrie ? Arrête. Est-ce à la personne 
d'André que tu en voulais , et non au tyran ? Ar- 
rête, te dis-je , je te fais prisonnier comme traître 
à l'état. 

QUELQUES CONJURÉS. 

Attachez-le; terrassez-le. 

FI E s Q UE , arraebanl Tëpëe de Tua â*eax , et se faisant passaj^e. 

Doucement donc ! Qui le premier jettera un lacs 
sur le lion ?.... Vous le voyez, messieurs, je suis 
libre ; je pourrais aller où je voudrais , mainte- 
nant je veux rester , car j'ai une autre pensée. 

' BOURGOGNINO. 

La pensée de vos devoirs ? 

FIESQUE , aree eolère et fiertë. 

Jeune homme ! apprenez d'abord à bien saroir les 



j 



ACTE IV, SCÈNE X. 189 

YÔtres envers moi y et ne vous occupez jamais des 
miens. *-î Calmez-vous , messieurs , tout demeure 
comme auparavasit. . . { j4u Maure ^ en détachant ses 
liens. ) — Tu as le mérite d'avoir donné lieu à une 
grande action. .. va-t'en. 

CAX<GÂGNO, farieux. 

Comment ! comment ! laisser la vie à ce païen ? la 
Tfie 9 et il nous a tous trahis ? 

FIESQUE. 

La. vie y et il vous a tous glacés de peur!— Va-t'en, 
camarade ; et prends garde de ne pas tomber entre 
les mains des Génois; ils pourraient venger leur 
courage sur toi. 

LE MAURE. 

Comme on dit, le diable ne laisse jamais ses amis 
dans la peine... Votre très-obéissant serviteur , mes- 
sieurs... Je commence à croire qu'il n'y a pas de po- 
tence plantée pqur moi en Italie. J'irai en chercher 
ailleurs. 

( Il sort en riant. ) 

SCÈNE X. 

UN DOMESTIQUE entre ; les précédens , excepté le 

Maure. 

LE DOMESTIQUE. 

La comtesse Impériali a déjà demandé trois fois 
votre seigneurie. 

FIESQTJE. 

• Ah ! vraiment , il faut bien que la comédie com- 



i6o LA CONJURATION DE FIESQUE^ 

mence... Dis-lui que j^y serai à rinstant... attends...» 
Tu prieras ma femme de venir dans la salle du con-^ 
cert, et de m'y attendre derrière la tapisserie. ( Le 
domestique sort.) -r-J'ai e'erit sur ce papier tous vos 
rôles; que chacun s'acquitte du sien, il n'y a plus 
rien à dire. Verrina se rendra d'abord au port, et 
quand on se sera emparé des vaisseaux de Doria , il 
donnera , par un coup de canon , le signal de l'at- 
taque... Je sors... une grande affaire m'appelle. 
Vous entendrez le bruit d'une sonnette, et alors vous 
viendrez tous dans la salle de concert. En attendant, 
entrez et goûtez mon vin de Chypre. 

( Us s'en Tont loua.) 

SCÈNE %I. 

^ 

La salle de concert* 

LÉONORE, ARABELLE, ROSE, avec un air 

d'anxiété. 

LÉOWORE. 

Fiesque a promis de se rendre dans la salle de 
concert, et il ne vient pas. Onze heures sont son- 
nées. Le palais retentit d'un bruit terrible d'armes 
et de soldats , et Fiesque ne vient point ! 

ROSE. 

Vous devez vous cacher derrière la tapisserie. 
Quelle peut être l'intention de monseigneur? 

LÉqpORE. 

Rose, il le veut. J'en sais assez pour lui, obéir. 



ACTE IV, SCÈNE XI. i6i 

Ârabelle, c'est assez pour m'ôter toute ck^ainte. *— 
Et cependant y cependant je tremble, Arabelle, et 
mon cœur palpite d angoisse. Mes filles, au nom du 
ciel, ne vous éloignez pas de moi. . 

ARÂBELLE. 

Ne craignez rien. Notre peur aii:ête notre curiosité. 

LÉONORE. 

• iPartout où je jette les yeux, je rencontre des vi-^ 
sages inconnus , tefs que des spectres hideux et ter- 
ribles. Quand je leur parle, ils frémissent, semblent 
tout surpris , et fuient dans l'épaisse nuit , cet hox*-' 
rible asile des mauvaises consciences. Quand ib me 
répondent, c'fest avec un accent à demi mystérieux, 
qui , sortant avec peine de leurs lèvres tremblantes, 
semble douter si le moment est venu de se faire en- 
tendre audacieusement. Fiesque ! ... je ne sais quoi de 
terrible se préparé ici. — t^uissances célestes, (elle 
joint les mains a\>ec grâce) veillez sur mon chei^ 
Kesque. 

ROSE, effrayée. 

Jésus Maria ! quel bruit dans la galerie ? 

ARABELLE. 

C'est le soldat qui monte la garde « 

(Le factionnaire crie qui vivel en deliori*) 
LEONORE. 

On vient. Vite , derrière la tapisserie ! 

( Elles se cachent. ) 



ToM, n. Schilkr. 1 1 



i«B LA CONJURATION DE FIESQUE, 

SCÈNE XII. 

JULIE, FIESQUE entrent en se parlant. 

JULIE, très-troubUe. 

Finissez , comte ! vos galanteries ne toncibent plus 
dans une oreille distraite > elles pénètrent dans mes 
hrûiantès Teines. — Où suis-jel^ personne ici, que 
la nuit avec tous ses entraînemens ! Ou avcz-vous 
conduit ce cœur sans défense? 

FIESQUE. 

Ici , ou l'amour timide peut prendre plus d^au- 
dace, où Témotion pourra plus librement parler à 
rémotion. 

JULIE. 

Arrêtez , Fiesque ! Par tout ce qu il y a de plus 
sacré , laissez-moi ! Si la nuit n'était pas si obscure , 
tu verrais la rougeur animer mon visage, et tu 
-aurais pitié de moi. 

FIESQUE. 

Bien au contraire, Julie. Mon trouble s'accroî- 
trait , en voyant les signes de ton trouble , et je serais 
plus téméraire. 

( n lai baise la m^in avec passion. ) 
JULIE. 

Ami , tes lèvres brûlent de fièvre comme tes dis- 
cours. Malheureuse !. je sens qu'un feu ardent et 
<:oupable fait aussi trembler les miennes. Demande 
de la lumière, je t'en conjure. Les sens trop émus 
pourraient céder aux dangereux conseils de cette 
obscurité. Va, leur révolte impétueuse pourrait ob- 



ACTE IV, SCÈNE XII. i63 

tenir un succès impie ^ durant l'absence de la chaste 
lumière.... Retournons vers le monde ^ je t'en con- 
jure. 

FIEAQUE, plot pressant. 

Pourquoi s'inquiéter sans motif, cher amour? 
La souveraine doit-elle craindre son esclave ? 

m 

JULIE. 

Malheur à vous autres hommes et à yos éternelles 
contradictions ! Ah ! votre triomphe le plus dange- 
reux , c'est celui que vous obtenez sur notre amour^ 
propre. T'a vouerai-je tout, Fiesque?Ma vertu n'é- 
tait préservée que par-là. C'était seulement mon 
orgueil qui bravait tes artifices : ma fermeté ne te- 
nait pas à un autre principe. Tu t'es douté de ma 
ruse, et tu as eu recours à mon trouble. Mes forces 
m'ont abandonnée. . 

FIESQUE, d'un ton de conSance. 

Et que perdras-tu à cet abandon ? 

JULIE, avec chaleur et émotion. 

Quand je t'aurai sacrifié la sainte pudeur d'une 
femme, ne pourras-tu point, si tu veux, me cou- 
vrir de honte? Ce que j'aurai perdu? Tu le de- 
mandes? Tout! Veux-tu en savoir davantage, rail- 
leur? Veux-tu que je te fasse encore l'aveu que 

tout le secret de notre habileté féminine consiste 
seulement dans la chétive précaution de dégarnir 

le côté faible , et de le livrer seul à tous les efforts 
de vous autres assiégeans? car, je le dis en rougis-* 
çant , il serait facilem^aat emporté , et la vertu pour- 
rait bien elle-même tout d'abord encourager l'en-* 
nemi par-qudque signe d'intelligence. Tout l'art de 



i64 LA CONJDRATION DE FIESQUË, 

notre sexe ne consiste qu à combattre pour un posté 
qui est sans défense. C'est justement comme aut 
échecs, où toutes les pièces couvrent un roi qui ne 
se défend pas : est-il surpris, est-il mat, voilà tout 
l'échiquier en déroute. {Après un peu de silence y elle 
ajoute cTun ton plus sérieux. ) Je t'ai fait le tableau ' 
de notre pompeuse faiblesse. — Sois généreux. 

FIESQUE. 

Et pourtant, Julie, à qui pourrais-tu confier ce 
trésor mieux qu'à ma tendresse infinie? 

JULIE. 

Certes, jamais mieux et jamais plus mal. — 
Écoute Fiesque, combien durera cet infini? Hélas! 
j'ai déjà joué trop malheureusement, pour vouloir 
courir le dernier hasard. — Pour te captiver, Fiesque, 
j'ai témérairement employé tous mes charmes ; mais 
je me méfierais de leur pouvoir pour te retenir. — ' 
Mais fi donc ! qu'ai-je dit là? 

( Elle recule , et cache son visage dans ses mains.) 
FIESQUE. 

Deux hérésies en un seul mot ! se méfier de mon 
bon goût, et commettre un crime de lèse majesté 
envers tes attraits ! laquelle des deux est la plus im- 
pardonnable? 

J DLXE , prête à succomber, et d^une roix ^mue. 

Le mensonge est l'armede l'enfer. — Fiesque n'en 
a pas besoin pour entraîner sa Julie. {Elle tombe 
épuisée sur un sofa ; après un instant de silence , elle 
reprend avec solennité. ) Écoute que je te dise encore 
un seul niot^ Fiesque. Nous somm^ des hà:ôÏBes p 



ACTE IV, SCÈNE XII. î65 

tant que notre \ertu ne court pas de danger'; des 
enfans^ quand il faut la défendre; (elle le regarde 
fixement entre les deuxjreux) des furies , quand il 
faut la venger. — Écoute , Fiesque , si tu«w'immolais 
de sang-froid? 

FIESQUE, d'un tonde Toiz emporté. 

Pe sang-froid ! de sang-froid ! par le ciel ! Qu'exige 
donc l'insatiable vanité d'une femme , si lorsqu'un 
homme rampe à ses pieds, elle doute encore?... Aht 
je sens que je me réveille d'un songe. (// prend un 
ton de froideur.) Mes yeux sont dessillés. Que voulais- 
je donc mendier? Le moindre abaissement d'un 
homme est-il payé par les plus grandes faveurs d'une 
femme? (// lui fait une profonde et froide rés^érence,) 
— Reprenez courage , madame y maintenant vous 
êtes en sûreté. 

, JULIE, pétrifiée. 

.. ■ • 

Comte , quel changement ! 

FlESQUE, avec la plus grande indifiTci-onct:. 

Non, madame, vous avez parfaitement raison. 
Tous deux nous ne pouvons risquer notre honneur 
qu'une seule fois. (// lui baise cérémonieusement la 
main.) — J'aurai le plaisir , madame , de vous té- 
moigner mou respect devant l'assemblée. 

( Jl veut sortir. ) 
JULIE le suit et le retient. 

Demeure, es-tu donc en délire? Demeure! Dois-je 
donc te dire, t'avouer ce que tous tes pareils, à ge- 
noux, en larmes, en convulsions, n'auraient pu 
arrachera rila fierté? Aussi-bien, la nuit n'est pas 
assez épaisse pour qu'elle puisse cacher cette ardeur 



i66 LA CONJURATION DE FIESQUE, 

que trahit la rougeur de mon front» — Fiesque ! ««- 
Ah ! je blesse au cœur tout mon sexe , mon sexe me 
détestera éternellement. — Je t'adore , Fiesque-.. 

4v (Elle tomlM & ses genoux. ) 

FIESQUE ne la relève point , recale de trois pas , et rit d'un air de triomphe. 

J'en suis fâché, signora. (// sonne, lève la tapis- 
serie, et prenant la main de Léonore.) Voici ma 
femme... — une femme céleste. 

( Il prend Léonore dans ses bras. ) 
JULIE, se relère en poussant un cri. 

Ah ! trahison inouïe ! 



^ 



SCÈNE XIIL 



Les conjurés entrent d'un côté, plusieurs dames de 
l'autre. FIESQUE, LÉONORE et JULIE. 

LÉONORE. 

Mon ami , cela est trop sévère. 

FIESQUE. 

Un mauvais cœur ne méritait pas moins. Je de-- 
vais cette satisfaction à tes larmes. {A rassemblée.) 
— Non , messieurs , non , mesdames , je ne suis pas 
accoutumé à brûlei; d'une pareille flamme pour le 
premier objet venu. Les folies des hommes me diver- 
tiront long-temps avant de me séduire. Cette femme 
mérite toute ma colère , car elle a , pour un ange ^ 
préparé ce puison . 

( Il montre le poiwn à TasseinltMe. On rt cale d'horreur. ) 



ACTE IV, SCÈNE XIII. 167 

JULIE, d^'orant sa fureur. 

Bien , bien , très-biei>^ messieurs ! 

( EUe veut sortir.) 
FIESQUE. 

Ayez quelque patience , madame ; neus n'avons 
pas éneore fini. Cette noble assemblée apprendra 
avec plaisir pourquoi j'ai désavoué mon bon sens au 
point de jouer un roman avec la plus grande co- 
quette de Gênes* 

JULIE, furieuse. 

Ceci ne peut se supporter ; mais tremble! (d'un 
ion rnenaçant) Doria tient la foudre à Gênes... et je 
suis sa sœur. 

FIESQUE. 

Si c'est là le dernier reste de votre venin., il est 
aBsez faible.-*- H est douloureux d'ayoir à vous ap- 
porter la ]9ou<velle que Fiesque de Lavagna , du dia- 
dème qu'a d^érobë votre sérénksime frère , a tiss» 
une corde qui servira cette nuit à pendre le voleur 
de la république. ( Elle pâlît , et il continue en sou^ 
riant malignement. ) Vous ne vous attendiez pas à 
cela ?... Eh bien , voyez , ( avec une* expression plus 
mordante) c'est précisément pour cela que j'ai trouvé 
^nécessaire de donner quelque occupation aux re- 
gards observateurs de votre famille ; c'est p6ur cela 
( as^ec insistance ) que je me suis affublé de cette pas- 
sion d'arlequin ; c'est pour cela (montrant Léonore) 
que je négligeais ce diamant , et que je me lançais à 
la poursuite heureuse de ce faux brillant. Je vous 
reniercie de votre complaisance , signora , ^ et je 
quitte mon travestissement comique. ^ 

(H lui remet son portrait, en faisant une profonde rér^rcnce.) 



/ 



/ 






( 



fi 



i68 LA CONJURATION DE FIESQUE, 

LÉONORE, d'un air suppliant, à Fiesque. 

Cher Louis, elle pleure. Votre Léonore trem- 
blante osera-t-elle vous conjurer?... 

.JULIE, k Léonore , arec arroganciB[« . 

Tais-toi , odieuse femme ! • 

FIESQUE, a un domestique. 

Soyez galant, mon ami , offrez le bras à cette 
dame , elle a envie de voir ma prison d'e'tat. Veillez 
à ce que madame ne soit importunée par personnCé.. 
Jj'air du dehors est vif... et l'orage qui cette nuit 
doit fracasser la tige des Doria , pourrait facilement 
déranger sa coiffure • 

JULIE, sanglotMrtf 

Que la peste te dévore , le plus noir et le plus di&- 
simulç des hypocrites ! (-^ Léonore avec fureur.) Ne 
t^ réjouis pas de ton triomphe; eX toi aus$i, il te 
perdra j et lui-inéme aussi , il se perdra ; et. , , déses- 
j)oirl 

"^ • ( pie sort. ) 

FIESQUE, aux convives. 

Vous en ^yez été témoins... vengez inon honneur 
aux yeux de Gênes. {^Aux conjurés.) — Vous viendrez 
pe rechercher , quand le canon se fera entendre. • 

( ']['(^ii5 sYloignent. ) 



ACTE IV, SCÈNE XIV: 169 

SCÈNE XIV. 

Ï.ÉONORE , FIESQUE. 

liÉQNOBE, s'approchlnt de lui avec in<pii^tude, 

Fiesque! Fiesque î... je ne tous comprends qu'à 
demi y mais je tremble. 

' PIE â QUE, avec gravité. 

Lëonore , je vous ai vue une fois marcfaer à la 
gauche d'une femme de Gênes , je vous ai vue dans 
les cercles de la noblesse ne donner que la seconde 
.votre n^ain à baiser • aux chevaliers... Léonore ^ 
cela offensa mes regards , j'ai résolu qu'il n'en ffU 
plus ainsi... et cela cessera. Entendez-vous ce tu- 
multe guerrier dans mon palais ? ce que vous re- 
doutez est vrai. — Allez à votre lit , comtesse , et 
demain... je vous réveillerai duchesse. 

LEONORE, se tordant les mains, se jçtte dans un fauteuil. 

« 

Dieu ! mes pressentimens ! . , • jesuis perdue. 

FIESQUE, assis et avec dignité. 

Laissez -moi vous parler, cher amour. Deux de 
mes ancêtres ont porté la triple couronne. Le san^ 
des Fiesque ne peut couler librement que sous la 
pourpre. Votre époux doit-il renoncer à l'éclat héré- 
ditaire de sa race ? ( Vivement, ) Comment ! doit - il 
s'en reposer pour sa grandeuv sur la fantaisie du ha* 
sard y qui dans un moment de bonne humeur pour- 
rait , par de nouvelles faveurs , restaurer Jean-Louis 
Fiesque ? Je suis trop orgueilleux pour m^ laisser 



170 LA CONJURATION DE FIES42UE^ 

accorder ce que moi-*méme je puis conquérir. Cette 
nuit même je renverrai à mea aïeux les splendeurs 
ensevelies dans leur tombeau ; les comtes de Lava- 
gna sont finis ^ les princes de Lavagna commencent. 

LÉONORE secoue la tête , et semble préoccupée d'une sombre image. 

Je vois mon époux tomber sur la poussière percé 
de profondes blessures ! ( D'un ton ptus sombre. ) Je 
vois un silencieux convoi me rapporter le corps dé*- 
chiré de mon époux ! ( EU^ se /we tout effrayée. ) 
La première ^ là saule balle qu'on tirera ^ viendra 
att^aisidre le cœur de Fiesque. 

FIESQUE la prend tendrement par la main» 

Calmez-vous, inon enfant! une balte ne m^af>- 
teindra pas. 

LE019QRE le regarde d*an air sérieux.. 

Fiesque peut - il bien ainsi compter sur le ciel 7 
N'y eût-il qu'une chance possible sur mille milliers 
de chances, cette mille millième peut arriver, et 
j'aurai perdu mon époux... Penses-y , Fiesque, c^est 
jouer avec le ciel. Quand il devrait y avoir un mil- 
lion de gagnans et un seul perdant , serais-tu assez 
téméraire pour jeter le dez, et pour proposer à Dieu 
cette audacieuse gageure? Quand on veut mettre 
au jeu tout, chaque coup de dez est un blasphème 
contre la divinité. 

FIESQUE, souriant. 

Sois sans inquiétude : la fortune et moi, nous nous 
entendons bien ensemble. 

Que 4is-tu là?... Observe ces supplices de l'âme , 



ACTE IV, SCÈNE XIV. 191 

que vous nommez jeux et passe-temps. •• Vois comme 
la traîtresse amorce ses favoris par quelques cartes 
heureuses , jusqu'à ce que les ayant animés , exaltés, 
ils. en soient venus à vouloir faire sauter la banque ; 
et alors, à ce coup désespéré, elle les abandonne... 
mon époux ! tu n'iras point te montrer à ces Gé- 
nois ; tu ne chercheras point à réveiller ces républi- 
cains de leur sommeil ; quand on a excité la fureur 
du coursier , on ne peut plus le monter pour son 
plaisir. Ne te confie pas à ces rebelles. Les habiles 
qui t'excitent, te redoutent; les sots qui t'adorent , 
ne te serviront guère ; et partout où je regarde , je 
vois la perte de Fiesque. 

FIESQUE , M promenaat k grands pas. 

Le manque de courage , voilà le danger le pluç 
réel. La grandeur exige un sacrifice. 

LÉONORE. 

La grandeur, Fiesque? Âh !que mon cœur souffre 
de ton génie I Eh bien , je veux croire à ta fortune : 
tu triomphes , je le suppose... Hélas! je serai la plus 
malheureuse des femmes : malheureuse , si tu 
échoues ! malheureuse , si tu réussis ! mon bien- 
aimé ! je n'ai pas un souhait à former. Si Fiesque 
n'est pas doge , il est perdu ; s'il est doge, je n'ai plus 
d'époux. 

FIESQUi:. 

Je ne comprends pas... 

LÉOKORE. 

Âh I cher Fiesque I dans cette région orageuse du 
trône, la tendre plainte de l'amour se dessèche; le 



17a LA CONJURATION DE FIESQUE, 

eœnr d'un ham^me... et Fiesque lui-même est un' 
homme.*, est trop étroit pour deux divinités toutes- 
puissantes , deux divinités si contraires. L'amour 
Tcrse dés larmes et sait comprendre les larmes ; 
Tambition a des yeux d'airain 9 que jamais le senti- 
ment n'a animés de son humide éclat. L'amour n'a 
qu^un seul bien , et renonce à tout le reste de la créa- 
tion : l'ambition est affamée, tout en dépouillant la 
nature entière. L'ambition fait du monde entier un 
cachot retentissant du bruit des chaînes : l'amour se 
forme le rêve d'un élysée dans un désert... Voudrais- 
tu te bercer sur mon sein? un vassal révolté vien- 
drait assaillir ton royaume... Voudrais -je me jeter 
en tes bras ? le despote , dans ses angoisses^ enten- 
drait quelque assassin se cacher derrière les tapisse- 
. ries , et sa crainte le chasserait de chambre eu 
chambre... Oui , le soupçon aux yeux toujours ou- 
verts , troublerait enfin la concorde domestique. 
Quand ta Léonore te présenterait une boisson ra- 
fraîchissante , tu repousserais convulsivement la 
coupe ^ et tu traiterais ma tendresse d'empoisonné-*^ 
ment. 

FIESQUE demeure frappé d'horrear. 

Cesse , Léonore ! c'est un odieux tableau. 

\ LÉONORE. 

Et cependant ce tableau n'est pas complet. Je te 
dirais : sacrifie l'amour à la grandeur , sacrifie le 
repos, pourvu que Fiesque me reste... Mais, et c'est 
là le dernier coup, rarement des anges montent 
«ur le trône j plus rarement encore ,. ils en descendent 
tels qu'ils y montèrent. Celui qui n'a rien à craindre 



ACTE IV, SCÈNE XIV. 173 

d'aucun liomme, peut-4l avoir pitié d'un homme? 
Celui qui peut armer chacun de ses désirs des car^- 
reaux de la foudre, trouvera-t-il nécessaire de leur 
associer aussi quelques mots de douceur? {Elle s'ar^ 
rêtCf se Papproche timidement de lui, prend sa main 
et continue avec une tendre amertume. ) Flesque 

prince! Ah! tous ces projets mal conçus qui 

décèlent plus de volonté que de puissance , s'élè- 
vent au-dessus de l'homme, sans atteindre à la di- 
vinité. Créations malheureuses d'un misérable créa- 
teur ! • 

FtESQtJE» M promène arec agitation . 

Cesse ^ Léonore; le pont a été relevé derrière moi. 

LÊONORE le regarde tendrement. 

Et pourquoi^ cher époux? Il n'y a que les actions 
qui soient irrépai'ables. {Avec teruiresse et séduction.) 
Une fois, tu m'as juré que ma beauté avait anéanti 
tous tes projets. Ou elle s'est flétrie bien vite , ou tu 
m'as fait un faux serment perfide. — Interroge ton 
cœur, et dis-moi qui est coupable. {Avec chaleur et 
le serrant dans ses bras.) Retourne en arrière, sois 
homme, renonce à tout cela; l'amour te dédomma- 
gera. Ah! si mon cœui' ne peut calmer cette prodi- 
gieuse activité de ton cœur, va, Fiesque, le dia- 
dème y sera plus impuissant encore. {D^un ton ca* 
r«wa/2i.) Viens, je veux apprendre par cœur tous 
tes souhaits; je veux confondre en jun seul baiser 
tous les charmes de la nature ; je veux retenir dans 
de célestes et éternels liens mon noble fugitif. 
Ton cœur est infini, Fiesque, ma. tendresse aussi le 
sera. {Avec douceur.) Reodre heureuse une pauvre 



174 LA CONJURATION DE FIESQUE, 

créature 9 dont le paradis est dans ton sein , cela 
peutril laisser un TÎde dans ton cœur ? 

FIESQUE, éhnnlé. 

Lëonore , qu'as-tu fait ? (H la prend dans ses bras 
avec abandon.) Je ne pourrai paraître aux yeux des 
Génois.... 

LÉON GRE, transportée de joie. 

Fuyons, Fiesque! jetons dans la poussière tous 
ces néants pompeux , et passons notre vie dans la ré- 
gion roman tiqi^e de Tamour. (^Elle le presse sur son 
cœur avec ravissement,) Nos âmes sereines comme 
Fazur du ciel, ne seront jamais ternies par les noires 
Tapeurs du chagrin. Notre vie s'écoulera mélo- 
dieusement, comme une source limpide, vers le sein 
du créateur. 

(Ob eatend le eoup de canon. Fie^f ne te jpêlève. Tout les conjurés entrent dans la salle.) 



SCÈNE XV. 

LES PRÉCÉDENS; LES CONJURÉS. 

I LES CONJURÉS. 

Voici le moment ! 

FIE SQ U£, à liéonore , arec fermeté. 

Adieu pour toujours p ou Gênes sera demain à tes 
pieds. 

(H ▼«nt partir. ) 
BOUHGOGNINO, sVcriaat. 

La comtesse s'éTanouit. 

(Léonore ians cotinaissancâ. Tons accoutent pour la aoutenir. Fleeq[ue se jette k ses pieds.) 



1 



ACTE IV, SCÈNE XV. 175 

F I E s Q D E , d*uoe*Toiz déchirante. 

Lëonore! SauTez-la^ au nom du cidi! (Rase et 
jirabelle accourent pour la soutenir.) Elle rouvre les 
yeux... (// se relwe avec fermeté.) *^ Maintenant 
Tenez ^ allons fermer ceux de Doria. 



FIN DU QUATRIÈME ACTE. 



176 LA CONJURATION DE FIESQÛË, 



<X)iw^iW)l^«W^li>*%WWi»<^)>^«W)i % iiM%»M>»»^<»»»»%»)»%»»ti»»»»»»t>»Mm» * i 



ACTE CINQUIÈME, 



SCÈNE PREMIÈRE. 

Minuit passé. -—La girande rue de Gènes, i— Des lampes placées 
ça et là devant quelques maisons s^éteîgnent successivement. 
— Dans le fond du théâtre on voit la porte Saint-Thomas qui 
est encore fermée. — Dans une perspective plus éloignée on 
aperçoit la mer. — Quelques hommes traversent la place , 
une lanterne à la main ; des patrouilles font la ronde. — Tout 
est tranquille. Seulement la mer est un peu houleuse. 

FIESQUE arrive armé , et s'arrête devant le palais 
d'André Doria; ensuite ANDRÉ. 

FIESQUE. 

Li% vieillard a tenu parole. Toutes les lumières sont 
éteintes au palais. Les gardes âont éloignés. Je vais 
sonner, (//^o/iwe.) — Hé! holà! éveille-toi, Doria ^ 
tu es trahi, vendu I Doria, éveille-toi! Holà! holà ! 
éveille-toi ! 

ANDRÉ paraît à on balcon. 

Qui a sonné? 'N 

FIESQUE, déguisant sa voix. 

Ne le demande pas , fuis. Ton étoile est éclipsée, 
doge. Gênes se soulève contre toi; tes bourreaux 
s'approchent, et tu peux dormir, André? 



ACTE V, SCÈNE L 177 

ANDRÉ, avec dignité. 

Je me souviens que , lorsque la mer furieuse tour- 
mentait le vaisseau 9 lorsque la quille craquait , 
lorsque le mât e'tait brise', André Doria dormait 
paisiblement. — Qui envoie les bourreaux? 

FIESQUE. 

Un homme plus redoutable que ta mer en fureur, 
Jean-Louis Fiesque. 

ANDRÉ, souriant. 

Tu veux rire, ami. Choisis le jour pour tes facé- 
ties. Minuit n'est pas l'heure pour se divertir. 

FIESQUE. 

Tu railles ton libe'rateur? 

ANDRÉ. 

Je le remercie et je vais me coucher. Fiesque se 
repose de ses débauches, et n'a pas le temps de son- 
ger à Doria. 

FIESQUE. 

Infortune vieillard! ne te fie pas à ce serpent. 
Les sept couleurs resplendissent sur ses écailles bril- 
lantes.... on approche.... et tout à coup on est en- 
veloppé de ses replis meurtriers. Raille-toi si tu veux 
des avertissemens d'un traître; ne te raille pas des 
conseils d'un ami. Un cheval est sellé dans ta cour. 
Fuis«^ il est temps, ne méprise pas les avis d'un ami^ 

ANDRÉ. 

Fiesque pense noblement. Je ne l'ai jamais offensé. 
Fiesque ne me trahira pas. 

ToM. II. SchUUr. la 



^^flr^^ mi^ -. -L-j 



178 iA CONJURATION DE FIESQUE, 

FIESQUE. 

Il pense noblement , il te trahit ; et te donne la 
preuve de Fun et de l'autre. 

ANDRÉ. 

Eh bien , j'ai'une garde qu'aucun Fiesque ne pour- 
rait renverser, s'il ne commande point à des démons. 

FIESQUE, d'un ton railleur. 

Je voudrais parler à cette garde. J'ai une lettre à 
lui donner à porter dans l'autre monde. 

ANDRÉf avec grandeur. 

Misérable bouffon ! n'as-tu pas compris qu'André 
Doria a quatre-vingts ans , et que Gênes est heu- 
reuse ? 

( n se retire du balcon. ) 
FIESQUE le suit des yeux. 

Devais-je donc renverser cet homme, avant d'a- 
voir appris que l'égaler est encore plus difficile ?... 
(Il se promène tout pensif. ) Non , j'ai rendu géné- 
rosité pour générosité. — Nous sommes quittes, 
André. Maintenant, suis ta route. La guerre! 

(U se jette dans une rue détournée. Le tambour bat de tous côtés. On combat vivement 
à la porte Saint-Thomas. La porte est enfoncée , et laisse voir le port où sont des vais- 
seaux éclairés avec de» torches, ) 



ACTE V, SCÈNE II. 179 

SCÈNE II. ' 

GIANETTINO DORIA, enveloppé d'un manteau 
e'carlate , LOMELLINO. Des serviteurs précèdent 
portant des flambeaux. Tous semblent empressés. 

GIANETTINO , «'arrôUnt. 

Qui a ordonné de battre la générale ? 

LOMELLINO. 

Un coup de canon est parti des galères. 

GIANETTINO. 

Les forçats auront voulu briser leurs fers. 

a 

(On entend de la mousqueterie à la porte Saint-Thomas. ) 

LOMELLINO. 

On fait feu ici près ! 

GIANETTINO. 

La porte est ouverte ! La garde en rumeur ! {Aux 
domestiques. ) Vite , coquins ! éclairez - moi ; au 
port ! 

( Ils courent vers la porte. ) 



i8o LA CONJURATION DE FIESQUE, 

SCÈNE lit. 

Les précédens ; BOURGOGNINO et plusieurs con- 
jurés. Us arrivent par la porte Saint-Thomas. 

BOPRGOGÎîINO. 

Sébastien Lescaro est un brave soldat. 

CENTURIONE. 

n s'est défendu comme un lion , avant de suc- 
comber. 

GIANETTINO recule étonné. 

Qu entends-je ? Arrêtez I 

BOURGOGNINO. 

Qui vient ici avec des flambeaux 7 

LOMELUNO. 

Ce sont des ennemis, prince. Glissez* vous à 
gauche. 

BOURGOGNINO, élevant la roix. 

Qui va là avec des flambeaux ? 

CENTURIONE. 

Arrêtez ! le mot d'ordre ? 

G1A.NETTIN0 avec arrogance , et tirant Tépée. 

Soumission et Doria. 

BOURGOGNINO, écamantde rage. 

Le ravisseur de la république et de ma fiancée ! 
( Aux conjurés , en se précipitant sur Gianettino. ) 
Frères , le hasard est heureux. Son mauvais démon 
me le livre^ 

(H le frappe.) 



ACTE V, SCÈNE III. ' i8i 

GIANETTINO tombe en «riant. 

Au meurtre ! au meurtrç ! Venge- moi , Lo- 
mellino ! 

LOMELLINO £f LES SERVITEURS s'enfuyant. 

Au secours ! au meurtre ! au meurtre ! 

CENTURIONE, criant d'une Toix forte. 

Il est tué. Arrêtez le comte ! 

( Lomeilino est pris») 
LOMELLINO, à genoux. 

Épargnez ma vie, je marcherai avec vous. 

BOURGOGIïINO. 

Le qionstre vit-il encore ? Laissez fuir ce lâche. 

( Lomeilino s'enfuit.) 
CENTDRIONE. 

La porte Saint-Thomaa est à nous ! Gianettino est 
mort ! courez de toutes vos forces ^ allez dire cela à 
Fiesque. 

GIÂNËTTINO se soulève d'une manière convulsiTe. 

Diable ! Fiesque ! 

( U meurt« ) 
BODRGOGNIIÏO, retirant son e'pëe du corps de Gianettino. 

Gênes est libre; et aussi ma bien*aimée.«. 

(lia se dispersent dans diverses rues. ) 



,. j U r I ■ »l 



182 LA CONJURATION DE FIESQUE, 

SCÈNE IV. 

ANDRÉ DORIA , pES ALLEMANDS. 

UN ALLEMAND. 

L'attaque est sur un autre point : montez à che- 
Tal, duc. 

ANDRE. 

Laisse-moi regarder encore une fois les remparts 
de Gênes et le cieL Non, ce n'est pas un songe, 
André est trahi. 

UN ALLEMAND. 

L'ennemi est de tous les côte's ; fuyez , fuyez à la 
frontière. 

ANDRÉ se jette sur le corps de son neveu. 

Je veux finir ici : ne me parlez plus de fuir. Ici 
gît toute la force de ma vieillesse. Ma carrière est 
finie. 

( Calcagno et quelques conjures dans Téloignement. ) 
UN ALLEMAND. 

Voici les assassins ! les assassins ! fuyez, mon vieux 
prince. 

( Les tambours recommencent à se faire entendre. ) 
ANDRÉ. 

Ecoutez , e'trangers , e'coutez. Ce sont là des Gé- 
nois dont j'ai brise' le joug. (^11 s'enveloppe dans son 
manteau. ) Re'compense-t-on ainsi dans votre pays ? 

UN ALLEMAND. 

Fuyez, fuyez, pendant que leurs épëes s'ëmous- 
sent à frapper vos Allemands. 

(Galcagno approche. ) 



ACTE V, SCÈNE IV. i83 

ANDRÉ. 

> 

Sauvez-vous , laissez-moi* Allez épouvanter les 
nations par cette nouvelle : les Génois ont tué leur 
père î 

UN ALLEMAND. 

Fuyez ^ notre résistance vous donne du temps... 
Camarades • tenez ferme... Plaçons le duc au milieu 
de nous. (Ils tirent leurs épées. ) Châtions ces chiens 
d'Italiens , qui ne respectent point des cheveux 
blancs. 

GALCAGNO s'écrie. 

Qui va là ? Qui vive ? 

LES ALLEMANDS, Tattaquant. 

Des épées allemandes ! 

(Ils comhaltent. On emporte le corps de GianettinOt ) 

SCÈNE V. 

LÉONORE, en habit d'homme , ARABELLE la suit. 
Toutes deux arrivent tremblantes. 

ARABELLE. 

Venez , madame j ah ! venez donc. 

LÉONORE. 

C'est ici que la sédition fait rage... Écoute, n'est- 
ce pas le gémissement d'un mourant?..; Malheu- 
reuse ! ils l'auront enveloppé ! C'est sur Fiesque 
qu'ils auront dirigé leurs coups... sur celui qui esta 
moi... ils le frappent... Arrêtez! c'est mon époux. 

( Daos soa égarement , elle élère les bras yers le ciel. ) 



i84 LA CONJURATION DE FIESQUE, 

ARÂBELLE. 

Au nom du ciel ! 

LÉON ORE , toujours plus égarée , Ta criant de tous cAtës. 

Fiesque ! Fiesque ! Fiesque ! . . ;Ils l'abaixdonnent. . . 
les plus fidèles... Ah! elle est incertaine la fidélité 
des rebelles, {jii^ec un effroi plus s^ij.) Ce sont des 
rebelles que commande mon époux? Arabelle ! ô 
ciel ! mon cher Fiesque combat pour la rébellion. 

ARABELLE. 

Non , mais comme l'arbitre redoutable du destin 
de Gênes. 

LEONORE, attentive. 

Qu'est-ce donc. . . Léonore aurait tremblé? Le pre- 
mier des républicains aurait pour femme la plus 
faible des républicaines? Oui, Arabelle, quand les 
hommes se disputent les états, les femmes doivent 
aussi avoir de l'âme/ ( Le tambour recommence. ) Je 
veux me jeter parmi les combattans. 

ARABELLE, joignant les mains. 

Dieu de miséricorde ! 

LÉONORE. 

Arrête I contre quoi mon pied s'est-il heurté? 
Voici un manteau, un chapeau. Une épéeestlà par 
terre. {Elle la soulève. ) C'est une lourde épée, chère 
Arabelle ; cependant je puis la soulever, et je saurai 
la porter sans honte. 

( On entend le tocsin. ) 
ARABELLE. 

Entendez-vous? entendez-vous ? le tocsin sonne à 
la tour des Domini<;ains. Dieu de miséricorde! quel 
bruit épouvantable ! 



ACTE V, SCÈNE V; i85 

LÉON O RE, avec çnthoasiafme. 

Dis : quel ravissement! C'est Fiesque qui, par 
ce tocsin, s'adresse aux Génois. ( Le tambour se 
fait entendre plus fort. ) En avant ! en avant ! ja- 
mais musique ne me parut plus douce. C'est aussi 
mon cher Fiesque qui anime ces tambours. Ah ! que 
mon cœur est exalté ! Gênes entière se réveille. De 
vils mercenaires marchent à son nom , et sa femme 
se montrerait craintive ! ( Le tocsin se fait entendre 
dans trois autres clochers. ) Non , le héros doit tenir 
dans ses bras une héroïne... Brutus doit tenir dans 
ses bras une Romaine. ( Elle se couvre du chapeau ^ 
et jette sur ses épaules le manteau décarlate, ) Je suis 
Porcia ! 

ARABELLE. 

Madame , vous ne vous apercevez pas de votre 
terrible exaltation: non, vous ne vous en doutez pas. 

(Le tocsin et les tamboui^s retentissent.) 
LÉONORE. 

Misérable ! tu entends tout ceci, et tu n'éprouves 
pas d'exaltation ! Les pierres s'affligent de ne pouvoir 
se précipiter sur les pas de Fiesque... Ces palais s ir- 
ritent contre le constructeur qui les enchaîna si for- 
tement à la terre , qu'ils ne peuvent se précipiter 
sur les pas de Fiesque... Les rivages, s'ils le pou- 
vaient, abandonnant leur poste, livreraient Gênes 
à la mer, pour s'élancer au signal de ces tam- 
bours... Ce qui arrache la nature inanimée des liens 
qui l'enveloppent , ne peut éveiller ton courage! Va, 
je saurai trouver mon chemin. 



i86 LA CONJURATION DE FIESQUE, 

ARABELLE. 

Grand Dieu ! vous ne voudrez pas vous livrer à 
un tel désir ? 

L £ G N G R E , avec fierté et Ijéroïsme. 

Je Faccomplii^ai , âme grossière ! ( As^ec chaleur. ) 
Au plus fort de la mêle'e , où Fiesque combat en per- 
sonne... Est-ce Lavagna^ leur entendrai-je deman- 
der , est-ce celui que personne ne peut vaincre ? ce- 
lui dont la main de fer a saisi le destin de Gênes ? 
Est-ce Lavagna^ Ge'nois? — C'est lui, répondrai-je , 
et cet homme est mon ëpoux, et j'ai été blessée aussi* 

( Sacco et plusieurs coujurés arrivent. ) 
SACCG criant. 

Qui vive ? Fiesque ou Doria? 

LÉON G RE, transportée. 

Fiesque et liberté ! 

(Elle se jette dans une rue détournée; la foule la sépare d'Arabelle.) 

SCÈNE VI. 

SA.CCO, à la tête d'un rassemblement; CALCAGNO, 
arrivant avec un autre groupe. 

GALCAGNO. 

André Doria est en fuite. 

SACCG. 

Mauvaise recommandation pour toi auprès de 
Fieisque ! 

CALCAGNG. 

Ce sont des lions y ces Allemands ! ils étaient là 



ACTE V, SCÈNE VIL 187 

devant le vieillard comme des rochers : je n'ai pu 
l'entrevoir... Neuf des nôtres y ont pe'ri; je suis moi- 
même blessé à l'oreille gauche. S'ils combattent 
ainsi pour des tyrans étrangers , comment donc doi- 
vent-ils défendre leurs princes ? 

SACCO. 

Nous avons déjà un fort parti : les portes sont à 
nous. 

CALC'AGNO. 

On se bat vivement , ce me semble , au château. 

SACCO. 

Bourgognino est là. Et Verrina, que fait-il ? 

GALGAGI^O. 

Il est entre la ville et la mer, comme un infernal 
cerbère : une souris n'y passerait pas. 

SACCO. 

Je vais sonner le tocsin dans les faubourgs. 

CALCAGNO. 

Je vais à la place Sarzane. Allons , tambours. 

( Ils continuent leur marche arec les tambours. ) 

SCÈNE VIL 

LE MAURE, UNE TROUPE DE VOLEURS, avec 

^ des mèches allumées. 

LE MAURE. 

Sachez , mes drôles , que c'est moi qui ai mis le 
pot au feu. On ne m'a pas donné de cuillère, c'est 
bon. Le lièvre vient tout droit à moi. Nous brûle- 



i88 LA CONJURATION DE FIESQDE, 

rons et nous pillerons. Ils sont là bas à se taper pour 
un duché ; nous, brûlons les églises pour réobauffet' 
un peu ces apôtres qui sont tout glacés. 

( Ik 9e jettent dans les maisons d'alentour. ) 

SCÈNE VIII. 

Un caveau souterrain éclairé par une seule lampe. Le fond du 
théâtre est plongé dans l'obscurité. — Berthe seule, la tête 
couverte d'un voile noir , est assise sur une pierre , au-devant 
de la scène. Apres un silence assez long , elle se levé et fait 
quelques pas. 

BERTHE, ensuite BOURGOGNINO, puis VER- 

RINA. 

BERTHE. 

Aucun bruit encore ? aucun pas d'homme ne se 
fait entendre ? mon libérateur ne s'avance point vers 
ce lieu?. . .Terrible attente! . . . terrible et vaine comme 
l'anxiété de l'homme enseveli vivant dans son tom- 
beau ! — Et qu'altends-tu donc dans ton illusion? un 
serment irrévocable te tient prisonnière en ce caveau . 
Gianettino Doria doit tomber , Gênes doit être libre, 
ou Berthe doit se consumer sous cette voûte. .. ainsi l'a 
proclamé le serment de mon père. Prison horrible, 
qui n'a d'autre clef que le dernier soupir d'un tyran 
Sri bien défendu ! ( Elle promène ses yeux- autour 
délie.) Que ce silence est lugubre ! affreux comme 
le silence du tombeau* Une nuit effrayante règne 
dans les coins de mon cachot, et .ma lampe menace 
de s'éteindre. {Elle se promène d'un pus rapide.) 



ACTE V, SCÈNE VIII. 189 

Oh ! viens I viens , mon bien-aimé! il est terrible de 
mourir ici. ( Silence; puis elle se lève , et parcourt 
son cachot, en joignant les mains et montrant tous les 
signes de la douleur.) — Il m'a oubliée ! il a manque à 
son serment ! il a oublie sa chère Berthe ! Les vivans 
ne s'informent plus des morts , et cette voûte est un 
tombeau. N'espère plus rien, malheureuse I l'espé- 
rance ne fleurit qu'aux lieux où Dieu apparaît : dans 
cette prison , Dieu n'apparait point. ( Nouveau si" 
lence. Elle reprend avec plus d'anxiété. ). — Ou bien 
mes libérateurs auraient-ils succombé? Taudacieùse 
conjuration aurait-elle échoué , et les dangers au- 
raient-ils surmonté le courageux jeune homme?... 
malheureuse Berthe! peut-être en ce moment 
leurs ombres planent dans ton cachot , et pleu- 
rent sur tes espérances... (Elle pousse un cri.) 
Dieu ! Dieu ! ainsi je suis perdue , il n'y a plus de 
salut; s'ils ne sont plus, je suis livrée à l'horrible 
mort sans nul salut. ( Elle s'appuie contre la mu^ 
raille , et après un moment de silence , elle continue 
avec tristesse. ) Et s'il vivait encore , mon bien-aimé. . . 
s'il arrivait pour accomplir sa parole , pour emme- 
ner en triomphe sa fiancée , et qu'il trouvât tout ici 
muet et désert , et qu'un cadavre inanimé fût là 
ne pouvant répondre à sa joie... si ses baisers en- 
flammés s'efforçaient vainement de rappeler sur mes 
lèvres la vie fugitive J si ses larmes coulaient stérile- 
ment sur moi... si mon père gémissant se précipi- 
tait sur sa fille , et que le cri de sa douleur retentît 
dans les murs glacés de cette prison. • . oh! alors, alors, 
voûtes sombres , ayez soin de leur taire mes san* 
glots ; dites-leur que j'ai su soufirir comme une 



190 LA CONJURATION DE FIESQUE, 

héroïne , et que mon dernier soupir a été un pardon. 
( Elle totnbe épuisée sur la pierre. -^Silence. — On en- 
tend un bruit confus de tocsin et de tambours retentir 
de tous les côtés. — Berihe se reles^e. ) Écoutons ! 
Qu'est-ce donc ? ai-je bien entendu , ou bien est-ce 
un songe ? les cloches retentissent d'une manière 
terrible. Ce n'est pas le son qu'elles font entendre 
pour appeler au service de Dieu. ( Le bruit se rap^ 
proche et devient plus fort. Elle court çà et là toute 
effrayée. ) Plus fort, toujours plus fort I Dieu! c'est 
le tocsin ! c'est le tocsin ! l'ennemi a-t-il pénétré 
dans la ville ? Gênes est-elle livrée aux flammes ? 
c'est un bruit plus violent et plus terrible que les 
cris d'un millier d'hommes. Qu'est-ce donc ? (On 
frappe s^iolemment à la porte. ) On vient ici... les 
verroux s'ouvrent. ( EUe court précipitamment au 
fond du théâtre. ) Quelqu'un I quelqu'un ! la liberté ! 
le salut I la délivrance ! 

BOURG OG19INO, se prëcipitant Tépée à la maia; quelques hommes le suivent 

portant des torches ; il s'écrie : 

Tu es libre, Berthe, le tyran est mort : ce glaive 
l'a frappé. 

B E RT HE, se jeUot dans ses bras. 

Mon sauveur ! mon ange libérateur ! 

BOURGOGNINO. 

Entends -tu le tocsin? Entends -tu le bruit des 
tambours ? Fiesque est vainqueur. Gênes est libre. 
La malédiction de ton père est rachetée. 

BERTHE. 

Dieu ! Dieu ! il m'importe aussi ce bruit terrible ^ 
ce retentissement des cloches ! 



ACTE V, SCÈNE VIII. 191 

BOURGOGNINO. 

Oui , Berthe : elles célèbrent notre mariage ; quitte 
cette horrible prison , et suis-moi à l'autel. 

BERTHE. 

A l'autel, Bourgognino? maintenant ,. au milieu 
delà nuit? parmi ce tumulte, cette fureur, cette 
épouvante , lorsque le monde tremble sur son axe? 

( Yerrina entre sans être aperçu, et s'arrête, en silence, aaprè» de la porte.) 

BOURGOGNINO. 

Oui , pendant cette belle , cette magnifique nuit , 
où Gênes entière solennise la liberté , comme le gage 
de l'amour. Ce glaive teint du sang du tyran sera 
ma parure nuptiale* Le prêtre mettra dans ta main 
cette main encore échauffée de son oeuvre héroïque. 
Ne crains rien , mon amour , . et accompagne-moi à 
l'église. 

( Varrina s'approche, se place entre eux et les embrasse.) 
VERRINA. 

Dieu TOUS bénisse , mes enfans ! 

BERTHE et BOURGOGNINO, tombant à ses piedâ. 

mon père ! 

VERRINA place ses mains sur eux. — Silence. — puis il se tourne vers Bourgo- 
gnino d'un air solennel. 

N'oublie jamais combien tu l'as chèrement - ac- 
quise. N'oublie jamais que ton hymen date de la 
liberté de Gênes. (// se tourne avec gravité et no- 
blesse vers Berthe,) — Tu es la fille de Verrina, et ton 
mari a frappé le tyran. (^ Après un instant de silence ^ 
il leur fait signe de se lever , et leur dit le cœur 
serré: ) —Le prêtre vous attend. 



192 LA CONJURATION DE FIESQUE, 

BERTHE et BOtIKGOGNINO à la fois. 

Eh quoi, mon père! ne voulez-vous point être 
avec nous ? 

VERB IN A, avec une extrême gravite. 

Un devoir terrible m'appelle près d'ici i ma béné- 
diction vous accompagne. (On entend les trompettes, 
les timbales et les cris de joie. ) — Sais-tu quels sont 
ces cris de joie ? 

BOURGOGNINO. 

On proclame Fiesque doge. Le peuple l'adore 
comme un dieu, et demande la pourpre. La no- 
blesse voit cela avec désespoir , et n'ose dire : Non. 

VERRINA, souriant avec amertume. 

Tu vois bien , mon fils, que je dois me hâter, pour 
être le premier à prêter au nouveau monarque mon 
serment de soumission. 

BOURGOGNINO effraye, Tarrête. 

Que vouleî:-vous faire ? Je ne vous quitte pas. 

BERTHE, satUchantà Bourgognino. 

Dieu ! qu'est-ce donc , Bourgognino ? Quel dessein 
couve mon père ? 

VERRINA. 

Mon fils , j'ai converti en or tout notre avoir , et 
je l'ai porté sur ton vaisseau. Prends ta fiancée et 
embarque-toi sans délai. Peut-être vous suivrai-je,.. 
peut-être... pour jamais... Faites voile pour Mar- 
seille , et ( il les embrasse avec émotion ) que Dieu 
vous accompagne! 

BOURGOGNINO, d'un ton de rësolutioa. 

Verrina , je demeure; il y a encore des dangers. 



ACTE V, SCÈNE IX. 19 

YE RRIN A le ramène yen Bertbe. 

Orgueil insatiable ! Réjouis -toi avec ta fiancëe. 
Tu as expédié ton tyran , laisse-moi le mien. 

(Ht fortent.) 

SCÈNE IX. 

La porte Saint-Thomas et le port , comme au commencement 

de l'acte. 

FIESQUE arrive en toute hâte , CIBO , suite. 

FIESQUE. 

Qui a mis le feu ? 

CIBO. 

Le château vient de se rendre. 

FIESQUE. 

Qui a mis le feu? 

CIBO, donnant l'or^bre k son détachement; 

Qu'une patrouille saisisse les coupables. 

, ( Qaelquea bommei se détachent. ) 
FIESQUE, ayec colère. 

Veulent-ils faire de moi un incendiaire ? Vite , 
qu'on apporte des pompes et des seaux. ( Ony ça» ) 
Mais Gianettino est-il donc pris ? 

CIBO. 

On le dit. 

FIESQUE, impétueusement* 

On ne fait que le dire ? Qu'est-ce qui le dit ? 
€iboy sur votre honneur^ serait-il échappé ? 

TOM. ]I. SchiUer. x3 



194 LA CONJURATION DE FIESQUE, 

CIBO, pensif, 

Si je m'en rapporte à mes yeux , plutôt qu'au ré- 
cit d'un de nos seigneurs, Gîaneltino serait vivant. 

FIESQUE, avec emportement. 

Il y va de votre tête , Cibo ! 

CIBO. 

Encore une fois, je l'ai vu passer, il n'y a pas cinq 
minutes , avec son panache jaune et son manteau 
écarlate. 

FIESQUIË, hors de lui. 

Ciel et enfer! Cibo, je ferai trancher la tête à 
Bourgognino. Volez , Cibo ! Qu'on ferme toutes les 
portes de la ville ; que toutes les felouques soient 
coulées, pour qu'il ne puisse s'échapper par mer... 
Ce diamant , le plus riche qui soit à Gênes , Lucques, 
Venise, Pise , celui qui vieadra me dire : Gianet- 
tino est mort... ce diamant est à lui. ( Cibo sort pré-- 
cipitamment. ) Volez , Cibo. 

SCÈNE X. 

FIESQUE , SACCO , LE MAURE , SOLDATS. 

SACCO. 

Nous avons trouvé Iç Maure qui jetait cette mèche 
allumée dans l'église des Jésuites. 

FIESQUE. 

Je t'ai pardonné ta trahison, parce que c'était 
moi qu'elle atteignait : l'incendiaire mérite la corde. 
Allez , et qu'on le pende sur-le-champ à la port€ de 
l'église. ' 



ACTE V, SCÈNE X* igS 

LB MA.URË. 

Fi donc! cela vient biei^ mal à propos* Ne pour- 
riez-YOus pas marchander un peu sur cela ? 

Non. 

LE MAURE, cl*ua ton de confiance. 

Envoyez-moi une fois aux galères pour épreuve. 

F I E s Q U E , fait si^ne aui^ soViatt. 

A la potence. 

LE MAURE, impudequn^it. 

Je veux me faire chrétien. ' 

FIËSQUS. 

L'église ne veut pas du rçbut 4q TidoUtrie, 

LE MAURE, d'un ton caressant. 

Envoyez- moi du moins dans Téternité le ventre 
plein. 

FIESQUE. 

A jeÀn. 

LE MAURE. 

Mais ne me pendez pas à une église chrétienne. 

FIESQUE. 

Un chevalier n'a que sa parole. Je t'ai promis une 
potence à toi tout seul. 

s A G G O , ayee humeur. 

Pas tant de balivernes^ païen. On a autre chose à 
faire. 

LE lAAURS. 

Mais... si par hasard... la corde cassait? 






ig6 LA CONJD^RÂTION DE FIESQUE, 

FIESQUE, àSacco.. 

On la prendra doublée 

LE MAURE, Téngaé. 

A la bonne heure ! et que le diable sVpprête pour 
mon arrivée imprévue. 

( n lort avec des aoldats , qui )e pendent dans r^oignemenU ) 

SCÈNE XL 

FIESQUÊ, LÉONORE paraît dans le fond enveloppée 
du manteau écarlate de Gianettino. 

FIE SQUE Taperçoit, ayance, revient anr tes pas , puis ayec ^e fureur éionSée» 

N'ai-je pas reconnu ce panache et ce manteau? 
(// s'approche çwement. ) Oui , je reconnais ce pa- 
nache et ce manteau. (// s'élance avec fureur et 
frappe. ) Si tu es animé d'une triple vie , relève-toi y 
et marche I 

(LéoBore tombe en poostant un cri. On entend une marche triomphante de tamhonrs,' 

de trompettes et de hautbois.) 

SCÈNE XII. 

FIÉSQUE, CALCAGNO, SACCO, CENTURIONE, 
CIBO, soldats avec leurs drapeaux et de la mu" 
sique. 

FIESQUE, allant aurderant de la marche triomphale. 

Génois ! le sort en est jeté ! Ici est tombé le 
serpent qui rongeait mon âme , l'horrible objet del 
ma haine,.. • Gianettino ! — Élevez vos armes. 



ACTE V, SCÈNE XII. 197 

GALGA6N0. 
Et je viens vous dire que les deux tiers de Gênes 
embrassent votre parti , et se rangent sous Fëtendard 
de Fiesque. 

GIBO. 

Et moi je suis envoie par Verrina , qui, du vais- 
seau amiral , vous envoie son salut , et l'empire sur 
le port et la mer* ^ ^ 

GEHTURIOIVE. 

Et moi , par le gouverneur de la ville , qui vous 
envoie son bâton de commandement et les clefs. 

SAGGO, un genou en terre. 

Et , en ma personne , le grand et le petit conseil de 
la république se prosternent devant leur seigneur. 
Us demandent , à vos pieds , faveur et pardon . 

GALGAGNO. 

Que je sois le premier à féliciter le vainqueur au 
milieu de sa ville. — Salut à vous ! — Baissez les éten- 
dards. — A vous, doge de Gênes! 

TOUS, 6tant leurs cliapeaiix* 

Salut , salut , au doge de Gênes ! 

(Fiesque , pendant tout ce temps, est rest^ dans une attitude pensive, la tête penchée 
* sur sa poitrin e. ) 

GALGAGNO. 

Le peuple et le sénat attendent le moment de 
saluer leur noble souverain , revêtu des ornemens 
royaux. Permettez-nous, sérénissime doge , devons 
conduire en triomphe à la seigneurie. 

FIESQUE. 

Permettez d'abord que j'obéisse à mon cœur. 



-•1 



198 LA CONJURATION DE FIESQUE, 

J'ai laisse^ dans des angoisses déchirantes ^ une per- 
sonne bien chère, une personne qui doit partager, 
avec moi| la gloire de cette nuit. {D'un ton ému.) 
Soyez assez bons pour m'accompagner vers votre 
auguste et aimable duchesse. 

— (Il veut sortir. ) 

^ CALCAGNÔ. 

Devrâlt-on laisser ici le corps de cet infâme as- 
sassin ? Dérober sa honte en un coin obscur? 

CENTURIONE. 

Place sa tête sur une hallebarde I 

• CIBO. 

Que son corps déchiré soit traîné sur le pavé ! 

> .( Olk approdie du corps avec des fiaubeaux. ) 

*C A Liâîll &ÏÏ O , ijkthvwtité et à deiM-Toiz. 

Regardez-le, Génois,.. Par le ciel! ce n'est point 
le visage de Gianettino.. 

( Tous d^m«ureiit muete , regardant le eadayre. ) 

FIESQUE reste immobile, jette nû tegard détourne, puis de'toMrne lentement ses 
yeux qui deviennent fixes; son expression est convuIsiTe. 

Non, par l'enfer ! ce n'est point là le visage de Gia- 
nettino. Malice des démons ! (Il promène ses regards 
autour de lui.) Gênes est à moi, dites vous ?. . . à moi?. . . 
(Il pousse d'horribles cris de rage.) Illusion de l'enfer ! 
c'est ma femme! (^11 tombe comme frappé de la fou- 
dre. Les conjurés restent dans un silence morne et 
profond. Fiesque se relève à demi , et reprend d'une 
voix éteinte.) Aurais-je tué ma femme , Génois ? — 
Je vous en conjure , ne contemplez pas ce jeu de la 
nature avec des visages pâles comme des fantômes ! 
-»- Dieu soit loué ! H y à des coups du sort que l'homme 



ACTE V, SCÈNE XïII. 199 

ne peut craindre ! et cela parce qu'il est seulement 
un homme. Les joies du ciel lui sokit refusées , com- 
ment redouterait-il les tourmens de l'enfer? — Et 
cette méprise serait encore quelque chose au delà I 
{jé\>ec un calme effrayant,) Génois^ grâce à Dieu, 
cela ne peut pas être. 

SCÈNE XIII. 

Les précëdens i ARABELLE accourt tout en pleurs. 

A.RABELLE. 

Qu'ils me tuent î Qu'airje maintenant à perdre ? 
— Ayez pitié de moi. — J'ai quitté ici ma maîtresse 
et je ne puis la retrouver nulle part. 

FIE s QUE s 'approcbe d'elle, et lui dit d'une voit tremblante. 

Ta maîtresse ne s'appelle-t-elle pas Léonore? 

ARABELLE, avec joie. 

Ah ! vous êtes ici , mon bon^ noble et cher seigneur. 
Ne nous grondez pas 5 nous n'avons pu l'empêcher... 

« 

F1E8QU£« -avec im sombre empôttemeol. 

L'empêcher? de quoi faire ^ suivante maudite? 

ABABELLIE. 

• ■ 

....De s'élancer... 

FIESQUE, vivement. 

Tais-lai ! — De s'élancer ? oii ? 

ARABELLE. 

Dans la mêlée. 

FIESQUE, avec rage. 

Langue de crocodile ! son vêtement ? 



aoo LA CONJURATION DE FIESQUE, 

ARABELLE. 

Un manteau d'écarlate. 

FIE s QUE, furieux, s'élance sur elle en chancelant. 

Va au dernier fond des enfers ! Et ce manteau ? 

ARABELLE. 

Était ici par terre. 

PLUSIEURS CONJURÉS, à demi-voix. 

Gianettino a été tué ici . 

FIESQUE, chancelant et pâle comme l|t mort, à Arabelle. 

Ta maîtresse est retrouvée. {Arabelle sort pleine 
d^ anxiété. Fiesque promène des jr eux égarés sur toute 
V assemblée , puis continue dune SH>ix tremblante , 
d'abord affaiblie et étouffée , mais qui s'élèi^e peu à 
peu jusqu'à la fureur. ) C'est vrai ,... c'est vrai... Je 
suis la victime d'une horreur inouïe. {Avec un mou- 
vement machinal et cons>ulsif. ) Retirez-vous , visages 
humains ! — Ah ! {il grince des dents et regarde le 
ciel) si je pouvais broyer entre mes dents tout cet 
univers! je me sens le besoin de déchirer, avec une 
joie féroce , toute la nature , jusqu'à ce qu'elle soit 
conforme à ma douleur. {A ceux qui V entourent.) 
Hommes ! cette race compatissante est là , louant 
Dieu et se félicitant de ne pas être malheureuse 
comme moi — Comme moi !... {avec la plus violente 
agitation) moi seul, je suis atteint. {Avec une rage im- 
pétueuse.) — Moi ! pourquoi moi ? Pourquoi pas ceux- 
ci de même ? Ne pourrais-je pas émousser ma dou- 
leur sur la douleur d'un de mes semblables ? 

G ALG AGIÏO, d'une voix timide. 

Mon cher doge.t. 



ACTE V, SCÈNE XIII. 201 

FIESQUE, le saisissant avec une horrible joie. 

Ah ! sois le bienvenu ici ! Dieu soit loue ! en voilà 
un que cette foudre a aussi frappé î ( // presse Cal- 
cagno dans ses bras. ) Frère de mon désespoir , tu es 
le bienvenu dans mon infernal supplice. Elle est 
morte ! Tu l'as aussi aimée ! (Il le conduit vers Léo- 
nore, et lui incline la tête sfers ce corps.) Elle est 
morte ! — Ah ! si je pouvais être à la porte de l'enfer, 
si mes yeux pouvaient y plonger et voir tous les 
supplices des coupables damnés , si mon oreille pou- 
vait se rassasier des gémissemens des pécheurs tor- 
turés , si je pouvais les voir... que sait-on ? ce serait 
peut-être un moyen de tromper ma souffrance. (72 
retourne avec e^roi vers Léonore. ) Ma femme est 
assassinée là. — Non, ce n'est pas cela que je dois 
dire : {avec expression) moi , scélérat : j'ai assassiné 
ma femme. — Et voyez ce qu'il a fallu pour contenter 
la malignité de l'enfer ! . D'abord il me conduit avec 
art jusqu'au dernier sommet, jusqu'au sommet es- 
carpé et glissant du bonheur ; il m'amène jusque 
sur le seuil de la demeure céleste, et alors, tout à 
coup , . . . alors^. . Ah ! si mon souffle pouvait répandre 
la peste dans lésâmes!... alors,... alors j'assassine ma 
femme ! — Non , sa malice est plus rafinée encore. 
Alors mes yeux se méprennent, et... (avec une ex- 
pression terrible)']e frappe ma femme ! (j^vec un rire 
affreux.) N'est-ce pas là un chef-d'œuvre? ( Tous 
les conjures émus s'appuient sur leurs armes ; quel- 
ques-uns essuient leurs larmes. — Silence. — Fiesque, 
épuisé et plus calme , promène ses regards autour de 
lui. ) Quelqu'un pleure ici ?.*• Oui , par le ciel ! ces 



202 LA CONJURATION DE FIESQUE, 

hommes , qui ont égorgé un prince , pleurent aussi. . . 
(As^ec une douleur plus calme.) Parlez! pleurez-vous 
sur cette infâme trahison de la mort , ou sur la chute 
honteuse de mon génie?, . . {Il retourne près deLéonore, 
et dam une attitude de desespoir.) Ce qui ferait fondre 
en larmes des meurtriers au cœur de pierre, ne tire 
du désespoir de Fiesque que des imprécations. (// 
se jette en pleurant sur Leonor e.)ljéonore\ pardonne* 
Le repentir n'est jamais repoussé par les habitans 
du ciel. (Apec attendrissement.) Plus <l'une année 
d'avance , je jouissais , ô Léonore , de la splendeur 
de ce moment où j'aurais présenté aux Génois leur 
duchesse. Je voyais déjà la rougeur de la modestie 
colorer ton aimable visage > déjà un royal orgueil 
faire palpiter ton sein sous une gaze d'argent , déjà 
ta douce voix ne pouvant exprimer ton ravissement. . . 
(Plus s^ivement. ) Eh ! combien retentissaient déjà à 
mon oreille les solennelles acclamations, combien 
mes yeux se réjouissaient du triomphe de ma bien- 
aimée, sur l'envie expirante! Léonore!... ce mo- 
ment est venu... Ton cher Fiesque est doge de 
Gênes..; Et le plus misérable mendiant de Gênes 
s'estimerait malheureux d'échanger son sort contre 
ma pourpre et mes douleurs ! ( Avec desespoir.) Une 
épouse partage sa détresse : avec qui partagera i-je 
ma grandeur? 

( n pleure , et laisse tomLer sa tête sur Léonore; IVmotioa est générale. ) 

CALCAGNO. 

C était une excellente femme. 

, CIBC. 

Que ce malheur demeure encore caché au peuple. 



s. 



ACTE V, SCÈNE XIV. ao3 

Il ôterait courage à nos amis et le rendrait à nos 
ennemis. 

FIESQU^ se relève, et avec une ferme contenance. 

Ecoutez , Génois ! la Providence , je comprends 
son avertissement, m'a frappé de celte blessure, 
pour éprouver mon cœur à l'approche dé tant de 
grandeur. C'était une périlleuse épreuve... Mainte^ 
nant je n'ai plus à redouter ni la souffrance, ni l'eni- 
vrement... Venez. Gênes m'attend, dites-vous? Je 
veux donner à Gênes un prince tel que l'Europe n'en 
a point vu encore. Venez. Je veux faire à cette prin- 
cesse infortunée des funérailles telles que la vie 
perdra toutes ses séductions , et que la mort aura 
plus d'éclat qu'une nouvelle fiancée. Allons, suivez 
votre dogè. 

(Ils* sortent , mtircliant sous les drapeaux^ ) 

SCÈNE XIV. * 

ANDRÉ DORIA , LOMELLINO.. 

ANDRÉ. 

I 

C'est par-là que j ai entendu leurs clameurs. 

LOMELLINO. 

Le succès les a enivrés. Les portes sont sanà gardes. 
Tout se porte vers la seigneurie. 

ANDRÉ. 

11 n'y a que mon neveu de moins. Mon neveu est 
/nort; entendez-vous, Lomellino?... 

LOMELLINO. 

Comment ! encore ? Votis espéi'ez encore , doge ? 



2o4 LA CONJURATION DE FIESQUE, 

ANDRE, d'un ton grave. 

Ta peur te trouble , Lomellino. Par quelle rail- 
lerie m'appellerais-tu doge , si je ne pouvais conser- 
ver d'espérance ? 

, LOMELLINO. 

Monseigneur y tout un peuple en rumeur pèse 
pour Fiesque dans la balance... et pour vous ! 

ANDRE, avec chaleur et majesté. 

Le ciel. 

LOMELLINO, d'un ton moqueur et haussant les épaules* 

Depuis l'invention de la poudre , les anges ne font 
plus la guerre. 

ANDRE. 

Pitoyable bouffon^ qui veut enlever son Dieu à un 
vieillard au désespoir ! ( D'un ton sévère et impé-' 
rieux. ) Va ; et publie qu'André vit encore. . . Ândré^ 
diras-^tu ^ supplie ses enfans de ne point le chasser ^ 
à quatre-vingts ans ^ chez les étrangers y qui ne lui 
pai*donneront jamais la grandeur de sa patrie. Dis- 
leur qu'André ne demande à ses enfans que tout 
juste autant de terre ^ dans sa patrie^ qu'il en faut 
pour couvrir ses os. 

LOMELLINO. 

J'obéis^ mais sans espérance. 

( Il -veut sortir. ) 
ANDRE. 

• 

Écoute : prends cette boucle de mes cheveux 
blancs ; tu leur diras que c'est la dernière qui resta 
sur ma tête y et qu'elle s'en est détachée la troisième 
nuit de janvier^ lorsque Gênes s'est détachée de 
mon cœur j que j'avais vécu quatre-vingts ans , et 



ACTE V, SCÈNE XV. ao5 

que c'est dans ma quati^e-yingtième année qu'elle a 
été rayie à mon front chauve... Des cheveux blancs 
sont fragiles, toutefois ils seront assez forts pour 
rattacher le manteau de pourpre de cet élégant jeune 
homme. 

( n sort en se couvrant le visage. Lomellino s'âoigne rapidement par une rue opposée* 
On entend des cris tumultueux de joie, des trompettes et des timbales. ) 

I 

SCÈNE XV, 

VERRINA , FIESQUE , en habit de doge. Ils se 

rencontrent. 

FIESQUE. 

Verrina !... je te désirais; en ce moment même je 
te cherchais. 

VERRINA. 

Je te cherchais aussi. 

FIESQUE, 

Verrina ne remarque-t-il aucun changement dans 
son ami ? 

VERRINA, avec réserve. 

Je n'^n désire aucun. 

FIESQUE. 

Mais n'en vois-tu aucun ? 

VE,RRINA, sans la regiwdflr* 

Xespère que non. 

FIESQUE. 

Je te le demande , n'en trouves-tu aucun ? 

VE R R IN'A , après an ogup d'«iL rapida. 

Je n'en trouve aucun. 



mm 



206 LA CONJURATION DE FIESQUE, 

FIESQDE. 

Ainsi y tu le vois, il n'est donc pas vrai que ce soit 
le pouvoir qui fasse les tyrans. Depuis que nous nous 
sommes quittés, je suis devenu doge de Gênes, et 
Verrina ( // le presse dans ses bras ) trouve mes em- 
brassemens aussi tendres qu'auparavant. 

VERRINA. 

11 est fâcheux que je ne puisse les lui rendre qu a- 
vec froideur , et que l'aspect de la majesté tombe , 
comme un glaive tranchant , eptre le doge et moi. 
Jean-Louis Fiesque possédait un domaine en mon 
cœur; il a dérobé Gênes, et je reprends ce qui 
m'appartenait. 

FIESQUE, ëlonné. 

Dieu m'en préserve ! ce serait acquérir un du- 
ché à un prix usuraire. 

VERRINA, d'une m)ix sombre. 

Ah ! la liberté est-elle tellement passée de mode 
que les plus belles républiques soient jetées en 
étrennes au premier venu ? 

FIESQUE, se mordant les lèvres. 

Tu dis cela à Fiesque, non au doge. 

VERRINA. 

Oh ! assurément ! il faut être un homme bien pri- 
vilégié pour pouvoir entendre la vérité sans lui don- 
ner des soufflets... Par malheur, le joueur habile 
s'est mépris sur une seule carte : il a calculé toute 
l'action de l'envie ; mais cet homme à l'esprit subtil 
n'a pas fait entrer 1q patriotisme dads son compte. 
( D'un ion expressif. ) L'oppresseur de la liberté 



ACTE Y, SCÈNE XV. 207 

a-t-il découvert quelque artifice pour soumettre au 
frein la vertu humaine? Je jure , par le Dieu vivant, 
qu'avant que la postérité puisse recueillir mes os 
dans le cimetière d'un duché , il faudra qu'ils aient 
été brisés sur la roue, 

FlËSQUEf le prend avec douceur par la luaiti. 

Mais non pas si le doge était ton frère ? Si sa sou- 
veraineté n'était 4]u'un trésor destiné à sa bienfai- 
sance, réduite jusqu'ici à une parcimonieuse indi- 
gence ? alors Verrina. . . 

VERRINA. 

Alors aussi. ^-^ Prodiguer le larcin n'a jamais ra- 
cheté un voleur de la potence. Toute cette générosité 
manque son effet sur Verrina. Si je permets à mon 
concitoyen de me faire du bien, j'ai l'espoir de rendre 
la pareille à mon concitoyen. Les dons du prince 
sont une grâce, et je ne désire grâce que de Dieu. 

FIESQUE, avec aigreur; 

J'arracherais plutôt l'Italie à la mer Atlantique , 
que ce vieillard à ses opinions ! 

VERRINA. 

Et arracher n'est cependant point ta plus mau^ 
vaise action , comme pourrait le témoigner la répu- 
blique , cette victime innocente que tu as arrachée 
à la fureur Mes loups , des Doria , pour la dévorer toi- 
mérae! — Mais à propos, doge, dis-moi, quel est le 
méfait de ce pauvre diable que vous avez fait pendre 
au clocher des Jésuites? 

FIESQUE. 

Cette canaille mettait le feu à Gênes. 



2o8 LA CONjnRATION DE FIESQÛE, 

VERRINA. 

Pourtant celte canaille laissait les lois intactes. 

FIESQUE. 

Verrina abuse de mon amitié. 

VERRINA. 

Point d'amitié! Je te le dis ^ oui, je ne t'aime plus; 
Je le jure, je te hais. Je te hais , comme le serpent 
du paradis , qui commit dans la création cette pre- 
mière trahison , encore saignante après cinq mille 
ans. — Écoute, Fiesque... ce n'est point de sujet à 
souverain , ce n'est point d'ami à ami, c'est d'homme 
à homme que je te parle. {D'un ton vif et pénétrant.) 
Tu as commis une infamie devant le Dieu de vérité ^ 
en forçant la vertu de prêter les mains à ton* action 
criminelle ; en employant les patriotes de Gênes à la 
prostitution de Gênes... Fiesque, serais-je aussi de- 
venu assez naïvement stupide , pour ne pas pénétrer 
le fourbe ? Fiesque , par toutes les épouvantes de 
réternité ! je voudrais plutôt ourdir mes propres en- 
trailles, en faire un cordon pour m'étrangler, et 
te lancer mon dernier souffle à travers l'écume d'une 
rage convulsive. Cette royale trahison sera bien pe- 
sée dans les balances d'or , avec tous les péchés 
des mortels ; mais en attendant tu te' ris du ciel , et 
tu portes ta cause au tribunal de ce monde. ( Fies^ 
qiie surpris le regarde fixement et en silence.') Ne 
songe pas à me répondre. Maintenant nous sommes 
quittes. ( Après as^oir fait quelques pas d^ allée et de 
venue.) — Doge de Gênes, sur les vaisseaux du tyran 
d'hier sont, à ce que j'ai appris, une foule de paa- 



ACTE V, SCÈNE XV. aog 

vres malheureux qui expient, à coup de rames, leurs 
vieilles fautes; leurs larmes coulent dans l'Océan, 
qui, tel qu'un homme trop riche, néglige de les 
compter. Un bon prince ouvre son règne par la clé- 
mence. Voudras-tu te résoudre à délivrer lès esclaves 
des galères? 

FIE s QUE, d'un ton railleur. 

Eh hien, que ce soit le début de ma tyrannie. Va 
leur annoncer leur délivrance. 

VERRINA. 

Tune ferais la chose qu'à moitié^ si fu ne voyais 
pas leur joie. Jouis-en et vas-y toi-même. Les grands 
seigneurs sont rarement témoins du mal qu'ils font ; 
doivent-ils donc être aussi absens lorsqu'ils font le 
bien ? Je pense qu'un doge n'est pas trop grand pour 
se priver du contentement du dernier mendiant. 

FIESQDE. 

Honime , tji m'es bien rude ; mais je ne sais pour- 
quoi il faut que je te suive. 

( Us vont du GÔtë de U ai6r. ) 
VERRINÂ s'arrête, et continue avec affliction. 

Pourtant, encore une fois embrasse-moi, Fies- 
que. Il n'y a ici personne qui puisse voir Verrina 
pleurer et s'attendrir sur un prince. ( // le presse 
sur son cœur. ) Certes , jamais deux plus nobles 
cœurs n'ont palpité l'un sur l'autre; et nous nous 
aimions avec utie ardeur fraternelle. ( Vis^ement et 
fondant en larmes en le tenant embrassé. ) Fiesque , 
Fiesque, tu laisses dans mon coeur un vide que 
toute la race humaine , fût-elle trois fois plus nom- 
breuse , ne pourra plus remplir. 

ToM. II. Schiller. I4. 



aïo LA CONJURATION DE FIESQUE, 

FIESQUE, fort ému. 

Sois... mon... ami! 

YËBRINA. 

Rejette cette pourpre odieuse, et je lesuis. Le pre- 
mier prince fut un meurtrier , et teignit son vête- 
ment de pourpre pour cacher les traces de son 
crime... Ecoute, Tiesque... je suis un guerrier, 
' l'attendrissement me sied mal , voici mes premières 
larmes... Fiesque... rejette cette pourpre. 

FIESQUE, 

Tais-toi. 

VERRINA, plus vÎTement. 

Fiesque , tu me jyësenterais en récompense tou- 
tes les couronnes du globe , tu me pre'senterais 
comme ëpouvantail toutes les tortures, je ne pour- 
rais fléchir le genou devant un mortel... je ne flé- 
chirais point le genou... Fiesque ! (// tombe à ses 
pieds, ) Pour la première fois, je me jette à genoux... 
rejette celte pourpre. 

FIESQUE. 

Lève-toi, et ne m'irrite pas davantage. 

VERRINA, d'une Toiz ferme. 

Je me lève , et ne t'irriterai pas davantage. ( Ils 
s'approchent dime planche qui conduit à une galère.) 
liC prince a le pas. 

(lU sont f ar la planehc.) 
FIESQUE. 

Pourquoi tirer mon manteau ?... il tombe ! 

(H tombe.) 



• -^ -.''—V -• -^ :^ 



ACTE V, SCÈNE XVI. • 211 

VERRIN A, avec ud sourire aiFreux. 

Eh bien ! quand la pourpure tombe , le doge doit la 
suivre. 

( Il le précipite dans la mer*) 
FIES QUE, dans les flots. 

AU secours > Gênes ! au secours! au secours du 
doge! 

( Il disparaît. ) 

SCÈNE XVI. 

VERRINA , CALCAGNO , SACCO , CIBO , CEN- 
TURIONE , CONJURÉS , PEUPLE. Tous accou- 
rent d'un air inquiet. 

CALCAGNO sVcrie. 

Fiesque ! Fiesque! André est de retour; la moitié 
de Gênes passe du côté d'André. Oà est Fiesque? 

VERRINA, d'un ton ferme. 

Noyé. 

CENTURIONS. 

Ta réponse sort- elle de l'enfer ou d'une loge 
de fou ? 

VERRINA. 

Il a été noyé, si vous l'aimez mieux. — Je passe 
dans le parti d'André. 

(Tous demeurent immobiles de surprise. La toile tombe.) 



FIN DU CINQUIEME ET DERNIER ACTE. 



v> 



L'INTRIGUE ET L'AMOUR, 



TRAGÉDIE BOURGEOISE. 



w%'W^% m %i%/tf%%Mt'%/%'%M mmm ^nnftn*ftnnnnnnnMM%n/tn>%M/ M nivt/% 



PERSONNAGES. 

LE> PKl^STDENT DE WALTER , principal conseiller d'un 

prince d'Allemagne. 
FERDINAND, son fils, major. 
M. DE KALB , grand maréchal de la cour. 
LADY MILFORD , favorite du prince. 
WCRM, secrétaire intime du président. 
MILLER , mulîcien, orgaiiiste de la vtlte. 
8A FEMME. 
LOUISE, sa fille. 

SOPHIE^ femme de chambre de ladj Milford^ 
UN VALET DE CBlUiBftÊ DU PRWCE. 
DES V01STN& 



L'INTRIGUE ET L'AMOUR. 



/ 



ACTE PREMIER. 



SCÈNE PREMIÈRE. 

Une chambre cbes le musicien. 

MILLER Tient de se lever de son siège , et pose sa 
basse à côté de lui ; SA FEMME , encore en i:obe 
du matin , est assise devant une table et prend 
son cafë. 

MILLER , se promenant à grands pas dans b ehamlvre» 

Une fois pour toutes , ce commerce devient sérieux. 
On commence à parler de ma fîlle et du baron. Ma 
maison sera décriée ;, le bruit en viendra au Prési- 
dent , et... Bref, j'interdirai ma porte au jeune 
homme. 

^ LA FEMME. 

Tu ne Tas pas attiré dans ta maison ; tu ne lui as 
pas jeté ta fille à la tête. 

MILLER. 

Je ne l'ai pas attiré dans ma maison , je ne lui fti 
pas jeté ma fille à la tête... qui pourra le savoir ? J'é- 
tais le maître dans ma maison , j'aurais dû tenir ma 
fille plus à l'écart... j'aurais dû parler plus sévère- 



ai6 L'INTRIGUE ET L'AMOUR, 

ment au major. . . ou j'aurais dû aller aussitôt en ayer^ 
tir son excellence le Président, son père; le jeune 
homme en eût été quitte pour une réprimande ; et 
l'orage tombera , je le sais bien, sur le musicien. 

LA FEMME, achevant sa tasse. 

Folies , bavardage! que peut-il t'en arriver ? Qui 
peut t'en vouloir ? tu fais ton état , et tu prends les 
écoliers comme ils se présentent. 

MILLER. 

Mais dis -moi pourtant ce que deviendra un tel 
commerce ? Épouser cette jeune fille , il ne le peut 
pas... Il n'est pas même question de mariage... et, 
en faire sa... Dieu me pardonne !... il faut quil s'en 
passe. Vois-tu, quand un monsieur De s'est accom« 
mode par-ci par-là , de tous les côtés , le diable sait 
de quoi , il doit être fort doux à mon gaillard dé pui- 
ser une fois à une source douce et pure. Prends bien 
garde ! prends hïti^ garde ! tu aurais des yeux par-* 
tout le corps , un espion à chaque pas , qu'à ton nez 
il l'enjôlera, il lui donnera son paquet, puis s'en 
ira; et la jeune fille, déshonorée pour la vie, de- 
meurera abandonnée, ou bien, ayant pris goût au. 
métier, le continuera.... ( Le poing sur le front. ) Je-* 
aus, mon Dieu ! 

LA FEMME. 

Dieu nous en préserve l 

MILLER. 

Oui , qu'il nous en garde ! Comment cet homme 
au pied léger pouri^it-îl avoir d'autres vues ? La 
fille est jolie , qlégante , elle a un pied mignon : ce 
qu'elle peut avoir de mieux en elle-même, qu'im- 



ACTE I, SCÈNE I. 217 

porte? Quand le bon Dieu vous a mis ici-bas sur un 
joli pied , on ne vous en demande pas davantage à 
vous autres femmes..* Et d'ailleurs si mon coureur 
d'aventures avait dépisté aussi ce chapitre-là , eh 
bien , ce serait une raison de plus... Et comme mon 
diable de Rodney dès qu'il a vent d'un Français, il 
mettrait toutes voiles dehors et courrait dessus... Je 
ne le blâme pas j un homme est un homme ; je dois 
savoir cela. 

LA FEMME. 

Si tu lisais seulement les billets charmans et ad- 
mirables que ce seigneur écrit à ta fille ! Mon Dieu ! 
on y voit , clair comme le jour , que pour lui il 
n'est question que de sa belle âme. 

MILLEK. 

C'est la vraie manière : on veut le sac, et on parle 
de ce qui est dedans ; on veut avoir la gentille per- 
sonne, et c'est à son bon cœur qu'on adresse des 
complimens. Comment m'y prenais-je autrefois^ ? Si 
on est une fois parvenu à ce que les âmes se disent 
oui, les corps prennent exemple là-dessus ; ce sont 
des serviteurs qui imitent leurs maîtres; et enfin, Iç 
clair de lune se prête obligeamment à tout, 

LA FEMME, 

Mais si tu voyais les livres miagnifiques que mon- 
sieur le major a envoyés à la maison. Aussi, ta fUlç 
prie toujours dedans. 

MILLER siffle. 

Oui dà! prier! tu t'y connais!... Les simples 
mets de la nature sont trop verts pour un friand 
comme son eicellence j il faut auparavant qu*îl les 



2ï8 UINTRIGUE ET L'AMOUR, 

fasse cuire à cette infernale cuisine de belles paroles. 
Au feu, toutes ces drogues-là ! cette fille s'y noui> 
rit... Dieu sait de quoi... des balivernes célestes, 
qui lui allumeront le sang comme des cantharides , 
et qui chasseront ce peu de religion , dont son perd 
lui a donné tout au plus le nécessaire... Au feu^ 
dis-je ! cette fille se met dans 'la tête tout un fatras 
du diable ; avec toutes ses promenades dans un pays 
de Cocagne , elle se dégoûtera enfin de la maison ', 
elle sera honteuse de ce que son père est le musicien 
Miller; et me refusera, à la fin, quelque brave et 
honnête gendre , qui eût succédé tout chaud à mes 
pratiques. — Non, Dieu me damne! (il se lève ) il 
faut battre le fer pendant qu'il est chaud. Et , quani 
au major... je lui montrerai le chemin de la porte. 

(Il vaut sortir.) 
LA FEMME. 

Sois tranquille, Miller. Combien de bons écus 
nous ont seulement valu les présens !.. . 

MILLER revient; et se pUce devant elle. 

Le prix du sang de ma fille ! va-t'en au diable , 
infâme entremetteuse ! J'aimerais mieux aller de- 
mander l'aumône avec mon violon, et donner des 
concerts dans la rue po.ur un morceau de pain... 
j'aimerais mieux briser ma basse, ou la remplîjr de 
fumier, que de me laisser amadouer par de l'argent, 
gagné au prix de l'âme de mon unique enfant et de 
sa félicité. Jette-moi là toq maudit café et ton tabac, 
et tu n'auras pas besoin de mener au marché le vi- 
sage de ta fille. J'avais de quoi dîner mon saoul , et 
je portais une bonne chemise sur le corps, avant 



ACTE I, SCÈNE IL atg 

qu'un malheureux damoiseau eût pris goût à mon 
poêle. 

LA FEMME. 

Ne casse pas les vitres. Te voilà à présent jetant 
ten et flammes. Je dis seulement qu'on ne doit pas 
dégoûter monsieur le major, car il est le fils du Pré- 
sident. 

MILLEH. 

Voilà oîi git le lièvre : c'est justement pour cela 
que la chose doit finir aujourd'hui ; le Président 
m'en aura obligation , si c'est un père raisonnable. 
Tu me brosseras mon habit de pluche rouge » et je 
me ferai annoncer chez son excellence. Je dirai k 
son excellence : « Monsieur, votre fils a jeté les yeux 
sur ma fille ; ma fille est de trop basse condition 

Eour être la femme de monsieur votre fils , mais ma 
lie m^est trop chère pour devenir la maîtresse de 
monsieur votre fils; et par conséquent... je m'ap- 
pelle Miller. « 

SCÈNE II. 

» 

LE SECRÉTAIRE WURM ; les précédens. 

LA FEMME. 

Eh ! bonjour, monsieur le secrétaire. Enfin, on a 
le plaisir de vous voir. 

WURM. 

Le plaisir est de mon côté, de mon côté, chère 
madame. Quand on a entendu les gracieusetés d'un 
cavalier , on ne tient pas grand compte de mon com- 
pliment bourgeois. 



«• L'INTRIGUE ET L'AMOUR, 

LÀ FEMME. 

Que dites-vous là , monsieur le secrétaire ? Sûre- 
ment , dans sa grande bonté, monsieur le major 
de Walter nous fait quelquefois ce plaisir; mais nous 
ne méprisons personne. 

MILLER avec humeur. 

Un siège à monsieur, ma/emme. Posez votre cha- 
peau^ mon cher monsieur. 

WURM, pose sa canne et son chapeau^ 

£h bien , eh bien ! comment va ma ^future , ou 
plutôt ma passée? Ne puîs-je pas cependant espé- 
rer?... naura-t-on pas l'avantage de la voir... mam- 
selle Louise ? 

LA FEMME. 

Grand merci de votre attention, monsieur le se-? 
crétaire : ma fille n'est pas du tout fière. 

MILLER la pousse da coude arec impatience. 

Ma femme I 

LA FEMUd^E. 

Je suis fâchée qu'elle ne puisse pas avoir l'honneur 
de la visite de monsieur le secrétaire. Elle est à pré- 
sent à la messe, ma fille. 

"WURM. 

Gela me fait plaisir, cela me fait plaisir. J'aurai 
un jour en elle une femme bonne chrétienne. 

LA F EMME souriant, d'un air de finesse stupide. 

Oui... mais, monsieur le secrétaire... 

MILLER, dans on Tinble malaise , lui tirt Toreilto. 

Ma femme ! 



^ACTE I, SCÈNE IL aai 

V 

La l^EMME. 

Si quelque chose d'ailleurs chez nous pouvait être 
à votre service... avec bien du plaisir, monsieur le 
secrétaire. 

WURM, avec ukk regard de fausseté. 

Quelque chose d'ailleurs ! Grand merci ! grand 
merci ! ah / ah ! 

LÀ FEMME. 

Mais y comme monsieur le secrétaire lui-même le 
voit bien... 

MILLER, en colère , lui donne un coup par derrière. 

Ma femme \ 

LA Ï'EMMÈ. 

Ce qui est bon est bon , ce qui est meilleur est 
meilleur : on ne peut pas s'opposer au bonheur de 
son unique enfant. {As^ec une fierté rustique, ) Vous 
m'entendez bien^ monsieur le secrétaire. 

WURM s'agite sur sa chaise, se gratte Toreille, et rajuste ses mancbettes et son jalrat. 

Vous entendre? mais non... ah! oui... Que vou- 
lez-vous dire ? 

LA t'EMMË. 

Mais... mais... je pensais que... je veux dire... 
{elle tousse) si le bon Dieu voulait tout simplement 
que ma fille devînt une dame.... 

WURM, se lerant de sa chaise. 

^ Que dites-vous là? comment? 

MILLER. 

Restez assis y restez assis y lUonsieur le secrétaire. 
Ma femme est une sotte buse ! Et commeiit devien- 



322 LMNTRIGUE ET L'AMOUR, 

drait-elle une dame? Il faudrait être plus bête quuâ 

âne pour prêter l'oreille à ce bavardage. 

LÀ FCiMME, 

Crie tant que tu voudras : je sais ce que je sais j et 
ce que le major a dit , est dit. 

MILLER, hors de lai, saute sur son violon. 

Veux-tu bien tenir ta langue? veux-tu que je te 
donne de mon violon par la tête ? Qu'est-ce que tu 
peux savoir? Qu'a-t-il pu dire? —Ne prenez pas 
garde à son caquet , mon cher monsieur. — Ya-t'en 
à la cuisine. — Ce serait me prendre pour le propre 
cousin germain d'une bête, que de croire que j'ai 
de pareilles idées de ma fille. — Vous n'avez pas 
cette idée-là de moi , monsieur le secrétaire ? 

WURM. 

Aussi bien je n'aurais pas mérité cela de votre 
part, monsieur le musicien. Vous m'avez toujours 
paru homme de parole , et mes prétentions sur votre 
fille étaient à peu près comme agréées. J'ai un emploi 
qui peut très-bien marier son homme ; le Président 
me veut du bien ; les recommandations ne riie man- 
quent pas , quand je voudrai me pousser plus haut. 
Vous voyez que mes vues sur niarnselle Louise sont 
sérieuses, tandis que vous ne pourriez attendre d'un 
noble godelureau que... 

LA FEMME. 

Monsieur le secrétaire Wurm ! plus de respect, 
je vous y invite... 

MILLER. 

Tiendras-tu donc ta langue ? — Voilà qui e^t }nw $ 



ACTE T, SCÈNE II. a23 

«lOû cher monsieur. Tout est toujours sur le même 
pied. La réponse que je vous ai faite l'automne der- 
nier , je vous la fais encore aujourd'hui. Je ne force 
pas ma fille. Lui convenez-vous? cela est bel et 
hon ; c'est à elle à voir si elle sera heureuse avec vous. 
Secoue-t-elle la tête? encore mieux ^... à la vo- 
lonté de Dieu, voulais-je dire,.. Vous rengainez 
votre compliment , et vous buvez bouteille avec le 
père... C'est la fille qui aura à vivre avec vous; ce 
n'est pas moi... Pourquoi, par ma pure fantaisie , 
la jetterais-je à la tête d'un homme pour qui elle 
n'aurait pas de goût ?. . . Le diable me pourchasserait 
sans paix ni trêve dans mes vieux jours ; à chaque 
verre de vin que je boirais > à chaque cuillerée de 
soupe que j'avalerais , il serait là à me crier : Tu es 
un coquin , tu as sacrifié ta fille. 

LA FEMME. 

Et pour en finir , je ne donnerai pas absolument 
mon consentement : ma fille est faite pour quelque - 
chose de grand, et j'irais en justice, si mon mari se 
laissait enjôler. 

MILLER. 

Veux-tu que je te casse les os, maudite bavarde? 

WURM, À Miller. 

Les coixseils d'un père peuvent beaucoup sur unç 
fille , et j'espère que vous me connaissez , monsieur 
Miller? 

MILLER. 

Eh ! de par tous les diables ! c'est la fille qui doit 
vous connaître. Ce qui en vous pourrait me plaire, 
k moi , vieille barbe grise , ne serait justemrCnt pas 



ÎS34 • L*1NTRIGUE ET L'AjrfOUR, 

ce qui affrianderait le goût d'une jeune fille. Je voua 
dirai , à un cheveu près , si vous êtes un homme 
pour l'orchestre ; mais un esprit de femme est bien 
plus éubtil qu'un maître de chapelle;... et s'il faut 
parler du fond du cœur, mon cher monsieur,... je 
suis un bon et franc Allemand... vous ne m'auriez 
pas grande obligation des conseils que je donne- 
rais : je ne conseillerais pas à ma fille.... Mais je 
ne vous nuirai pas auprès de ma fille, monsieur le 
secrétaire.... Laissez-moi dire. Je n'ai pas grande 
idée d'uii amant qui appelle le père à^ son secours. 
Croyez-moi , celui qui est un véritable amant , rou- 
girait de faire valoir ses agrémens auprès de sa 
maîtresse par cette vieille méthode. S'il n'a pas le 
courage de faire autrement , c'est un poltron , et il 
n'y a pas de Louise pour ceux-là. Mais faire votre 
cour à la fille quand le père a le dos tourné ; mais 
mettre la fille au point de souhaiter que père et mère 
aillent à tous les diables, plutôt que de consentir à 
renoncer à vous , ou au point de venir elle-même 
se jeter aux pieds de son père pour demander qu'on 
lui donne l'unique ami de son cœur , ou bien la 
mort, toute laide qu'elle est..... Ah! voilà ce qui 
s'appelle un bon compagnon ! Voilà ce qui s'appelle 
aimer ! Et celui qui ne sait pas se pousser ainsi près 
des femmes, celui-là peut se passer la plume par le 
bec . 

WURM prend sa canne et son chapeau , et se retire. 

Bien des obligations , monsieur Miller. 

M ILLE R, le reconduisant lentement. 

De quoi? et de quoi? Vous ne me devez rien. 



ACTE I, SCÈITE IL asS 

monsieur le secrétaire. (Revenant) Il n'entend rien ; 
il s'en TH. — Quand je voi« la figure de ce gratte- 
papier^ cela me donne envie de Tomir, comme -si 
j'étais empoisonné. Ce drôle4à à quelque chose de 
repoussant^ comme s'il ^ût été introduit dans le 
monde par contrebande et en dépit du bon Dieu. 
Ses petits yeux de rat,... ses cbeveux rouges... et ce 
menton de galoche , tout juste comme si la nature , 
par dégoût d'une figure si mal travaillée , eût pris 
mon coquin par-là et l'eût jeté dans quelque coin. 
— Non , plutôt que de sacrifier ma fille à un tel mi- 
sérable , j'aimerais mieux ,... Dieu me pardonne ! . . • 

LA FEMME, d'an ton méprisant. 

Ce chien-là ! mais elle lui passera devait le nez. 

Et toi aussi , avec ton maudit jeune homme , tu 
m'avais mis hors des gonds ; tu n'es jamais plus bête, 
grâce à Dieu , que quand tu devrais prendre garde 
à ce que tu dis. Qu'avait à faire là tout ce bavardage 
sur ta fille , qui sera une dame ? Cela reviendra au 
père. Si. demain c'est la nouvelle du marché , à qui 
faudra-t-il s'en prendre ? C'est justement un mon- 
sieur du genre de ceux qui s'en vont flairant dans la 
maison des gens , raisonnant sur la cave et la cui- 
sine , afin de tirer les vers du nez. Mille bcmibes I 
le Prince, sa maitresse^t le Pr^sid^nt le sauront, et 
tu te seras attira' «ur le dps une ^ffvQyubl^ t^ga^te. 



ToK. II. SckOUr. iS 



aa6 L'INTRIGUE ET L'AHOUK, 

SCÈNE III. 

LOUISE MILLER arrive ^ un livre à la main ; les 

précédens. 

LOUISE pose le livre, ▼« à ion père et lai serre la main. 

Bonjour^ mon père. • 

MILIiERf avec tendresse. 

Bravo , ma Louise ! je suis réjoui de te voir penser 
si assidûment à ton créateur. Sois toujours de même, 
et son bras te protégera. 

LOUISE. 

Oh ! j'ai bien des péchés sur la conscience , mon 
père. — Est-il venu, ma mère? 

LA FEMME. 

Qui , mon enfant ? 

LOUISE. 

Hélas ! j'oubliais qu'il existe d'autres hommes gue 
lui. — Ma tête est si malade ! — N'était-il pas ici, 
Walter? 

MILLER, avec tristesse et gravite. 

Je pensais, ma Louise, que tu avais laissé ce 
nom-là à l'église. 

LOUISE, après Favoir regarde filment pendant un moment. 

Je vous entends , mon père. Je sens le poignard 
dont vous frappez ma conscience ; mais c'est trop 
tard... je n'ai plus de dévotion... Le ciel et Ferdi- 
nand déchirent mon cœur, et je crains... je crains... 
{Après un instant de silence.) Mais non , mon bon 



ACTE 1, SCÈNE lll. -125 

père ; lorsque nous sommes distraits de l'artiste par 
le tableau , n'est-ce point la louange la plus délicate 
pour lui ? Si , dans mon contentement , je suis dé- 
tourné de Dieu par son çhef-d'oeuTre , ne doit-il pas 
en être réjoui ? 

MILLER se jette avec tristesse clans un fauteuil. 

Nous y Toilà ! Voilà le fruit de ces profanes lec- 
tures ! 

LOtJlSE, s*approclie de la fenêtre dW air d'iiiquiétade. 

Où peut-il être maintenant?... Les dames de dis* 
tinction le voient , l'entendent , et moi , je suis 
une pauvre fille oubliée! {A "Ce mot ^ elle se trouble 
et se jette dans les bras de son père.) Mais non, non ! 
pardonnez-moi. Je ne pleure pas sur mon sort. Je 
neveux que penser un peu à lui... Cela ne coûte 
rien... Ce souffle de vie qui me reste , je voudrais le 
changer en un zéphyr doux et caressant pour ra- 
fraîchir son visage... Cette fleur de ma jeunesse, 
je consens que ce soit une humble violette qu'il fou- 
lera aux pieds, et elle se résignera à lui. devoir la 
mort : cela me suffit , mon père. Lorsque l'insecte se 
réjouit dans un rayon du soleil , l'astre fier et ma- 
jestueux pourrait-il l'en'priver? 

MILLER, appuyë tristement sur k dos de sa chaise , et se couvrant le "V^age de ses 

mains. 

Écoute , Louise : le peu de jours qui me restent , 
je les donnerais pour que tu n'eusses jamais vu le 
major. 

LOUISE, effrayé». 

.Que dites-vous ? quoi ? — Non , vous avez voulu 
dire autre chose , mon bon père. Vous ne savez pas 



328 L'INTRiqUE ET L'AMOUR, 

que Ferdinand est à moi , qu'il a été créé pour moi , 
pour mon bonheur, par le père de tout amour. 
(Elle reste pensive. ) Quand je le vis pour lavpremière 
fois 9 (plus Ptpemeni) la rougeur colora mes joues, 
mon cœur battit plus yite : chaque palpitation me 
disait , chaque souffle me répétait : c'est lui !.. . et 
m«n cœur reconnut celui qui lui avait toujours 
manqué ; et il dit aussi : c'est lui ! — Ah ! comme 
ce mot retentissait dans toute la création heureuse ! 
Dès lors , dès lors la première aurore se leva eu 
mon âme. Mille sentimens nouveaux jaillirent de 
mon cœur, comme les fleurs en un sol fertile quand 
arrive le printemps. Je ne voyais plus l'univers , et 
cependant je sentais qu'il n'avait jamais été si beau. 
Je ne savais plus rien de Dieu , et cependant je ne 
l'avais jamais tant aimé. 

MILLER , court à «Ik «t la pratM sur so» a^. 

Louise 9. •• cher,... adorable enfant!... prends la 
vie éteinte de ton vieux père... Prends tout... tout ! 
Le major. Dieu m'en est témoin, je ne puis te le 
donner. 

(Uiort.) 
LOUISE. 

Aussi ne le veux-je pas à présent, mon père. Cette 
pauvre goutte de rosée , qu'on nomme le temps , 
ah! qu'elle s'évapore délicieusement, en rêvant à 
Ferdinand. Je renonce à lui pour cette vie; mais , 
ma mère , mais quand seront renversées les bar- 
rières de séparation , quand nous aurons rejelë 
cette enveloppe de* la diversité des conditions, 
quand les hommes ne seront que des hommes, 
alors je me présenterai avec ma settl<» innocence» 



ACTE I, SCÈNE IV. 229 

Mon père ne m*a-t-il pas dit souvent qne les orne- 
mens et les titres pompeux deviendraient de peu de 
prix , quand Dieu viendra , et qu'alors c'est le cœur 
dont la valeur croîtra? Alors je serai riche. Là mes 
larmes me seront comptées pour trésors , et mes 
bonnes pensées pour aïeux. Je serai alors une per- 
sonne de distinction , ma mère. Qui alors sera pré- 
férée à votre fille ? 

Là FEMME, faisant ua cri. 

Louise !... le niajor!... il passe la porte ! Oit vais** 
je me cacher ? 

LOUISE, tremblante. 

Restez donc , ma mère. 

LA FEMME. 

Mon Dieu^ comme je suis faite! j'en. suis toute 
honteuse. Je n'oserais point paraître ainsi devant 
son excellence. 

(Elle sort.) 

SCÈNE IV. 
FERDINAND DE WALTER , LOUISE. 

t 

(Il yole Ters elle; pâle et sans force, elle se laisse tomber dans un fauteuil; il seplaet 
devant elle. — lia se regardent un moment en lilanM* 

FERDIÎïAND. 

Tu es pâle , Louise ? 

LOUISE ae reUve et se jette k son cou. 

Ce n'est rien , rien. Te voilà , je n'ai plus rien. 

FERDIl^AND prend la main de Leutse et la frt» k ses lèvres. 

Et ma Louise m'aîme-t-elle encore ? Mon cœur 



a3o L'INTRIGUE ET L'AMOUR, 

est le même qu'hier. Le tien serait-il changé ? J'ac- 
cours ici ; vois si tu es plus calme , et je le serai 
aussi. — Tu ne l'es point ? 

LOUISE. 

Si , si 9 mon bien-aimé. 

FERDINAND. 

Dis-moi la vérité', tu ne l'es point ! Je vois à tra- 
vers ton âme, comme à travers l'eau limpide de ce 
diamant. (^11 montre son anneau. ) Il né peut s'y trou- 
ver un nuage que je ne le remarque ; aucune pensée 
ne se peint sur cette physionomie , qui puisse m'é- 
chapper. Qu'as-îu? parle ; c'est dans ce seul miroir 
que je puis apprendre si quelque nuage n'obscurcit 
pas l'nnivers. Quel chagrin as-tu ? 

• 

LOUISE le regarde un moment en silence d'un air expressif, puis avec mélancolie. 

Ferdinand, tu ne sais pas combien de telles con- 
versations tournent la tête à une petite bourgeoise! 

FERDINAND. 

Qu'est-ce donc, ( ai^ec surprise) chère fille? écoute. 
D'oii te vient cette pensée?... Tu es ma Louise : qui 
a pu te dire que tu étais autre chose que ma Louise ? 
Vois-tu, mauvaise, dans quelle froideur de senti- 
ment je te trouve? Si tu n'étais qu'amour pour moi, 
aurais -tu eu le temps d'établir cette comparaison ? 
Quand je suis près de toi, toute ma raison est occu- 
pée à te regarder ; quand je suis éloigné, à rêver de 
toi ; et toi , ton amour te laisse encore de la pru- 
dence? Rougis donc, chaque moment que tu donnes 
au chagrin , est dérobé à ton ami. 



ACTE I, SCÈNE IV. aSi 

■ 

LOUISE lui prend la main, et secoue la tite* 

Tu veux m'endormir , Ferdinand... tu veux dé- 
tourner mes yeux de ce précipice où je dois infail- 
liblement tomber. Je vois dans l'avenir.. • la voix de 
la gloire... tes projets... ton père... mon néant. 

( Elle laisse tomber la main de Ferdinand et conti- 
nue avec effroi. ) Ferdinand , un poignard est sus- 
pendu sur toi et sur moi : on nous sépare ! 

FERDINAND. 

Nous séparer ! (Il se lès^e. ) D'où te vient ce pres- 
sentiment y liouise ? Nous séparer ! qui peut dénouer 
le lien de nos cœurs y rompre l'accord harmonieux 
de nos âmes? Je suis gentilhomme."., sachons donc 
si mes titres de noblesse sont plus anciens que ce qui 
a été réglé de toute éternité; si mes armoiries ont 
plus de valeur que ce décret du ciel écrit dans les 
yeux de Louise , et qui porte : Cette femme est à cet 
homme? Je suis le fils du Président... eh bien ! qui, 
hormis l'amour, pourrait adoucir la malédiction 
jetée sur moi par les exactions que mon père fait 
souffrir à ces pays ? 

LOUISE. 

Âh! combien je le crains^., ce père! 

FERDINAND. 

Je ne crains rien. ..rien... que les bornes de ton 
amour ! Laisse les obstacles s'accumuler entre nous 
comme des montagnes ; ce sera autant de degrés que 
je gravirai y et d'où je m'élancerai dans les bras de 
Louise. Les orages d'un destin contraire enflamme- 
ront mes sentimens ; les dangers me rendront ma 



232 L'INtRlOUÉ ET L'AMOUR, 

Louise plus charmante. < . N'aie donc aucune crainte, 
cher amonf ! itipi -* ttiéme y ]« veillerai sur toi , 
comme le dragon enchanté sur un trésor enfoui. 
'G>nfie-toi à moi : tu n'as besoin d'aucun autre ange 
gardien ) je me jetterai entre le destin et toi ; je 
recevrai pour toi tous ses traits ; je rqcueillerai 
pour toi toutes les goutted qui te sont destinées dans 
la source du l>onheur, et jeté les apporterai dans 
la coupe de l'amour, ( Il ï embrasse tendrement. ) 
Appuyée sur mon bras , ma Louise traversera légè- 
rement la vie; pltts belle que je ne l'ai reçue, je la 
rendrai au ciel , et il avouera, avec étonnement, 
que c'est l'amour seul qui met la dernière main 
aux âmes« 

LOUISE , lé repotuse arec une grande ëmotion. 

Arrête î je t*en conjure , tais-toi ! Sais-tu ?. . . laisse- 
moi... tu ne sais pas que tautes tes espérances sont 
autant de furies qui me déchirent le cœur. 

(£U« tant sortir.) 
FSnniN AND U retianu 

Louise I comment ! quoi I quel changement ? 

LOUISE. 

J'avais oublié ces rêves, et j'étais heureuse... 
maintenant! maintenant!... d'aujourd'hui... la paix 
de ma vie est perdue... Indomptables souhaits... je 
le sais. •• ils vont s'exalter en mon âme. — Va^.. Dieu 
te le pardonne !«.. tu as jeté un brandon enflammé 
dans mon jeune et paisible coeur , et jamais , jamais 
rien ne pourra l'éteindre. 

(iSIla I6rt prëdpîiamlDant ; it la suit en sileoce.) 



..^d 



ACTE I, SCÈNE V. 333 

SCÈNE V. 

tîn salon cbez le Président. 

LE PRÉSIDENT. Il porte un ruban d'ordre et une 
plaque. Il entre avec LE SECRÉTAIRE WURM. 

LE PRÉSIDEHT. 

Un attachement sérieux ! mon fils! . . . Non, Wurm, 
vous ne me ferez jamais croire cela. 

WURM. 

Votre excellence me fait-elle la faveur de m'en 
demander la preuve ? 

LE PRESIDENT. 

Qu'il fasse la cour à quelque canaille de bour- 
geoise, qu il lui dise des douceurs, qu il lui parle 
sentiment , à la bonne heure : ce sont des choses 
toutes simples, que je trouve possibles, que je trouve 
pardonnables;... mais... et encore la fille d'un musi- 
cien, dites-vous? 

^ WURM. 

La fille de Miller, le maître de musique^ 

LE PRÉSIDENT. 

Gentille?... cela va sans dire. 

WURM, Tîtemant. 

Le plus beau modèle de blonde, qui, et ce n'est 

Eas trop dire, ferait figure parmi les première» 
eautës de la cour. 



234 L'INTRIGUÉ ET L'AMOUR, 

LE PRÉSIDENT, riant. 

Vous dites ^ Wurm , qu'il a du goût pour cette 
fille?... cela, je le crois; mais voyez-vous , mon cher 
Wurm... que mon fils soit sensible aux charmes des 
femmes, cela me faît espérer que les dames ne le 
haïront pas ; il peut faire par-là son chemin à la 
cour. — La fille est jolie, dites-vous? je suis bien aise 
que mon fils ait du goût. — A-t-il enjôlé la folle par 
des promesses sérieuses ? encore mieux ! . . . Je vois 
par-là qu'il a assez d'esprit pour mentir quand cela 
lui est utile; il pourra devenir président. — En est-il 
venu à ses fins ? cela me montre qu'il aui'a du 
bonheur. — La farce se termine-t-elle par un gros 
poupoi^? à merveille!... je boirai une bouteille de 
vin de Malaga à ce bon augure de la propagation de 
ma race, et je paierai le montant de l'amende que 
la fille subira pour SQn libertinage. 

WURM. 

Tout ce que je désire, c'est que votre excellence 
ne soit pas forcée de boire cette bouteille pour se 
distraire de son chagrin. 

LE PRÉSIDENT, d'un ton sérieux. / 

Wurm, souvenez -vous que quand je crois une 
chose, je la crois obstinément , et que je ne suis pas 
bon quand je me fâche. — Vous voulez m'échauflfer 
sur tout cela, je veux en faire une plaisanterie. Que 
vous ayiez envie de vous débarrasser d'un rival, 
cela je le crois de tout mon cœur; . . que vous ayiez de 
la peine à enlever cette fille à mon fils , que le père 
vous soit commode pour tirer les marrons du feu , 
tout cela me paraît très-concevable; et que pour 



ACTE I, SCÈNE V. 235 

cela vous fassiez de cette fredaine une scélératesse ,' 
cela me divertit tout-à-fait. Mais^ mon cher Wurm, 
il ne faut pas se moquer de moi. Voi^s entendez bien 
qu'il ne faut pas venir me présenter cette vétille 
pour une infraction à mes principes. 

WURM. 

Votre excellence me pardonnera. Si réellement... 
comme vous le soupçonnez... la jalousie était en jeu, 
vous auriez bien pu le deviner; mais au moins ne 
vousl'auraîs-je pas dit. 

LE PRÉSIDENT. 

Et moi je pense qu'il faut la mettre tout-à-fait de 
côté. Imbécile, qu'importe de recevoir un louis sor- 
tant tout neuf de la monnaie, ou venant de chez un 
banquier? Consolez- vous avec toute notre noblesse. 
Qu'on le sache ou qu'on l'ignore , il se conclut ra- 
rement un mariage parmi nous , qu'une demi-dou- 
zaine au moins des convives... ou des laquais n'ait 
pu prendre connaissance exacte du bonheur destiné 
à l'époux. 

WURM, faisant une révérence. 

Sur cela, je suis volontiers très-bourgeois, mon- 
seigneur. 

LE PRÉSIDENT. 

En outre , vous aurez , avant peu , la joie de 
rendre cette raillerie-là de la belle m*anière à votre 
rival. Tout à l'heure même, on vient de décider en 
conseil du cabinet, qu'à l'arrivée de la nouvelle du- 
chesse, lady Milford doit avoir l'air d'être congédiée, 
et que, pour compléter les apparences , elle contrac- 
tera un mariage. Vous savez, Wurm, combien mon 



a36 UINTRIGUE ET L'AMOUR, 

crédit s'appuie sur TinflueiK^e dé milady , combien 
mes plus puissans ressorts sont mis en jeu par les 
passions du priqce. Le duc cherche un parti pour la 
Milford. Un autre pouvait s'offrir , conclure le 
marché , acquérir à la fois et la dame et la con- 
fiance du prince y se rendre nécessaire. Pour que 
le prince demeure donc dans les lacs de ma famille, 
il faut que mon Ferdinand épouse la Milford. Cela 
est-il clair ? 



WURM. 



Cela crève les yeux. Ceci , au moins , prouve 
que le père, en comparaison du président, n'est 
qu'un écolier. Si le major se montre fils obéissant ^ 
autant que vous vous montrez bon père, votre lettre 
de change sur lui pourrait bien être protestée. 

LE PRÉSIDENT. 

Par bonheur, je n'ai jamais été embarrassé de l'exé- 
cution d'un projet, quand je me suis lié moi-même 
par un bon cela doit être. — Mais voyez-vous , 
Wurm , ceci nous ramène à notre conversation de 
tout à l'heure : j'annonce à mon fils son mariage dès 
ce matin. La figure que je lui verrai alors , ou con- 
firmera vos soupçons , ou les dissipera entièrement. 

WURM. 

Monseigneur , je vous demande pardon. La figure 
de mécontentement que vous lui verrez infaillible- 
ment , pourra se mettre sur le compjte de la future 
que vous lui donnez , aussi-bien que de celle que 
vous lui ôtez. Je vous conseille une épreuve plus 
pénétrante : offrez-lui le parti le plus irréprochable 



ACTE I, SCÈNE V. 9.37 

de tout le pays ; et s'il dit oui , le secrétaire Wurm. 
cousent à traîner le boulet pendant ii'ois ans. 

LE PaJÉâlDENT, M mordant 1m lèrrM. 

Diable ! 

WURM. 

Cela n'est pas autrement* La mère, qui est la stu- 
pidité même , m'a conté tout cela dans sa sottise. 

LE PRÉSIDEN T se promène de long en large , en ëtouffant sa colère. 

Bon, Ce matin même... 

WUR M. ^ 

Seulement que Totre excellence n'oublie pas que 
M. le major est... fils de monseigneur. 

LE PRÉSIDENT. 

Je te ménagerai , Wurmi, 

WURM. 

Et que le service de vous débarrasser d'une belle- 
fiUe fait gênante ... * 

LE PRÉSIDEÎÎT, 

Mérite en retour le service de vous procurer 

une femme? soit, Wurm. 

WURM, satisfait, ê'inààm. 

Éternellement à vous , ^nonseigneur . 

(IlTCKtfotlir.) 
LE PRÉSIDENT. 

Ce que je vous ai confié, Wurm , (d'un ion de me- 
nace) si l'on en jase !... 

WURM, riant. 

Alors votre excellence produira mes fausses si- 
gnatures. 

(Il sort. ^ 



a38 L'INTRIGUE ET L'AMOUR , 

LE PRÉSIDENT. 

Il est vrai que je suis sûr de foi... Je le tiens par 
sa propre friponnerie , comme le hanneton par un fil. 

UN DOMESTIQUE entr». 

Le grand maréchal de Kalb. 

LE PRÉSIDENT. 

n Tient tout à propos. — Faites-le entrer. 

( Le domestique lort. ) 

SCÈNE VI. 

LE PRÉSIDENT, LE GRAND MARÉCHAL DE 
KALB. Il a un riche habit de cour , mais de 
mauvais goût ; une clef de chambellan , deux 
chaînes de montre , une épée , un chapeau sous le 
bras; il est poudré en frimas. Il s'avance avec 
fracas vers le Président , et répand à la ronde une 
forte odeur d'ambre. 

LE GRAND MARÉCHAL, en remlirassaafc. 

Eh bonjour, mon cher! comment ça va-t-il? 
Avez-vous bien dormi ? — Pardon , si j'ai si tard le 
plaisir de... des affaires pressantes,... le menu du 
dîner,... les billets de visite,... l'arrangement des 
traîneaux pour la partie de ce soir,... ah! et puis il 
fallait assister au lever et annoncer à son altesse sé- 
rénissime le temps qu'il fait. 

LE PRÉSIDENT. 

Oui , maréchal , sans doute , vous ne pouviez vous 
en dii^penser. 



ACTE I, SCÈNE VI. . aSg 

LE GRAND MARÉCHAL. 

Par-dessus tout cela , un fripon de tailleur cjùi 
m'a fait attendre. 

LE PRÉSIDENT. 

Et pourtant toujours exacte toujours prêt! 

LE GRAND MARÉCHAL. 

Ce n'est pas tout. Un malheur ne marche jamais 
sans l'autre. Écoutez-moi seulement. 

LE PRÉSIDENT, avec dittnctiua. 

Est-il possible ? 

LE GRAND MARÉCHAL. 

Écoutez-moi seulement : j'étais à peine descendu de 
voiture que les chevaux s'effarouchent , se cabrent, 
piaffent sur le pavé ; et imaginez-vous que voilà 
mes bras tout couverts de crotte ! Que faire ? au nom 
du ciel , mettez-vous à ma place , baron ! J'étais la , 
il était tard; c'est un vrai voyage... Mais paraître 
dans cet état devant son altesse , Dieu tout-puissant î 
Qu'ai-je imaginé? Je feins un évanouissement; on 
me prend par les pieds et par la tête , on me rap- 
porte dans ma voiture; je m'en reviens ventre à 
terre chez moi, je change d'habits, je repars... 
Hé bien, le croiriez-vous?.... je me trouve encore 
le premier dans l'anti-chambre. — Que pensez-vous 
de cela ? 

LE PRÉSIDENT. 

Cest la plus belle inspiration de l'esprit humain. 
Mais laissons cela : vous avez donc parlé au duc ? 

LE GRAND MARÉCHAL, graTemeot. 

Pendant vingt minutes et demie. 



240 L*1NTRIGUE ET UAMOUR, 

I^E PRESIDENT. 

C'est bien. Et vous avez sans doute appris une im- 
portante nouvelle ? 

LE GB AND MARECHAL, après un moment de réflexion et d'un air sérieux» 

Son altesse a aujourd'hui son habit de eastorine 
merde-d'oie. 

LE PRÉSIDENT. 

Vous croyez? — He' bien, maréchal, j'ai une 
meilleure nouvelle à vous dire : lady Milford va de- 
venir baronne de Walter.Cela vous paraît une nou- 
velle , n'est-ce pas ? 

LE GRAND MARÉCHAL. 

Comme vous dites ; et cela est déjà arrangé ? 

LE PRÉSIDENT. 

Signé, maréchal; et vous m^obligerez si vous 
voulez bien aller sans délai chez milady , la préparer 
à la visite de mon fils , et répandre dans toute la ré- 
sidence le projet de mon Ferdinand. 

LE GRAND MARÉCHAL, encbuté. 

Ah! mon cher, avec un extrême plaisir. C'est 
tout ce que je pouvais désirer. J'y cours . sur-le^ 
champ; (il l'embrasse) adieu. Dans trois quarts 
d'heure, toute la ville le saura. 

( XI sVn va tout evpreué. ) 
LE PRÉSIDENT rit en le «uÎTant des yeux. 

Qu'on dise encore que ces créatures-là ne servent 
à rien dans ce monde ! — Maintenant il faudra bien 
que mon Ferdinand le veuille , ou qu'il donne UA 
démenti à toute la ville. (Il sonne; JVurm \>ient. ) 
Qu'on fasse venir mon fils. 

( Wnrm sort. Le^fé«4iait ie proaièM 4« l«»f w laig» <oiit ^mmi, ) 



ACTE I, SCÈNE VIL a4i 

SCÈNE VIL 

FERDINAND, LE PRÉSIDENT, WURM, qui s'en 

va peu après, 

FERDINAND» 

Vous avez ordonné) mon père.,. 

LE PRÉSIDENT. 

II faut bien que j'en prenne la peine,' quand je 
veux par hasard avoir la satisfaction de voir mon 
fils... Laissez-nous seuls, Wurm — Ferdinand , je 
t'observe déjà depuis lopg-temps , et je ne retrouve 
plus cette vivacité confiante de la jeunesse qui m'en- 
chantait auparavant. Une singulière tristesse se peint 
sur ton visage. Tu me fuis, tu fuis le monde. Fi 
donc! à ton âge, on pardonne dix extravagances 
plutôt qu'une manie. Corrige-toi de cela , mon chet 
fils. Laîsse-moi travailler à ton bonheur , et ne pense 
à rien qu'à suivre en te jouant tous mes projets. — 
Viens, embrasse-moi, Ferdinand. 

FERDINAND. 

Vous êtes bien bon pour moi , aujourd'hui , mon 
père. 

LE PRÉSIDENT. 

Aujourd'hui , fripon ! et ce mot aujourd'hui est 
encore accompagné d'une grimace d'aigreur. (5e- 
Heusement.) Ferdinand, pour l'amour de qui me 
suis-je périlleusement frayé une route jusqu'au cœur 
du Prince ? Pour l'amour de qui me suis-je à jamais 
brouillé avec le ciel et ma conscience? Écoute, Fer- 
dinand , c'est à mon fils que je parle. A qui ai-je pré- 

ToM. II. Schillfr, i6 



!84a riNTRTGUE ET C'AMOtTR, 

paré une place en écartant mon pre'de'cessCûr ? his- 
toire gravée dans mpil cœur en traits d'autant plus 
sanglans , que je cache soigneusement le poignard 
aux yeux du monde !.. Entends-tu, Ferdinand? Pour 
qui ai-je fait tout cela ? 

FERDINAND recule dVffroi. 

Pas pour moi , mon père... Ah] que le reflet de ce 
crime ne tombe pas sur moi ! Il vaudrait mieux 
^ n'être jamais né que de servir d'excuse à de telles 
actions. 

LE PRÉSIDENT. 

Qu'est ceci ? Comment ? quoi?. . Je veux bien passer 
cela à ta romanesque cervelle... Ferdinand... je ne 
veux pas m'échaufler. Jeune homme inconsidéré , 
est-ce donc ainsi que tu me payes de tant de nuits sans 
sommeil? Est-ce ainsi que tu me payes decesserpens 
qui déchirent à jamais ma conscience? C'est moi qui 
aurai à en répondre; c'est sur moi que tombera la 
malédiction , la foudre du souverain juge... Tu re- 
cevras ta fortune de la seconde main... Le crime ne 
fera point partie de l'héritage. 

FERDINAND, devant la maio droite yers le ciel. 

Je renonce solennellement ici à un héritage qui 
me donnerait un si horrible souvenir de mon père. 

LE PRÉSIDENT. 

Écoute , jeune homme , ne me pousse point à 
bout... Si les choses allaient à ta tête , tu ramperais 
dans la poussière durant toute ta vie. 

FERDINAND. 

Cela vaudrait toujours mieux ; mon père ; que si 
je rampais autour du trône. 



ACTE 1, SCÈNE Vïï. ^^ 

LE PRÉSIDENT, dévorant sa colèfe. 

BK hien ! il faut donc te forcer à l^econnaîtrê ton 
l^onheur. Le point où dix autres ne J>etivent gravir 
malgré tous leurs efforts , toi tu Tas atteint en jouant^ 
pendant ton sommeil. Tu fus enseigné à douze ans , 
major à vingt ans. Je viens d'obtenir du Prince que 
lu quitteras l'uniforme , et que tu entreras dans le 
conseil. Le Prince a même parlé de conseil privé,... 
d'ambassades,... de faveurs extraordinaires. Une 
perspective magnifiques'ouvredcvaut toi : un chemin 
tout ouvert te conduira près du trône.... au trône 
même ! — *- Car le pouvoir réel est au-dessus de Tappa^ 
rence du pouvoir. — Cela ne t'exalte-t-il point ? 

FERDINAND. 

Mes idées de grandeur et de bonheur ne sont pas 
tout-à-fait les vôtres. Votre félicité ne se fait guère 
connaître aux autres que par leur ruine. L'envie, la 
crainte, la malédiction , telles sont les tristes images 
où se refléchit la grandeur de l'homme puissant. Les 
larmes , les imprécations , le désespoir, tels sont les 
détestables alimens dont se gorgent ces heureux sî 
vantés , dont ils s'abreuvent et s^enivrcnt au point 
de paraître chancelans devant le trône éternel de 
Dieu. . . Mon idéal de bonheur se replie avec satisfac- 
tion en moi-même. C'est dans mon propre cœur que 
sont renfermés tous mes vœux. 

LE PRÉSIDENT. 

C'est parler en maître , il n'y a rien à ajouter ; 
c'est superbe ! la premièrje leçon que je reçoive de- 
puis trente ans! . . . C'est dommage seulement que cin- 
quante années m'aient teùdu la tête un peu dur^. 



m UlNTÏlIGUfe ET L'AliïOUR, 

Mais , pour ne pas laisser se rouiller un aussi rare 
talent, je veux te donner quelqu'tta à ma place 
avec qui tu pourras t'exercer tant que tu voudras à 
toutes ces belles extravagances. Tu te résoudras ... 
dès aujourd'hui > tu te résoudras à prendre une 
femme. 

FERDINAND recule de surÈ^* 

Mon père ! 

LE PRÉSIDENT. 

Pas de façons. «Tai envoyé une carte en ton nom 
à iady Milford : tu auras la bonté de t y présenter 
sans délai , et de lui dire que tu es son fiancé. 

FERDINAND. 

De la Milford, mon père ! 

LE PRÉSIDENT. 

Puisqu'elle t'est connue... 

FERDINAND, hondelui. 

Sa renommée est aussi connue que les juge- 

mens affichés sur les piloris du duché Mais je 

suis bien ridicule , mon père , de prendre au sé- 
rieux une plaisanterie. Voudriez -vous avoir pour • 
fils le misérable qui épouserait une catin privilé- 
giee c 

LE PRÉSIDENT. 

Mieux que cela, je la rechercherais en mariage^ 
n'étaient mes cinquante ans.... Ne voudrais-tu pas 
être le fils d'un tel misérable ? 

FERDINAND. 

Non, aussi vrai qu'il y a un Dieu. 



ACTE I , SCÈNE VIL ^45 

LE'PRÉSIDENT. 

Voilà une insolence que, si>r mon honneur, je par- 
donne pour la rareté du fait. 

FERDIIÏÂND. 

Je vous en conjure, mon père, ne me laissez pa^ 
plus long-temps dans une disposition dame où il 
m'est insupportable de m'ayouer pour votre fils. 

LE PRÉSIDENT. 

Es-tu fou , jeune homme ? Quel homme de bon 
sens n'envierait pas la distinction de remplir à tour 
de rôle les mêmes fonctions que son souverain ? 

FERDINAND. 

Vous êtes une énigme pour moi, mon père : vous 
appelez cela une distinction . . . une distinction de 
partager avec le Prince un rôle, où lui-même se dé 
grade au-dessous de Yhomme\( Le Président fait uk 
éclat derire.) \o\xs pouvez rire, mon père; je poursui- 
vrai.— De quel front oserais-je paraître devant le 
dernier manœuvre , qui reçoit du moins en dot une 
femme toute à lui? De quel front paraitrais-je devant 
, * lemçnde, devant le Prince? De quel front paraitrais-je 
devant cette catin elle-même, qui voudrait effacer, 
par mon infamie , la marque dont elle porte rejpi- 
preinte honteuse ? 

LE PRÉSIDENT. 

Où diable, prends-tu tout cç que tu dis , jeune, 
homme ? 

FERDINAND. 

Je VOUS le jure au nom du ciel et de la terre , mon 
père ! la dégradation de votre unique fils ne pourra^ 



24iS L'INTRIGUE ET L'AMOUR, 

jamais vous rendre aussi heureux , que tous le ren- 
dre? malheureux, te vous donne ma vie, si vous en 
avez besoin pour monter plus haut. Je tiens la vie 
de vous, je n'hésiterai pas un instant à la sacrifier 
pour votre grandeur... Mais l'honneur, mon père!... 
si vous vouler me l'enlever, m'avoîrdonné la vie est 
un acte de la plus criminelle légèreté; et j'aurai à 
maudire à la fois et le père et l'entremetteur. 

LE PRÉSIDENT^ arec ainitië, et lui lîrappaol sas Tépauleii 

Bravo , mon cher fils ! Maintenant je vois que tu 
es un noble garçon , et que tu es digne de la plus, 
vertueuse femme du duché... elle sera à toi... dès. 
aujourd'hui tu seras, fiancé avec la comtesse d'Os^ 
theim. v 

FERDINAND, frappé d'une ■•«velU surprÎM. 

Ce moment est-il donc destiaé à me mettre au 
supplice ? 

LE PRESIDENT, jetant sur lui un regard d'olMerration. 

Maintenant ton honneur n'a aucune objectioâ^ 

FERDINAND, 

Non, non, mon père; Frédérique d'Ostheim 
pourra rendre tout autre le plus heureux des hommes. 
(jé party dans le plus grand trouble. ) Sa perversité 
eût trouvé mon cœur impénétrable , sa bonté xn^ 
déchire. 

LE PRÉSIDENT, les yeux fixés sur lui. 

J'attends tes remercîmens , Ferdinaud^ 

FERDINAND s'élance vers lui, et lui baise la main avec ardeur* 

Mon père ! votre bonté enflamme toute ma sensi}»^ 



ACTE I, SCÈNE VU. «47^ 

%ilité«.« Môo pèrfi.,. railla grâces vous soient ren*-- 
dues pour vos intentions paterneUes.., votre choix... 
est irréprochable... mais... je ne puis... je ne dois.., 
plaignez-moi.... je ne puis aimer la comtesse « 

LE PRÉSIDEI7T «Mille .d*iw pas. 

Holà ! maintenant je vous tiens> mon petit mon* 
sieur 1 Âh ! le rusé hypocrite a donc donné dans le 
piège... ce n'était donc pas Thonneur qui empêchait 
d'épouser Milady. Ce n'était pas la personne , mais 
le mariage qui te répugnait. ( Ferdinand reste d^a^ 
bord comme pétrifié, puis ilueuttautàcoups'enfiUr.) 
Où vas-tu? demeure. Est-ce là le respect que tu me 
dois? (Le major revient *) Tu es annoncé chez Mi- 
Ikdy. Le Prince a ma parole. La cour et la ville 
saventque tout est arrangé- . . Veux-tu , jeune homme, 
me donner un démenti devant le Prince, devant Mi- 
lady , devant la ville , devant la cour ? — Ecoute , 
jeune homme... ou, si je viens à pénétrer certaines 
aventures!... Demeure..... Holà! qui tè fait donc 
monter tout à coup le fèu au visage ? 

FEHDINÂ.ND, pâle et tremblant. . 

Gomment ! quoi ? rien , assurément , mon père* 

LE PRÉSIDENT, lui lançant un regard terrible.^ 

Et si c'était quelque chose?... Et si je trouvais la 
trace de ce qui produit une telle résistance?.. Âh ! 
jeune homme ! le soupçon seul me met déjà en fu- 
reur. Va sur-le-champ; la parade commence; tu 
seras chez Milady, dès que le mot d^ ordre ser^i 
donné. Quand je me montre, tout le duché tremble; 
voyons si je serai maîtrisé par un obstiné de fils. 



â48 L'INTRIGUE ET UAMOUR, 

( // s* en if a , puis reyient sur ses pas. ) Jeune homme , 

je te le répète , tu iras^ ou fuis ma colère. 

( H 8*en va. ) 
FERDINAND, se réveillant comme d'un songe pénible. 

Est-il parti? est-ce la voix d'un père? Oui , j'irai 
chez elle... j'irai... je lui dirai des choses... je lui 
présenterai un miroir oii... Indigue femme!... et 
alors si tu yeux encore ma main... en présence de 
la noblesse entière^ des soldats et du peuple... tu 
peux te revêtir de tout l'orgueil de ton Angleterre.., 
je te repousse... moi^ le fils de l'Allemagne. 

( s sort précipitamment.) 



FIN Dq PREMIER ACTE. 



ACTE II, SCENE ï. 249 




ACTE DEUXIÈME. 



SCÈNE PREMIÈRE. 

Un salon dans le palais de lady Milford ; à droite un sofa , 

à gauche un piano. 

MILADY dans un négligé élégant , mais un peu 
libre ; elle n'est pas encore coiffée ; elle prélude 
au piano : SOPHIE ^ sa femme de chambre ; est à 
la fenêtre. 

SOPHIE. 

1 

JLes officiers s'en vont; la parade est finie..» mais je 
ne vois pas de Walter encore. 

MILADY parait agitée , se lève et se promÀae dans le salon. 

Je ne sais pas bien comment je me trouve aujour- 
d'hui , Sophie... je ne me suis jamais senti dans une 
disposition pareille. — Tu ner l'as donc pas aperçu ? 
peut-être bien que... il ne se pressera pas. — Je me 
sens comme oppressée de quelque remords. . . Sophie, 
va... dis qu'on m'amène le cheval le plus vif qui soit 
dans toutes les écuries .... j'ai besoin de prendre l'air, 
devoir de la foule , et l'azur du ciel; je me remettrai 
le cœur en galopant un peu. 



— -"^ - *^ 



a5<^ L1KTRIGUE ET L'AMOUR,. 

SOPHIE. 

Si vous vous sentez indisposée, Milady , ayez db? 
monde ici; dites au Duc de venir tenir le jeu ici,, 
ou faire une partie d'hombre devant votre sofa. 
Ah ! si j'avais le Prince et toute sa cour à mes ordres,^ 
et qu'il se fourrât une fantaisie dans ma tête?.. 

Milady, m jetant sur le sofa. 

Ne m'en })arle pas, je te prie ; je te donnerai un 
diamant pour chaque heure où tu m'ôteras tout ce- 
monde-là de dessus les épaules. Faut-il donc être 
contrainte à tapisser mon salon avec ces gens-là? 
C'est la plus pauvre espèce d'hommes! Quand il m'ar- 
rive de dire quelque parole un peu exaltée venant 
du cœur, ils sont là à ouvrir la bouche et les yeux, \ 

comme s'ils voyaient un revenant. Esclaves d'un. [ 
automate, dont je règle les mouvemens aussi facile- 
ment que je fais du filet ! Que faire avec des hommes, 
dont les âmes sont montées aussi uniformément que- 
le mécanisme de leurs montres ? Puis-je trouver 
quelque plaisir à leur faire une question dont j'ai* i 
d'avance prévu la x'éponse , ou à échanger des pa- / 

rôles avec eux, quand ils n'ont pas le cœur d'avoir 
une autre opinion que moi? Ah ! point de ces gens- 
Jà ! il est ennuyeux de monter un cheval qui ne sent ^ 
point le mors entre ses dents. 

< Elle va à la fenêtre. ) 
SOPHIE. 

Mais vous acceptez cependant le Prince, milady? 
le plus bel homme, l'amant le plus passionné^, 
l'esprit le plus distingué de tous ses états. 



ACTE II, SCÈNE L a5i 

' MIL AD Y, reveDint de la fenêtre. 

.... Parce qu'il est le maîti^e de ses états. Il n y a 
que sa qualité de souverain qui puisse servir d'excuse 
supportable à ma faiblesse. — Tu dis qu'on me porte 
envie?... Pauvre fille ! on devrait bien plutôt me 
plaindre ! De tous ceux qui s'abreuvent de la majesté 
d'un prince , la plus misérable créature c'est une fa- 
vorite , parce que seule elle voit à combien peu de 
chose se réduit cet homme riche et puissant. Il 
peut, à la vérité, par le talisman de son pouvoir^ 
faire sortir de dessous terre , comme un palais en- 
chanté, tout ce que désire mon caprice : il peut cou- 
vrir sa table de toutes les saveurs des deux Indes ; 
— changer un désert en un paradis; — faire jaillir les 
sources de la contrée jusqu'au ciel , pour les faire re- 
tomber en brillante rosée; — ou bien brûler en feux 
d'artifice la substance de ses sujets. Mais peut-il 
faire que les battemens de son cœur répondent avec 
noblesse et ardeur aux battemens d'un cœur ardent 
et noble ? Peut-il faire naître une seule et belle pen- 
sée dans son étroit cerveau? — Au milieu de la sa- 
tiété des jouissances , mon cœur reste affamé; et à 
quoi me servent mille nobles sentimens ^ lorsque je 
n'ai qu'à étouffer mes émotions ? 

SOPHIE, la regardant avec e'ionnement. 

Depuis combien de temps , hiilady , suis-je à votre 
service ? 

MILADY. 

Aujourd'hui , pour la première fois , tu me con- 
nais?... Il est vrai, chère Sophie... j'ai vendu mon 
honneur au Prince ; mais mon cœur, je l'ai conservé 



aSa L'INTRIGUE ET L'AMOUR, 

Hbre. Ce cœur, qui est mon bien, est peut-être 
encore digne d un homme ; ce cœur, suf lequel la va- 
peur empoisonnée de la cour a glisse comme le souffle 
sur une glace ! — Crois-moi, ma chère, j'aurais depuis 
long-temps laissé là ce pauvre Prince , si j'avais pu 
seulement imposer à mon ambition le chagrin de 
voir une femme avoir sur moi le pas dans cette 
cour. 

SOPHIE. 

Et votre cœur s'est soumis sans pçine à votre am- 
bition ? 

MIL AD Y, vivement. 

Comme sll ne s'était pas déjà vengé?., ne se vengç- 
t-il pas encore? — Sophie, {dun ton expressif ^ et 
laissant tomber sa main sur V épaule de Sophie ) nous 
autres femmes nous ne pouvons que choisir entre 
régner et servir. Mais les plus grandes jouissances 
de l'autorité nous sont d'un faible secours , quand 
nous est refusée la jouissance plus noble d'être es- 
clave d'un homme que nous aimons. 

SOPHIE. 

C'est une vérité, milady ; maïs vous étiez la der-. 
nière dont j'aurais pu l'attendre. 

MILADY. 

Et pourquoi , ma chère Sophie? Ne voit-on pas à 
la manière puérile dont nous portons le sceptre,' que 
nous sommes faites pour le fuseau ? Ne remarques-tu 
pas , dans toutes mes inconséquences , dans cette 
impétuosité d'amusement, que je ne cherche qu'à 
étourdir dans mon cœur des désirs plus impétueux 
encore. 



ACTE II, SCÈNE I. à53 

SOPHIE, recule de surprise. 

Milady? 

MI L 4 D Y , plus vivement. 

Contente-les ! donne-moi celui qui m'occupe 
maintenant... que j'adore. Il faut mourir, Sophie, 
ou le posséder. (Elle s'attendrit. ) Que j'entende sa 
bouche me dire que les larmes de l'amour sont plus 
brillantes dans mes yeux que les diamans qui ornent 
mon cou! (avec chaleur) el je rejetterai aux pieds 
du Prince son cœur et sa principauté, pour fuir 
avec cet homme , pout» fuir dans le désert le pluà 
recule' de l'univers. , 

SOPHIE) la regarde avec effroi. 

Cielj que faites -vous? comment vous trouvez- 
vous ? 

MILADY, avec saisissement. 

» 

Tu pâlis! En aurais-je trop dit? Ah ! que ta lan- 
gue soit enchaînée par ma confiance. Écoute , tu 
sauras tout. 

SOPHIE, regardant autour d'elle avec inquiétude. 

, Je crains, Milady,... je crains. —Je n'ai pas be- 
soin d'en savoir davantage. 

MII^ADY. 

Cette union avec le major... Le monde et toi, 
vous croyez que c'est une intrigue de cour. — So- 
phie, ne rougis pas, ne me blâme pas; elle est 
l'ouvrage de mon amour. 

SOPHIE. 

, Par le ciel ! je m'en doutais. 



î54 L'INTRIGUE ET L'AMOUR, 

MILADY. 

Ils sont tombes dans le piège ^ Sophie*... le falMe 
Prince... le ruse courtisan... lestupide maréchal... 
Chacun d'eux jurerait que c'est un moyen infaillible 
de me conserver au Prince , et de resserrer notre 
liaison plus que jamais. Ëh bien y c'est le moyen de 
nous séparer pour toujours ^ de rompre pour tou- 
jours ces chaînes honteuses. Ah ! trompeurs trom- 
pés !... joués par une faible femme I yous-mêm«9 
me livrez aujourd'hui à mon bien-aimé. C'était* 
là tout ce que je désirais... Quand une fois il sera à 
moi y quand il sera à moi.... Oh! alor^, bonsoir 
pour toujours^ odieuse splendeur ! 

SCÈNE IL 

UN VIEUX VALET DE CHAMBRE du Prince 
portant un écrin; les précédens. 

LE VALET DE CHAMBRE. 

Son altesse sérénissime présente ses hommages à 
Milady, et lui envoie ces diamans pour présent de 
noces. Ils viennent d'arriver de Venise. 

MILADY, ouvre récria et paraît éblouie. 

Mon ami , combien le Duc a-t-il payé ces pierre- 
ries? 

LE VALET DE CHAMBRE, d'un air sombre. 

Elles ne lui coûtent pas un denier. 

MILADY. 

Comment ? es-tu fou ? rien ? et ( elle recule d'un 
pas) tu me jettes un regard^ comme si tu voulais 



ACTE II, SQÈNE II. !?.55 

"nxe percer le cœur ! Ces pierreries d'une valeur 
inappréciable ne lui ont rien coûté? 

LE VALET DE CHAMBRE. 

Hier sept mille des enfans du pays sont partis pour 
rAmérique. — Us ont paye' tout. 

miL ADY, pose IVcria sur la table, se promène un instant, puis revient au ydet de 

I chambre. 

Mon ami , qu'as-tu? je crois que tu pleures? 

LE VALET DE CHAMBRE s'essuie les yeux, puis d'une Toix sombre et trem- 
blant de tons ses membres. 

De belles pierres comme celles-là.... j'ai aussi 
deux fils là-dedans. 

MIL AD Y, tout ^mue, lui prend la main. 

Mais aucun de forcé ? 

LE VALET LE CHAMBRE, avec un rire effrayanU 

mon Dieu non^ de pleine bonne volonté! Il y a 
bien eu quelques mauvaises têtes qui sont sortis du 
rang , et qui ont demandé au colonel combien le 
Prince vendait les hommes à la paire? mais notre 
gracieux souverain a fait marcher tous les régimens 
à la place d'armes et fusiller ces bavards. Nous 
avons entendu siffler les balles , nous avons vu leur 
cervelle jaillir sur le pavé , et toute l'armée a crié : 
Va pour l'Amérique ! 

MILADY tombe d'horreur sur le sofa. 

Dieu, Dieu ! et je n'ai rien entendu^ et je n'ai rien 
observé I 

LE VALET DE CHAMBRE. 

Ah! €mi, madame.... Pourquoi étiez^-vous juste- 
ment à la chasse^ quand l'on a battu le tambour pour 



256 L*INTRIGU|: ET L'AMOUR, 

le départ ? vous n'auriez pas du cependant dédaigner 
ce beau spectacle , lorsque le bruit des tambours a 
annoncé que le moment était venu. On voyait là 
des enfans, orphelins d'un père vivant, le suivre en 
sanglotant; là, une mère furieuse présenter aux 
baïonnettes le nourrisson qu'elle allaitait; là, on 
séparait, à coups de sabre, la fiancée de son fiancé; 
là, des vieillards à barbe grise se livraient au déses- 
poir , et, jetant les béquilles qui les soutenaient, di- 
saient qu'il fallait aussi leur enlever , pour l'Amé- 
rique , ce dernier appui ; et par-dessus tout cela, le 
fracas et le roulement des tambours, pour empêcher 
cplui qui sait tout , d'entendre nos prières. 

MILÂDY se lève avec une vive émotion. 

Point de ces diamans ! ils lancent dans mon cœur 
les flammes de l'enfer. {^Avec douceur.^ Calme-toi, 
pauvre vieux'homme ; ils reviendront, ils reverront 
leur patrie. 

LE VALET DE CHAMBRE, avec cKaleur. 

. Le ciel le sait, s'ils la reverront! Encore aux 
portes de la ville ils se sont retournés et ont crié : 
« Dieu soit avec vous , nos femmes et nos enfans I 
>) vive notre paternel souverain ! au jour du juge- 
» ment nous nous reverrons ! » 

MILADY, se promcnaaUà grands pas. 

Horrible , épouvantable ! et l'on m'a persuadé que 
j'avais séché toutes les larmes dans cettç contrée ! 
•Une lumière affreuse, affreuse! \ient' éclairer mes 
yeux. Va*., dis à ton maître... je le remercirai moi- 
même. {Le s^alet de chambre veut s en aller ^ elle jette 



ACTE II, SCÈNE II. a57 

dans son chapeau une bourse d'or.) Prendp cela pour 
m'a voir dit la vérité. 

LE VALET DE CHAMBRE, rejetant la bourse avec dédaiu sur la table. 

Mettez-la avec le reste. 

( Il sort. ) 
MI LAD Y, le regardant s'en aller. 

Sophie, cours après lui, demande-lui son nom; 
ses fils lui seront rendus. (Sophie sort; MUadj se 
promène en long et en large. Silence. A Sophie qui 
res^ient :) Le bruit n'a-t-îl pas couru que le feu avait 
consumé une ville sur la frontière et réduit quatre 
cents familles à la mendicité? 

( Elle lonae. ) 
SOPHIE. ' 

Pourquoi cette pensée vous vient-elle ? oui, cela est 
ainsi , et la plupart de ces malheureux servent main- 
tenant leurs créanciers, comme esclaves, ou périssent 
au fond des mines d'argent du Prince. 

UN DOMESTIQUE entre. 

Quels sont les ordres de Milady ? 

M IL ADY , lui remet Técrin. 

Que cela soit porté sans délai dans ce canton là ; 
on le convertira sur-le-champ en argent; je l'or-^ 
donne ; et le prix en sera distribué aux quatre cents 
familles que l'incendie a ruinées. 

SOPHIE. 

Milady, songez-vous que vous risquez la plus 
complète disgrâce ? 

MILADY, ayec noblesse. 

Voudrais-je porter dans mes cheveux les impréca- 
tions de ses sujets? ( elle fait signe au domestique de 

TOM. n. SchUier, ^^ 



258 L'INTRIGUE ET L'AMOUR, 

9' en aller) ou veux-tu que je succombe sotis lepoidà 
affreux dont m'accableraient tant de larmes ? Va , 
Sophie^ il vaut mieux avoir de faux diamans dans 
sa parure, que de telles actions sur sa conscience. 

SOPHIE. 

Mais de si beaux diamans I N'auriez-vous pas pu en 
donner de moins beaux? Non vraiment, Milady , ce 
n est point pardonnable. 

MILADT. 

Tu es folle ; les larmes qui brilleront dans leurs 
yeux reconnaissans, me paraîtront plus belles que 
toutes les perles et tous les diamans dont on orne- 
rait les couronnes de dix souverains. 

LE DOMESTIQUE tentn. 

« 

Monsieur le major de Walter. 

SOPHIE, t*élâoçant vers Milà^y. 

Dieu ! vous palissez ! 

• MILADY. 

Cest le premier effroi qui me vienne d'un homme. 
—* Sophie... dites, Edouard, que je suis indisposée... 
demeure... parait-il de bonne humeur ?... a-t-il 
souri?... qu'a-t-il dit? — Sophie, n'est-il pas vraî 
que je suis bien laide ? 

SOPHIE. 

Je vous conjure , Milady... 

LE DOMESTIQUE. 

Milady ordonne-t-^Ue que je le congédie ? 

MILADT, Ulbaliait. 

J^ g^ai cha^hié6 de le recevoir. ( Le dô/nestique 



ACTE II, SCÈ9E m. «69 

sort.) Parle, Sophie... que lui dirai-je ? comment le 
recevrai-je ? Je ne poiuTai pas dire une parole ; il 
se rira de ma faiblesse... il sera... AJbl quel près* 
sentiment ! . . . Tu me quittes , Sophie ?. . . demeure. . . 
Mais non, va-fen... si, demeure. 

( Le major traverse ranticliamLre. ) 
SOPfilE. 

Remettez-vous , il va entrer. 

/ 

SCÈNE III. 

FERDINAND DE WALTER, les précédens. 

FERDINAND, ig^èt «oe légère rëWrence. 

Si je vous interromps^ madame*. • 

MIL ADT, daM «n tMuble TÛiBIe. 

Rien ne m'intéresse dirvasta^ , monsimii: le 
major. 

FERDINAND. 

> 

Je viens sur Tordre de mon père... 

MILADT. 

Je lui en suis obligée. 

F4p:RDINAND. ^ 

...Pour vous annoncer que nous devons nous ma- 
rier. Tel est le dessein de mon père. 

MILADY, pAIr«ttnmbbiite. 

Et non pas celui de votre propre cœur? 



36a L'INTRIGUE ET L'AMOUR, 

FERDINAND. 

C'est ce, dont les ministres et les entremetteurs 
n'ont pas coutume de s'enquérir. 

MILADY, dans une angoisse qui étoufiè sa yoix. 

m 

Et TOUs-même, n'ayea^vous rien à ajouter? 

FERDINAND, jetant un regard sur la femme èe chambre. 

Beaucoup trop, Milady. 

MIL ADT fait signe à Sopbie de se retirer. 

Voulet-Yous TOUS asseoir sur ce sofa ? 

FERDINAND. 

Je ne serai pas long , Milady. 

ttILADY. 

Eh bien ? 

FERDINAND. 

Je suis un homme d'honneur» 

MILADY. 

... Que je sais apprécier. 

FERDINAND. 

Gentilhomme. 

MILADY. 

Il n'y en a pas de meilleur dans le duché. 

FERDINAND. 

Officier. 

MILADY, d'un ton aatteur. 

Vous indiquez les avantages que d'autres ont en 
commun avec tous; pourquoi vous taire sur les 
«ayantages bien plus grands qui n'appartiennent qu'à 
vous seul ? 



ACTE II, SCÈNE III. afif 

FERDINAND, sèchement. 

Cela est inutile ici. 

MIL AD Y, avec une angoisse toujours croissante. 

Que dois-je conclure de ce préambule ? 

FERDINAND, lentement et arec expression. 

Que rhonneur serait un obstacle^ si vous pouviez 
avoir le désir qu'on me contraignit à donner ma 
main. 

MIL A DY se lève. 

Qu'est-ce donc^ monsieur le major? 

FERDINAND, avec calme. 

C'est le langage de mon cœur , de ma naissaBce 
et de mon épée. 

MILADY. 

Cette épée. , vous la tenez du Prince. 

FERDINAND. 

Je la tiens de l'état ^ par la main du Prince f mon 
cœur y de Dieu ; ma naissance ^ d'une race de cinq 
cents ans. 

MILADY. 

Le nom du Duc... 

FERDINAND, avec chaleur. 

Le Duc peut-il changer les lois de l'humanité? 
peut41 frapper les consciences à son coin comme des. 
écus? Il peut fermer la bouche à l'honneur^. mais il, 
ne peut s'élever au-dessus de lui. Il peut couvrir sa 
honte d'un manteau d'hermine... Je vous en sup- 
plie, Miiady , ne parlons plus de cela. Qu'il ne soif- 
plus question de considérations acces;soires.| ni de, 



96» L'IHTRIGUE ET L'AMOUR, 

mes aïeux, ni de mqri uniforme , ni de l'opinion du 
monde. Je suis prêt à fouler tout cela aux pieds, dès 
que vous m'aurez montré que le prix de ce sacrifice 
n'est pas pire que le sacrifice lui-même. 

MIL AD Y, t'éloignant de lui avec douleur. 

Mou$ieur le major, je n'ai pas mérite cela* 



Pardonnez. Nous sommes ici sans témoins. La 
circonstance qui réunit tous et moi , aujourd'hui, 
pour la première «t la dernière fois, m'autorise , me 
contraint à ne tous point dissimuler mes plus in- 
tima aMitim0n«^ — U ne pp'entre pas dans la tète r 
Milady , qu'une dame de tant de beauté et d'esprit, 
douée de tant de qualités qu'un honnête homme eût 
appréciées, ait pu ^'^b^ndonner à un prince qui pe 
sait Toir en elle absolument qu'une... femme, et 
qu'ensuite cette dame n'éprouve point d'embarras, 
éfa offrant Sôii eocur à un honnête homme. 

MILADYf le regardant fixement et arec noblesse. 

Dites tout. 

FERDIIïAND. 

Vous vous dites Anglaisé. Permettez-moi de dire 
que je ne puis vous croire Anglaise. Une fille née 
libre chez le peuple le j^lus libre qui soit idus le 
etel , -un peuple <{ui a marne trop d'orgueil pomr en-^ 
een^ei^'les vertus dé l'étranger ; cette £iUe a-t-elle 
jtimâis pu se v^iîdre aux vices de l'étranger? il n'est 
pas possible que vous soyez Anglaise... ou le cœur 
de cette Anglaise serait d'autant plus misérable que 
celui de ses compatriotes est plus uAble et plus fier^^ 



ACTE Il/SCÈNE IIL ^3 

MIL AD Y. 

Avez^vous fini ? 

FERDINAND. 

On pourrait allëguçr 1^ vanité féminine... ]^ pas- 
i$ion.... le tempérament.... Tattrait des plaisir3; 
que souvent }a vertu survit à l'honneur ; que plu- 
sieurs étant entrées avec ignominie dans cette car- 
rière se sont ensuite concilié l'opinion du monde 
par de nobles actions^ et ont ennobli un odieux mé- 
tier par un digne emploi de leur position, — Maisi 
alors , pourquoi ce pays est-il plus monstrueuse- 
ment pressuré qu'il ne l'a jamais été ? — J'ai dit ceci 
au nom du dfkhé. -->- J'ai tini. 

MILADV, av«c douceiir et noblesse. 

C'est la première fois qu'on a osé me tenir de tels 
discours; et vous êtes le seul homme à qui je répon-* 
drais. — Vous rejetez ma main , je vous en estime; 
vous calomniez mon coeur^ je vous le pardonne. 
Mais que cela soit sérieusement , je ne puis le croire. 
Celui qui se risque à faire à une femme des offenses 
de cette sorte, lorsqu'elle n'a besoin que d'un seul 
mot pour le perdre , doit supposer une grande âme 
à cette femme, ou il est un fou. Vous faites retomber 
sur ma tête la ruine de cette contrée, que Dieu vous 
le pardonne ; ce Dieu tout-puissant , qui doit un jour 
juger et vous et le Prince et moi. Mais vous avez 
attaqué en moi les Anglaises , et je dois à ma patrie 
de me justifier de semblables reproches. 

F£RPINA^D, appuya sur ^ndjpée. 

Je suis curieux... 



a64 L'INTRIGUE ET L'AMOUR, 

MILADY. 

Écoutez donc ce qu'hormis à vous , je n'ai jamais 
coufié, je ne confierai jamais à personne. — Je ne 
suis pas une aventurière^ comme vous le supposez, 
Walter. Je pourrais m'enorgueillir, et dire que je 
suis du sang des princes ; que je descends de la tige 
du malheureux Thomas Norfolk , qui se sacrifia 
pour Marie, reine d'Ecosse... Mon père, premier 
chambellan du roi, fut accuse d'une intelligence 
criminelle avec la France , condamné, par acte du 
parlement , et décapité. Tous nos biens furent 
confisqués; nous-mêmes, bannis de ly^tre pays. Ma 
mère mourut le jour de l'exécution... "et moi, jeune 
fille de quatorze ans , je me réfugiai en Allemagne 
avec ma .gouvernante, un écrin de diamans , et 
cette croix de famille que ma mère mourante avait 
cachée dans mon sein , en me donnant sa dernière 
bénédiction. ( Ferdinand desfienl pensif y et jette un 
regard d'intérêt sur Miladj. Elle poursuit as^ec une 
émotion toujours croissante). Malade , sans nom , 
sans ressources et sans secours, orpheline, étran*-. 
gère , je m'arrêtai à Hamboui^g. — Je n'avais rien 
appris qu'un peu de français , à faire du filet et à 
jouer du piano ; et j'avais été accoutumée à manger 
dans l'or et dans l'argent, à dormir dans des lits ma- 
gnifiques , à voir dix laquais obéir au moindre si- 
gne , à recevoir les flatteries des plus grands sei- 
gneurs. — Six ans s'étaient déjà passés dans les 
larmes. Mon dernier diamant avait été vendu; 
ma gouvernante venait de mourir. Ce fut alors 
que ma destinée conduisit votre Duc à Hambourg.. • 



ACTE II, SCÈNE III. ^65 
Je me promenais un joui^ au bord de l'Elbe ; je re- 
gardais 1 eau couler^ et je commençais à me deman- 
der si le fleuve était plus profond que ma misère. 
Le Duc m'aperçut , me suivit, me parla, se jeta à 
mes pieds, et jura de m'aimer toujours. ( Elh sar* 
rête vwement émue, et reprend dune wix entrecoupée 
de sanglots. ) L'image de toutes les prospérités de 
mon enfance s'offrit à moi avec son séduisant éclat... 
Un avenir sans consolation se montrait deyant m.oi , 
sombre comme le tombeau ; mon cœur avait be- 
soin d'un cœur qui m'aimât Je me laissai en- 
traîner vers le sien. (^ Elle s'éloigne.) Maintenant ^ 
condamnez-moi. 

FERDIN AND trÀsému, la sait et la ramène. 

Milady, ô ciel! qu'ai-je entendu? qu'ai-je fait? — 
J'aperçois combien mes torts sont afIVeux. Vous ne 
pourrez jamais me pardonner. 

MILADY reyieat. £lle essaie de se remettre. 

Écoutez encore. — Le Prince avait , il est vrai , 
surpris ma jeunesse sans défense \ mais le sang des 
Norfolk se révoltait en moi. — Toi, Emilie, me criait- 
il , née d'une race de princes , et maintenant concu- 
bine d'un prince ! — L'orgueil et l'infortune combat- 
taient en mon cœur, quand le Prince ine conduisit 
ici. Et, alors , quel horrible specta<5le s'offrit à mes 
yeux ! — la corruption des grands de la terre est une 
hyène insatiable , qui cherche toujours des victimes 
à son ardente voracité. — Elle avait déjà aflft:euse- 
ment dévasté cette contrée ; elle avait séparé Fépoux 
de l'épouse ; elle avait brisé les liens les plus forts et 
les plus sacrés... Ici le tranquille bonheur d'une fa- 



aâ6 L'INTRIGUE ET L'ÀITOUR, 

mille éuU détruit ; là , un cœur innoMiit et sans 
.expérienca avait été entraîaé dana les ravages de la 
contagioQ , et de jeiwes fiUes perverties , mo^raot 
dans les convulsions de la rage , prononçaient en 
expirant le nom de leur corruptem*. Je me plaçai 
entre l'agneau et le tigre ^ et , dans un moment de 
passion » j'obtins dû prince le ^serment qu il ferait 
cesser ces sacrifices humai ns« 

FERDIMÂ.nD, dans \» plus vive agitation, se promène I grands pat. 

Asse2^ , M ilady^ assez. 

MILADY. 

Cette affreuse période avait fait place à une autre 
plus triste encore. La cour et le sérail fourmillaient 
du rebut de Fltalie. D'adroites Parisiennes avaient 
fait du sceptre leur redoutable jouet, et le peuple 
était la victime sanglante de leurs caprices. Leur 
règne finit, je les vis toutes tomber dans la pous- 
sière devant moi ; car je m'entendais mieux qu'au- 
cune autre en coquetterie. Je pris des mains du 
tyran voluptueux les rênes de Tétat, qii£ mes ca- 
resses en avaient fait tomber. Ta patrie ^ Waiter, 
sentit pour la première fois la main de L'humaaité , 
et se confia doucement à moi... (Elle se taiiei le 
regarde m^c abandon. ) Et l'homme qui seul pour- 
rait ne me point méconnaître, me force maintenant 
à célébrer ma propre grandeur, et à produire ma 
vertu silencieuse au grand jour de L'admiration ! 
--»- Walter, j'ai ouvert des prisons, j'ai déchiré des 
sentences de mort, j'ai abrégé l'horrible perpé- 
tuité des galères; dans les blessures incurables ,' j'ai 
du moins répandu quelques gouttes de baume; 



ACTE II, SCÈNE III. a6j 

j'ai renrersë dans 1% poussière des criminels puis* 
sans , et j'ai souvent , par des Carmes séduisantes » 
fait gagner à l'innocence sa cause y qucUe avait per- 
due... Âh I jeune homme I comUen cela m'ëtai^ 
doux ! avec quel orgueil mon cœur pouvnit repous- 
ser les reproches de mon illustre race ! . . . Et main- 
tenant , l'homme que ma destinée avait peut-être 
créé pour me dédommager de mes souffrances pas- , 
sées , l'homme que déjà dans mes songes ma brû- 
lante ardeur croyait saisir. . • 

FERDINAND, linterrompanl. 

C'en est trop, c'en est trop. Ceci est contre nos 
conventions, Milady. Vous deviez repousser des im- 
putations, et c'est moi dont vous faites un coupable ! 
— Épargnez-moi ,. je vous en conjure ; épargnez 
mon cœur, que déchirent la honte et un doùlcoireux 
remords. 

MIL A. D Y , lui prenaat la ipiin. 

Maintenant *ou jamais ! J'ai assez monti^é l'hé- 
roïne ; il faut que tu seates aussi le pouvoir de mes 
larmes. ( j^i^ec tendresse. ) Écoute , Walter ! si une 
malheureuse attirée à toi par une force irrésistible , 
foute^pnissante , s'approchait de toi , le cœur rem- 
pli d'un amour ardent et inépuisable./* Walter ! et 
que tu profôrasses encore le mot glacial d'honneur?. . . 
Si cette malheureuse... oppressée sou^ le sentiment 
de sa honte... excédée du vice... héroïquement ré- 
solue à écouter le ciû de la vertu... si elle se jetait 
ainsi... dans tes hr9is{eller entoure de ses brus, avec 
une expression suppliante et solennelle)... si elle de-^ 
vait ^fre sauvée par toi... par toi rauiené^ au ciel » 



9M L'INTRIGUE ET L^AMOUR, 

ou bie^. . . (elle détourne son visage , et continue dune 
yoix sanglotante ) ou bien que , fuyant ton image , 
obéissant à la voix horrible du désespoir, elle dût se 
replonger dans Tabime odieux du vice?... 

FERDINAND, se dégageant de ses bras, et paraissant oppressa. 

Non y par le ciel ! je ne puis soutenir ceCi... MiLa- 
dy, il faut, le ciel et la terre l'exigent de moi,... il 
faut que je vous fasse un aveu , Milady. 

MILADY, s'ëloignantdelai. 

Pas à présent ! par tout ce qu'il y a de plus sacré , 
pas à présent!... pas dans ce moment horrible où 
mon cœur déchiré saigne sous mille poignards... 
C'est la vie ou la mort... et je n'ose pas... je ne veux 
pas l'entendre. 

FERDINAND. 

Cependant, chère Milady, il le faut ; ce que je vous 
dirai allégera ma faute, et sera une puissante excuse 
de ce qui s'est passé. — Je me suis mépris sur vous , 
Milady. Je pensais , je désirais vous trouver digne 
de mon mépris ; je suis venu ici fermement résolu à 
vous offenser, et à mériter votre haine. Heureux 
tous deux si mon projet eût été accompli ! (// se tait 
un moment, puis reprend àwix basse et timidement.) 
J'aime, Milady.... j'aime une fille de famille bour- 
geoise, Louise Miller, la fille d'u^i musicien. (Mi- 
ladj détourne le visage et pâlit; il continue plus wVe- 
ment, ) Je sais où cet amour me précipite ; mais si la 
prudence m'ordonne de taire cette passion, le de- 
voir n'en parle que plus haut. C'est moi qui suis le 
coupable , je lui ai arraché la douce paix de l'inno- 



ACTE II, SCÈNE III. 269 

tence, j'ai hetcé son cœur d'espérances exagérées , 
et je l'ai » traîtreusement livrée à l'impétuosité des 
passions. Vous pouvez me rappeler mon rang, ma 
naissance, les principes 4e mon père ; mais j'aime... 
mes espérances sont venues à ce point que la nature 
combattra les convenances, et ma résolution les pré- 
jugés; nous verrons à qui 'restera le champ de ba- 
taille, à l'étiquette ou à l'humanité. {Miladj durant 
ce discours, s'est retirée au fond du salon, et a caché 
son visage dans ses mains. Il la suit.) Avez-vous 
quelque chose à me dire , Milady ? 

MILADY, avec Te^ pression d'ane vÎTe souffrance. 

Rien, monsieur de Walter, rien /sinon que vous 
perdez, vous, moi, et encore une troisième. 

FERDINAND. 

Encore une troisième ? 

MILADY. 

Nous ne pouvons être heureux ensemble, nous 
serons donc les victimes de la précipitation de votive 
père : jamais je ne posséderai le cœur d'un homme 
qui m'aura donné sa main par contrainte. 

FERDINAND. 

Par contrainte , milady ? donnée par contrainte ? 
et cependant donnée? Pourriez-vous contraindre la 
main sans le cœur ? pourriez-vous ravir à une jeune 
fille un homme qui est pour elle tout l'univers? 
pourriez-vous arracher de cette jeune fille un 
homme pour qui elle est tout l'univers ? Vous , Mi- 
lady , vous qui , tout à l'heure , étiez cette Anglaise 
admirable, le pourriez-voûs? 



970 L'IHTRIGUE ET L'AMOUR, 

MILADY. 

Je le dois. {As^ecforce et d'un ton sérietêx.) Ma 
passion^ Walter, aurait pu céder à mon atfection 
pour vous , mon honneur ne* le peut pas. La publia- 
cité (}e tout ceci nous enchaîne : tous las regards^ 
tous les traits de la malignité sont dirigés sur moi ; 
ma honte est ineffaçable, si je suis refusée pai^un des 
sujets du Prince. Arrangez-vous avec votre père, 
tirez-vous-en comme vous pourrez j moi , je feai 
jouer toutes les mines. 

( Ell« tort précipitamment. Le major demeure immobile et muet , ensuite il lort di 

désespère. ) 

SCÈNE VI. 

La chambre du musicien. 

MILLER, SA FEMME, LOUISE. Ils entrent. 

MILLER, rairajiilé. 

Ne 1 avais-je pas prédit ? 

LOUISE, l'approdiaQt'de loi aftc in^aiétnAe. 

Quoi, mon père? (juoi? 

MILLER, Mp>«MmtetflftU««mmeiMilett* 

Mon bel habit, vite... je veux le premier...— 'une 
chemise à manchettes.— Je me Tëtaii bien icna^é. 

LOUISE. 

Au nom du ciel! qu'est-ce donc? 

JiéL FEMME. 

Qu'y a-t-il? qu'est-ce que c'est? 



ACTE II, SCÈNE IV. *-^t 

MILLER , jetant sa perruque au milieu de la cLambre. 

Vite , chez le perruquier ! — Ce qu'il y a ? (Se re- 
gardant dans un mirÊÈ.) Et ma barbe qui est longue 
d'un doigt l — ^ Ce qu ily a ? ce que tu as fait , caro-^ 
gne. Le diable est déchaîne ^ c'est toi qui as appelé 
le tonnerre. . 

LA FEMME. 

Voyez donc, tout tombe toujoui^s sur moi. 

MILLER. 

I 

* Sur toi? oui , langue maudite } et sur qui donc? 
et ce m^tin , avec ton diable de jeune homme ? N^ 
i'ai-je pa^ dit au moment même ? le Wurm a babillé. 

LA FEMME. 

Ah ! c'est cela ? comment peut-tu le savoir ? 

MILLER. 

Comment je peux le savoir ! Là-bas, à la porte de 
la maison, un drôle de chez le ministre qui demande 
le musicien. 

LOUISE. 

Je suis morte ! 

MILLEtl. 

Et toi aussi, avec tes yeux bleus ! (// rit avec amer- 
iume.) Le proverbe a raison; quand le diable a 
pondu dans un nid, il y engendre une jolie jSUe : 
j'en sais quelque chose à présent. 

LA FEMME. 

D'où sais^ta donc qu'il s'agit de Louise ? ne peitx^ 
tu pas avoir été recommande a« d«c? il te veut 
peut-être pour son orchestre. 



a72 L'INTRIGUE ET UAMOUR, - 

MILL£R , prenant sa canne. 

Que le feu du. ciel te brûle! L'orchestre.... oui^ 
tu y feras le second dessus^ eji^oi je tiendrai le bâ- 
ton. (// se jette sur une chais^Xh ! Dieu du ciel ! 

LOUISE, pile et presque évanoaie. 

Ma mère! mon père ! Ah! que je sojufire! 

MILLER, s*éUnçant de sa cbaise. 

Âh ! que ce gratte-papier passe seulement une fois 
à portée de mon bras, qu'il y passe... dans ce monde 
ou dans l'autre ! si je ne lui broie pas le corps et 
l'àme menu comme chair à pâté , si je ne lui écris 
pas sur le dos les dix commandemens, le pater noster, 
les sept psaumes de la pénitence et tous les livres de 
Moïse et des prophètes , de façon que les nîarques 
pourront se lire encore le jour de la résurrection des 
morts!... 

LA FEMME. 

Oui, jure et tempête; cela conj\irera-t-il le diable 
à présent ? Dieu tout-puissant , ayez pitié de nous ! 
que faire? quel parti prendre? qu'entreprendre? 
Père Miller , dis donc? 

(Elle marche dans la clumbre en sanglotant.) 
MILLER. 

J'irai sur-le-champ chez le ministre ; moi-même 
je lui parlerai... je lui déclarerai... Tu savais cela 
avant moi, tu aurais pu' m'en avertir; cette fille 
aurait pu encore entendre raison, il aurait été 
temps encore.... mais non. A présent comment ar^ 
ranger cela ? comment se tirer de là ? Tu as mis dix 
bois sur le feu; eh bien, prends garde au profit de toit 



ACTE II, SCÈNE V. a^S 

beau métier d^entremetteuse : bois le vin que tu as 
tiré. Je prends ma fille sous le bras.^ et je passe la 
frontière. 



SCÈNE Y. 

Les préecdens; FERDINAND DE WALTER se pré- 
cipite dans la chambre effrayé et hors d'haleine. 

FERDINAND. 

Mon père est-il venu? 

LOUISE, arec ua cri d'effroi. 

Son père ! Dieu tout-puissant ! 

LA FEMMME, joignant les maiiu. 

Le Président ! c'est fait de nous ! 

MILLER, avec un rire de désespoir. 

Dieu soit loué , Dieu soit loué ! voici la fête qui 
commence. 

FERDIN ANDyëltnce vers Louise, et la presse dant ses bns. 

« 

Tu es à moi; que le ciel et renfei" se jettent entre 
nous ! 

LOUISE. 

Ma mort est certaine; — mais parle; tu as pro- 
noncé un mot terrible : ton père ! 

FERDINAND. 

Rien^ rien ; tout est surmonté : tu es à moi de nou- 
veau ; je suis à toi de nouveau. Ah! laisse-moi respi- 
rer sur ton cœur;... ah î le moment a été terrible. 

Ton. II. Schilier. l8 



274 L'INTRIGUE ET L'AMOUR, 

LOUISE, 

Lequel? Tu me fais mourir. 

FERDIN kVD M recal«, «t la regardant aTee exprenion* 

Un moment, Louise, où une figure étrangère 
s'était placée entre toi et moi... où mon amour pa- 
lissait devant ma conscience... où ma Louise cessait 
d'être tout pour 'moi. ( Louise se laisse tomber éva- 
nouie sur une chaise : Ferdinand court s^ers elle , de- 
meure muet , en fixant les yeux sur elle , puis s'en 
éloigne tout à coup dans la plus s^ive agitation. ) Non , 
jamais ! . . . impossible , Mikdy ! . . . d^e^t démander 
trop; je ne puis te sacrifier cette innocente créa- 
ture. Non, par le Dieu tout-puissai^t ! non, je ne 
puis anéantir un serment que ces yeux mourans me 
rappellent mieux que ne ferait la foudre du ciel... 
Milady, regarde ici... Regarde ici, père barbare... 
dois-je égorger cet ange? (// se précipite vers elle 
dun air résolu* ) Je la conduirai devant le trône du 
souverain juge, et si mon amour est un criine, 
l'Éternel nous le dira. (// la prend par la main , si 
la soulevé de son siège. ) Prends courage , ma bien- 
aimée, tu ^s vaincu. Je revieps près de toi, vain- 
queur du plus rude combat. 

LOUISE. 

Non, non; ne me déguise rieri ; prononce l'horri- 
ble sentence. Tu as liommé Milady ? — Le fi'isson dç 
la mort me saisit. — On dit qu'elle va se marier. 

' FÉRDtlï AND , sis jetant aux pied« de Louise. 

Avec moi, malheureuse ! 



ACTE II, SCÈNE V. 2^5 

LOUISE, après un moment de silence, d'une voix tremblante, mais douce, et avec 

un calme affreux. 

Eh bien.... c'est ce que je craignais. Ce vieillard 
me Ta dit souvent.... je ne voulais jamais le croire. 
( Elle se tait; puis se jette en pleurant dans les bras 
(h son père, ) Mon père, ta fille te revient... Pardon, 
mon père... est-rce la faute de ton enfant, si ce rêve 
a été si beau.. . et le réveil si terrible ? 

MILLER. 

Louise ! Lquisc ! — Dieu ! elle est saus conoais- 
sance. — Ma fille , ma pauyre enfant ! — Maudit soit 
le séducteur ! maudite soit cette entremetteuse ! 

LA FEMME, se jetant, en sanglotant, sur Louise. 

Ai-je mérité cette malédiction, ma fille? Que Dieu 
vous pardonne , baron I que vous a fait cet agneau 
pour l'égorger ? 

FERDINAKP, s'tflançtnt Ters eux. 

Mais je traverserai ces in,trig\ies. Je boiserai les 
lieiis de, fer du préjugé. Homme libre, je ferai 
mon qbQilc; et ces âmes de , vermisseau viendront 
ramper devant T.opuvrç gigantesque de mon amour ! 

( Il veut sortir. ) 
LOUISE se relève tremblante et veut le suWre. 

Demeure , demeure ! ou veuMu aller ? Mon père, 
ma mère , c'est dans ce mqment cj^angpisse qu il 
nous abandonne. 

L A FEMME , le suivant , et s^attacbant à lui. 

Le Président va venir ici.... il maltraitera notre 
enfant.... il nous maltraitera.,., et vous nous aban- 
donnez, monsieur de Waller? 



S76 L'INTRIGUE ET L'AMOUR, 

MILLER, avec un rire de dâespoir. 

Il nous abandonne? sans doute I... Et pourquoi 
pas? elle lui a tout donne. {Il prend le major 
if une main , Louise de Vautre. ) Doucement , mon- 
sieur! ne sortez pas de ma maison en ce moment... 
Attends ton père ici y si tu n'es pas un scélérat : 
conte-lui , imposteur y comment tu as pu t'intro- 
duire dans son cœur ; ou par le ciel ! ( as^ec ifiolence 
et en lui jetant sa Jille ) il faudra que tu écrases 
devant moi cette gémissante créature, que son amour 
pour toi condamne à la honte. 

FERDINAND revient, ae promène à grands pas d*an air pensif» 

Il est vrai que )e pouvoir du Président est grand. 
Le droit paternel est un mot puissant; il peut 
même servir de voile à un forfait; il peut aller 
loin... très-loin... Cependant s'il pousse mon amour 
aux dernières extrémités... Viens ici, Louise; mets 
ta main dans la mienne. (iZ lui prend la main asfec 
vii^acité. ) Puisse Dieu ne pas m'assister à mon aer- 
nier soupir y si le moment qui séparera ces deux 
mains, n'est pas aussi celui où sera rompu tout lien 
entre moi et la vie ! 

LOUISE. 

Ah ! que je souffre ! Ne me regarde pas ; tes lèvres 
tremblent; ton regard est terrible. 

FERDINAND. 

Non y Louise y ne tremble pas ; ce n'est pas un in- 
sensé qui te parle. Dans ce moment décisif^ où le 
cœur oppressé se fait jour avec une inconcevable 



ACTE II, SCÈNE VI. 277 

impétuosité , j'ai pris ma résolution ; le ciel m'a fait 
cette précieuse grâce. Je t'aime^ Louise. •• Tu seras 
à moi , Louise. Maintenant , je vais à mon père. 

( n vei^t sortir promptement , et ae rencontre avec son père. ) 

SCÈNE VI. 

• 

Les précédens ; LE PRÉSIDENT , suivi de plusieurs 

domestiques. 

LE PRÉSIDENT, en entrant. 

Il est déjà ici. 

(Tons sont effrayés. ) 
FERDINAND, reculant de quelques pas. 

Dans l'asile de l'innocence. 

LE PRÉSIDENT. 

Oii le fils apprendra à obéir à son père. 

FERDINAND. 

Permette?-nous cependant... 

LE PRÉSIDENT, Tinterrompant, s'adresse à Miller. 

Vous êtes le père ? 

MILLER. 

Miller 9 organiste de la ville. 

LE PRÉSIDENT, à b femme. 

Vous, la mère?- 

FERDINAND, à MiUer. 

Père , éloignez votre fille , elle va se trouver mal. 



278 L'AMOUR ET L'iNTRIGUE, 

LE PRÉSIDENT. 

Prëcaation superflue ! je lai ferai bien révenir. 
( A Louise. ) Connaissez-vous depuis long-temps lé 
fils du Président ? 

LOUISE. 

Je ne me suis jamais informée de son père. Fer- 
dinand de Walter me recherche depuis le mois de 
novembre. 

FERDINAND. 

. . . Vous adore ! 

LE PRÉSIDENT. 

Avez-vous quelque promesse ? 

FERDINAND. 

Il y a peu d'instans y les plus solennelles y devant 
Dieu. 

LE PRÉSIDENT, arec coUre i ion fik. 

Cet aveu-là est déjà une preuve de ta folié. {^A 
Louise.) J'attends votre réponse. 

LOUISE. 

Il m'a juré amour. 

FERDINAND. 

Et il tiendra son serment. 

LE PRÉSIDENT. 

Faut-il que je t'ordonne dé te taire ? — Reçûtes- 
vous ce serment ? 

LOUISE, avee tendreate. 

J'en fis un pareil. 

FERDINAND, dnneToix ferai*. 

L'engagement est pris. 



ACTE II, SCÈNE VI. 279 

LE PRÉSIDENT. 

Je ferai chasser cet écho. {A Louise j cTun ion de 
méchanceté. ) Mais pourtant il vous a toujours payéo 
comptant ? ♦ 

LOUISE. 

Je ne comprends pas votre question. 

LE PRÉSIDENT, avec un rire dédaigneux. 

Âh !.., Eh bien ! je veux dire seulement... cha- 
que métier a , comme on sait , son salaire. Ainsi , 
j'espère que vous n^avez pas accordé vos faveurs 
gratuitement... Ou peut-être ne receviez-vous que 
des acomptes ? 

FERDINAND, s'écrie comme un futieux. 

Par l'enfer ! qu'est-ce que cela? 

LOUISE, au magoir, aVec dignité et dédain. 

Monsieur de Walter , maintenant vous êtes libre. 

FERDINAND. 

Mon père , la vertu commande le respect , inéme 
sous les haillons de la misère. 

* • 

LE PRÉSIDENT, éclatant de rire. 

Plaisante prétention ! le père doit respecter la co- 
quine de son fils? 

L O 1 S E , tombe évanouie. 

Dieu du ciel et de la terre I 

FERDINAND, en même temps, s'avance vers le président, met la main sur «on 

ép^, mais la laisse aussitôt retomber* 

Mon père, je vous devais la viej nous somm^ 
quittes, (il repousse son épée dans le fourreau.) Voilà 
votre diplôme de père déchiré. Vos droits sont 
anéantis. 



É^M 



a8o L'INTBIGUE ET L'AMOUR, 

MILLER, qui jvatfoeAk s'ëtait tena tiBÛdement à Técart, t'aTaBce ▼«» le Présidait; 
tantôt set dents grincent de fureor , tabtôt il tremUe de fnjeor. 

Votre excellence... l'enfant appartient au père... 
réyërence parlant. Insulter calomnieusement une 
fille 9 c'est donner un soufflet à son père,... et un 
soufflet en yaut un autre , . . . c'est comme ça chez 
nous ,... reTerence parlant. 

LA FKMME. 

Secourez-nous, et sauvez-nous , mon Dieu. — - A 
présent yoilà ce vieux qui s'emporte. Tout l'orage 
Ta nous tomber sur la tête. 

LE PRÉSIDENT, qoi n*a pw bien entendu. 

L'entremetteur se fâche aussi ! — Nous parlerons 
tout à l'heure du métier que tu fais. - 

MILLER. 

Révérence parlant , je m'appelle Miller , si vous 
voulez entendre un adagio... mais je ne me mêle 
pas des affaires galantes. Tant que la cour récla- 
mera la préférence , ce commerce ne viendra pas à 
nous autres bourgeois,... révérence parlant. 

LA FEMME. 

Au nom du ciel , mon cher homme ! tu perds ta 
femme et ta fille. 

FERDINAND. • 

Vous jouez ici un rôle , mon père , pour lequel 
vous n'auriez pas , au moins , dû appeler des té- 
moins. 

MILLER, s'approchant encore pins, et prenant courage. 

Entendez-vous l'allemand ^ .. . révérence parlant? 
— Votre excellence ordonne et commande dans le 



ACTE II,. SCÈNE VI. ' a8i 

duché ; mais ici je suis chez moi. Si jamais je vous 
remets une pétition , alors je serai votre dévoué ser- 
viteur ; mais un voisin malhonnête , je le jette à la 
porte , . . . révérence parlant. 

LE PRÉSIDEPïT, pile de colère. 

Comment ? qu'est-ce que c'est ? 

(Il va à lui.) 
MILLER, recale doucement. 

Monseigneur^ c'est mon opinion, révérence 

parlant. 

LE PRÉSIDENT, en fureur. 

Ah ! misérable ! tu iras dire ton opinion dans 
la maison de force. — Allez , qu'on avertisse les 
gens de justice. (Quelqu'un de sa suite s'en i^a, le 
Président se promène à grands pas et en fureur. ) Le 
père à la maison de force. — La mère au caixan , 
avec la coquine de fille. La justice me prêtera son 
bras. Ah ! j'aurai une terrible satisfaction pour 
cet affront. — Une telle race renverserait mes 
plans , et brouillerait le père avec le fils ! — Ah ! 
misérables , votre ruine assouvira ma haine ; toute 
la couvée, le père, la mère et la fille seront sacri- 
fiés à l'ardeur de ma vengeance. 

FERDIN AND sWauce et se place au milieu d'eux arec une tranquille fermeté* 

Non! soyez sans crainte; je suis là. (-^ son père 
d'un ton soumis ) Point de précipitation , mon père. 
Si vous avez quelque soin de vous-même , point de 
violence. Il y a une région dans mon cœur, où le 
nom de père n'a jamais été entendu,... ne pénétrez 
pas j^ttsque^là. . 



282 L'INTRIGUE ET L'AMOUR, 

LE PRÉSIDENT. 

Indigne y tais-toi. N'irrite pasdaTantage ma colère. 

MILLER, reTenanfcde m profonde «tap«or« 

Femme , prends soin de ton enfant. Je cours Ters 
le Duc. — Le tailleur de la cour ! c'est le ciel <jui 
m'a inspiré cette idée ; le tailleur de la cour prend 
des leçons de flûte chez moi. Je ne puis manquer 
d'arriver jusqu'au Duc. 

LE PRÉSIDENT. 

Jusqu'au Duc » dis-tu ? as^tu ouUié que je gardr 
le seuil de la porte y et qu'il faut passer par-là, ou 
se rompre le cou. Jusqu'au Duc ? imlnéciU ! tente- 
le y et tu seras enterré tout vivant dans un cachot 
profond y où la nuit fait les yeux doux à l'enfer; 
et tu ne retourneras jamais à la lumière y ni au 
monde. Secoue alors tes chaines et dis en plearaat : 
ah I c'est trop fort. 

SCÈNE VIL 

Les précédens y des gens de justice- 

FERDINAND , court yen Loaitp qui lo»b« â 4cwi «iort«<Uiu mi krts. 

Louise! secourez4a ! secoures-la ! l'effroi la tue. 

(Miller saisit sa canne; il enfonce son vinpeatt snr ta tète, et «e tient prêt k rftttaqae- 

Sa femme se j#tte aux genoux du Plrésident. 

LE PRÉSIDENT, anx gens de justice , en montrant sa plaque et son cordon. 

Au nom du Duc , prêtez main-forte. — Jeune 
homme; laisse cette fille. . . évanouie ou non , quand 



ACTE II, SCÈNE VU. 283 

une fois elle aura le collier de fer , on la fera bien 
revenir à coups de pierres. 

LA FEMME. 

Miséricorde ! votre excellence ! miséricorde ! mi- 
séricorde ! 

MILLER , faisant rtlefer sa femme. 

Mets-toi à genoux devant Dieu^ vieille sotte ^ et 
non pas devant... des scélérats^ -*"* je suis déjà con- 
damne à aller en pris(^. 

LE PRÉSfDfiNT, se uorâtnt les lèf ns. 

Tu pourrais te tron>per > coquin. Il y a encore pla- 
ce à la potence. ( jiux gens de justice) Faut-il vous 
le dire encore une fois ? 

(lies i^ns de justice s'avancent vers Louise.) 
FERDINAND s'^nco furieivx et se place devant elle. 

Qui osera 7 (Il prend son épée par le fourreau et 
menace de frapper avec la poignée ) Le premier qui 
risquera de la toucher^ je lui fais sauter le crâne. 
( ^u Président ) Épargnez-vous , mon père. Ne pous- 
sez pas les choses plus loin. 

LE PRÉSIDENT 4 dW tonde mesiM iu«|MII}«iiaitiee. 

Poltrons ! si vous Youlea conserver votre pain , 
obéissez. 

(Les gens de justice s'approchent de Louise. ) 
FERDINAND. 

Par la mort et l'enfer 1 ye vous le dis : retirez- 
vous.-^ Encore une foi^ , aytz pitié de vous-même ; 
ne me poussez pas à bout , mon père. 



284 L'IHTRIGUE ET L'AMOUR, 

LE PRÉSIDENT, avec colèra. 

Est-<e comme cela que vous faite» votre deyoir , 
misérables ? 

(Let gens de justice s^ipprocheiit davantage.) 
FERIUNAND. 

Eh bien ! puisqu'il le faut... ( ilUre son épée, et 
en blesse quelques-uns ) La justice me le pardonnera 
bien. 

LE PRÉSIDENT , en fuiviir. 

Je verrai si cette ëpée me touchera aussi. 

( n l'aTaBce, prend Looiae , et k remet aux gens de justice. ) 
FERDINAND, avec un rire amer. 

Mon père , mon père ^ vous faites ici une épi- 
gramme mordante contre la Divinité, qui s'est si fort 
méprise sur ses créatures qu'elle a fait , d'un excel- 
lent valet de bourreau /un mauvais ministre. 

LE PRÉSIDENT, à m suite. 

Emmenez-la. 

FERDINAND. 

Mon père , elle figurera au carcan avec le major ^ 
fils du Président.... Persisteas-vous encore? 

LE PRÉSIDENT. 

Le spectacle en sera plus bouffon. Allez. 

FERDINAND. 

Je jette mon épée d'officier sur cette jeune fille. . . 
Persistez-vous encore? 

LE PRÉSIDENT. 

Une épée ne convient pas à un homme qui va au 
carcan; — Allons , allons ; vous avez entendu mes 
ordres. 



ACTE II, SCÈNE Vil a85 

I 

FËKDIN AI9D arrache Louise aux gens de justice; il la tient d'un bras, et de Fautre 

dirige son éptfe sur elle* 

Mon père , plutôt que de laisser déshonorer mon 
épouse^ je lui percerai le sein. . . Persistez-vous encore? 

LE PRESIDENT. 

Fais-le si ton épée a le fil. 

FEUDIN AN D quitte Louise , et levant les yeux au ciel avec fureur. 

Dieu tout-puissant^ tu en es témoin ! il n'y a pas un 
moyen humain que je n'aie tenté ; je suis contraint 
d'user d'un moyen diabolique.... vous l'envoyez au 
carcan; alors... (il s^ approche du Président et crie à 
son oreille.) alors je raconte à toute la ville ^ comme 
on devient président. 

(Il sort.) 
LE PR ÉSIDENT, comme frapptf de la foudre. 

Qu'est-ce donc? Ferdinand ! • . . qu'on la laisse libre. 

( n court joindre le major.) 



FIIÏ DO PREMIER ACTE, 



s86 L'INTRIGUE ET L'AMOUR, 



^»W»%l)>MI%W(l(>>'»»ll»»»>»*<»»»i>*>»<^*«»****»*>*»*%%%**»**^^**^i»»**»>«<»W<*»*»>**»*** % «»**wr%»<>^%% 



ACTE TROISIEME. 



SCÈNE PREMIÈRE. 

Un salen chez le président. 

LE PRÉSroENT et LE SECRÉTAIRE WURSf . 

Us entrent. 

LB PRÉSIDENT. 

C'est un trait infernal. 

WURM. 

C'est ce que je craignais^ monseigneur; la con- 
trainte aigrit les gens exaltes , et ne les convertit ja- 
mais. 

LE PRÉSIDENT. 

J'avais mis toute ma confiance dans ce plan de 
conduite. Voilà comme je raisonnais : si la fille est 
déshonorée^ lui, comme officier, sera forcé de l'aban- 
donner. 

WURM. 

Excellent, si vous aviez pu en venir jusqu'à la 
déshonorer. 

LE PRÉSIDENT. 

Et cependant.... quand j'y pense de sang-froid.... 



ACTE III, SCÈNE I. 287 

je n^aurais pas dû m'en laisser imposer ; c'était une 
menace que jamais il n'a pu me faire sérieusement. 

WURli. 

Ne Yous y fiez pas ; la passion irritée n'est arrêtée 
par aucune extravagance. Vous m'avez dit que mon- 
sieur le major avait toujours secoué la tête quand 
vous lui parliez de votre conduite, je le crois; les 
principes qu'il a rapportés ici des universités ne me 
paraissent pas fort bons. Qu'a-t-on à faire de toutes 
ces rêveries fantastiques de grandeur d'âme et de 
noblesse personnelle y dans une cour où la grande 
sagesse consiste à se faire adroitement et à propos, 
tantôt grand 9 tantôt petit? Il est trop j^une, tix)p 
ardent pour prendre goût à la marche lente et tor- 
tueuse de l'intrigue : rien ne peut mettre son ambi- 
tion ^n mouvement que ce qui est grand et aven* 
lureux. 

LE PRÉSIDENT, avec distraction. 

Mais en quoi ces justes observations peuvent-elles 
servir à notre affaire? 

WURM. 

Elles montrent à votre excellence oîi est la plaie, et 
peut-être quel pourrait être le remède. —-Un homme 
de ce caractère, excusez-moi, ne devait jamais être 
pris pom* confident, ou jamais poussé à devenir en- 
nemi, n abhorre le moyen par lequel vous vous êtes 
élevé; peut-être le devoir filial a-t-il jusqu'ici en- 
chaîné la langue du dénonciateur. Si vous lui don- 
nez l'occasion légitime de la délier, si, en livrant 
des assauts répétés à sa passion , vous lui persuadez 
que vous n'avez point la tendresse d'un père, alors 



t88 L'IKTRIGUE ET L'AMOUR, 

les patriotiques devoirs prendront le dessus ; la bi-* 
zarre fantaisie de livrer une grande victime à la 
la justice, pourrait bien, à elle seule, avoir déjà 
assez d'atti^aits à ses yeux pour l'entrainer à perdre 
son père. 

LE PRÉSIDENT. 

Wurm , Wurm , vous me conduisez là au bord 
d'un précipice horrible. 

WURM. 

C'est pour vous en retirer, monseigneur. Oserais* 
je vous parler franchement? 

LE PRÉSIDENT tWied. 

Comme un damné à son compagnon dedamnatioa. 

WURM. 

Excusea^moi donc. — Vous avez dû, ce me semble, 
votre position de président à votre souplesse de dour- 
tisan : pourquoi ne Femploiriez-vous pas dans 
votre rôle de père? Je me souviens avec quelle cor- 
dialité vous engageâtes jadis votre prédécesseur à 
cette partie de piquet , et comment vous lui fîtes si 
amicalement passer à boire du vin de Bourgogne , 
la moitié de la nuit, de cette nuit même où la grande 
mine devait jouer et faire sauter mon homme en 
l'air. Pourquoi vous montrez-vous à votre fils en 
ennemi? Jamais il n'aurait dû découvrir que je savais 
toute l'affaire de ses amours; vous auriez dû con- 
treminer le roman du côté de la fille et conserver le 
cœur de votre fils ; vous auriez agi comme un géné- 
ral prudent qui ne mène pas l'élite de l'armée à 
l'ennemi, avant d'avoir excité le désordre dans ses 
rangs. 



ACTE m, SCÈNE L aSg 

LE PRÉSIDENT. 

Comment s'y prendre ? 

WDRM. 

De la manière la plus simple ; la partie n'est paâ 
encore perdàe. Oubliez un moment que vous êtes 
père , ne luttez point contre une passion que toute 
résistance augmentera^ chargez-m'en , et je saurai 
bien y fi^re éclore, par sa propre chaleur, le serpent 
qui la dévorera. 

LE ^RÉSIDENT. 

Je suis curieux.... 

WURM. 

Ou je connais bien mal le thermomètre des carac- 
tères, ou monsieur le major .doit être aussi terrible 
dans la jalousie que dans l'amour. Donnez-lui sur> 
la fille des soupçons — vraisemblables ou non;; un 
grain de levain suffira pour mettre toute la masse 
(Kins une fermentation destructive. 

LE PRÉSIDENT. 

Mais où prendre ce grain de levain ? 

WÇRM. 

C'est là le point. Avant toutes choses , monsei- 
gneur , dites-moi combien vous fait mettre sur jeu 
la résistance prolongée du major; quel degré d'ina- 
portance vous attachez à voir finir le roman de votre 
ûls avec cette petite bourgeoise , et à mener à con- 
clusion le mariage avec lady Milford ? 

fc LE PRÉSIDENT. 

Pouvèz-vous le demander, Wurm ? tout mon crédit 

TOM. II. Schilier, I9 



ago L'INTRIGOï; ET L'AMQUR, 

est en péril si cet arrangement avec niilady échoue, 
et si je violente mon fils il y va de ma tête. 

WURM, gaiement. 

Maintenant faites-moi la grâce de m'entendra. 
Contre monsieur le major nous déploîrons la ruse ; 
contre la fille nous appellerons tout votre pouvoir à 
notre aide , nous lui dicterons un billet doux adressé 
à une tierce personne , et nous le ferons tomber de 
la bonne façon aux mains du major. • 

LE PRÉSIDENT. 

Quelle pauvre folie ! comme si elle se détermine- 
rait à écrire tout de suite sa propre sentence de mort ! 

WURM. 

Il le faudra bien, si vous me laissez carte blanchç. 
Je connais parfaitement son bon cœur, elle est mor- 
tellement vulnérable par deux points; nous assié- 
gerons sa conscience sur ces deux points-là : son père 
et le major; nous ne mettrons pas du tout celui-ci eu 
jeu f et nous pourrons d'autant plus facilement nous 
servir du musicien. 

LE ]p^ÉSID££fT. 

Par exemple... 

WURM. 

D'après ce que votre excellence m'a dît de ce qui 
s'est passé dans sa maison , il n'y aura rien de plus 
facile que de menacer le père d'un procès criminel. 
La personne du favori, du garde des sceaux, est en 
quelque sorte une oûibre de la majesté : les offenses 
contre lui sont des crimes contre elle. Bu moins 
avec cet argument ipal cousu , y a-t-il de quoi faire 
passer Iç P9]^xre di^blç par i^n trçu d\iguiUe. 



ACTE III, SCÈNE L !^i 

Cependant , l'affaii^e ne pourrait psis^ être mepée 
sérieusement. 

"WURJli. 

Pas jusqu^au bout ^ certainement ; seulement assez 
loitt pour mettre toute la famille à la gêne. Nous 
mettrons donc le musicien à Tombre. Pour rendre 
l'embarras plus grand , on pourrait bien prendre la 
mère aussi. On parlera d'accusation criminelle , 
d'ëchafaud , de prison perpétuelle , et Ion fera de la 
lettre de la fille , l'unique condition de la mise en 
liberté'. 

LC PRESIDEUKT. 

Bon , bon , je comprend».- 

WURM. 

Elle aime son père... je puis dire jusqu'à la pas- 
sion. Le danger de sa vie , de sa liberté du moins, 
les reproches de conscience qu elle se fera à ce 
sujet, l'impossibilité de posséder le major, enfin 
l'égarement de sa pauvre tête , dont je me charge... 
Ah I cela ne peut manquer : il faut qu'elle tombe 
dans le piège. 

LE PRÉSIDENT. 

Mais mon fila n'en sera-t-il pas instruit sur-le- 
champ? ne deviendra-t-il pas plus furieuxr? 

WURM. 

Laissez-moi tout ce soin , monseigneur. Le père 
et la mère ne seront pas mis en liberté avant que 
j'aie tiré de toute la fietmille un sernoient formel de 
tenir cçiché tout le mystère , et de confirmer toute 
natre tromperie- 



t^" 



agî L'INTRIGUE ET L'AMOUR, 

LE PRÉSIDENT. 

Un serment ! Et que vaut un serment^ imbécile? 

Kien , chez nous y monseigneur ; tout , chez cette 
espèce de gens. — Et voyez-vous de quelle admira- 
J)Ie façon nous arrivons tous deux à notre but ? La 
fille perd Famour du major et sa bonne renommée 
de vertu ; le père et la mère prendront un ton plus 
i^douci ; et de proche en proche rendus plus trai- 
tables par une aventure de cette sorte, ils trouveront 
que c'est une bonté de ma part de rendre à leur 
fille sa réputation ^ en lui donnant ma main. 

L E P RÉSIDENT rit ea secouant la tête. 

Oui , je m'avoue ;^aincu , fripon. La trame est 
vraiment satanique ; F écolier a surpassé son maître. 
— Maintenant il s'agit de savoir à qui le billet sera 
adressé , avec qui nous ferons soupçonner qu elle est 
en liaison? 

WORM. 

Nécessairement quelqu'un qui ait tout à gagner 
ou tout à perdre au parti que prendrait votre fils. 

LE PRÉSIDENT, après an moment de réflexion. 

Je ne sais que le grand 'maréchal. 

WURM , levant les ëpaules. 

Si j'étais Louise Miller , assurément il ne serait 
pas de mon goût. 

LE PRÉSIDENT. 

Et pourquoi pas? admirable! une garde -robe 
éblouissante , une atmosphère d'ambre et d'eau de 
millerfleurs, pas un mot de bon sens, et les mains 



ACTE III, SCÈNE 1, sgS 

pleines de ducats ; et il n'y a pas là de quoi mettre 
à mal la délicatesse d'une grisette ? Ah ! mon bon 
âini y la jalousie n y regarde pas de si près. Je vais 
envoyer chercher le màréchaL 

( Il sonne* ) 
WURM. 

Fendant que votre excellence le verra , et fera ex- 
pe'dier le mandat d arrêt du musicien , je vais ré- 
diger le billet doux convepi^. 

L£; PRÉSIDENT, altant à son éerîtoire. 

Et vous me l'apporterez à lire, dès qu'il sera écrit. 
( Wurm sort ; le Président se met à écrire : un do- 
mestique entre ; le Président se lèi^e et lui remet un 
papier, ) Portez sur-le-champ cet ordre d'arrestation 
au tribunal. — Qu'un de vous autres aille aussi 
prier le grand maréchal de passer chez moi. 

LE DOMESTIQUE. 

Son excellence vient justement d'entrer. 

LE PRÉSIDENT. 

Encore mieux. — Vous direz qu'on doit observer 
les formes avec précaution , et agir sans faire de 
bruit. 

LE DOMESTIQUE. 

Très-bien , monseigneur. 

LE PRÉSIDENT. 

Vous entendez ? que tout se fasse tranquillement. 

LE DOMESTIQUE. 

Très-bien , monseigneur. 

(Il «ort.) 



294 L'INTRIGUE ET L'AMOUR, 

SCÈNE II. 

* • 

LE PRÉSIDENT et LE GRAND MARÉCHAL. 

LE GRAI9D MARÉCHAL, arec 1 air affairé. . 

Ce n'est qu'en passant, mon cher. Comment ça 
va-t-il? Comment vous trouvez-vous? — Ce soir le 
grand opéra de Didon. Le bûcher sera magnifique; 
toute une ville en flammes! Vous viendrez la voir brû- 
ler , n'est-ce pas ? 

LE PRÉSIDENT. 

C'est bien assez d'avoir ma maison toute en feu et 
tout mon cre'dit prêt à sauter ^n l'air. Vbus vene^ 
fort à propos , mon cher maréchal , pour me con- 
seiller , pour m'aider activement dans une affaire 
qui doit , ou nous pousser tous les deux , ou nous 
jeter tout-à-fait à bas. Asseyez-vous. 

LE GRAND MARÉCHAL. 

Vous me faites trembler • mon bon ami. 

LE PRÉSIDENT. 

C'est comme je le dis... Ou nous pousser^ ou noua 
jeter tout-^-fait à bas. Vous savez mon projet sur 
mon fils et sur Milady ; vous sentez combien il était 
indispensable pour rendre notre fortune un peu 
fixe : tout cela s'écroule , Kalb j mon Ferdinand ne 
veut pas. 

LE GRAND MARÉCHAL. 

Il ne veut pas... il ne vent pas? Et moi qui l'ai 
déjà dit à toute la ville ! Ce mariage qui est déjà dans 
la bouche de tout le monde ! 



#~ v^ 



ACTE lit, SCÈÎÏE IL agS 

LE PRÉSIDENT. 

Vous passerez dans toutie la -ville pour un étour- 

neau : il en aime une autre. 

. > ■♦ 

LE GRAND MARECHAL. 

C'est pour rire. Quel empêchement cela ferait-il ? 

.LE PRÉSIDENT. . 

Insurmontable; c'est bien la tête la plus obstine'e. 

LE GRAND MARÉCHAL. 

Il ne peut pas être assez insensé pour repousser sa 
fortune. Qu'est-ce que c'est donc ? 

LE PRÉSIDENT. 

Demandez-lui^ et vous entendrez ce qu'il vous 
re'pondra. 

^ LÉ GRAND MARÉCHAL. 

Mais , mon Dieu , ^ue pourrait-il donc répondre ? 

LE PRÉSIDENT. 

.... Qu'il de'couvrira à tout l'univers les meTaits 
par où nous nous sommes élevés^ quil montrera 
nos. fausses lettres et les fausses quittances, qu'il 
nous livrera tous deux au glaive de la justice. Voilà 
ce qu'il vous répondra. 

LE GRAND MARÉCHaI. 

Etes-vous fou ? 

LE PRÉSIDENT. 

C'est ce qu'il a répondu ; c'est ce qu'il se mettait 
déjà en devoir d'exécuter. J'ai à peiné réussi à l'en 
détourner par la plus profonde soumission. -— Que 
dites-vous de cela ? 



âge L'INTRIGUE ET L'AMOUR, 

LE GRAND MABÊGHAL, d'unair hébétë. 

Je demeure sous le coup. 

LE PRÉSIDENT. 

Cela peut aller plus loin. Je viens d'apprendre 
par nies espions (|ue le grand ëchanson de Bock est 
sur le point d' épouser Milady. 

LE GRAND MARÉCHAL. 

Vous me ferez perdre la tête. Qui, dites-vous? 
de Bock, dites-vous? Vous ne savez donc pas que 
nous sommes ennemis mortels ? Et savez -vous 
pourquoi ? 

LE PRÉSIDENT. 

C'est le premier mot que j*en appx^ends, 

LE GRAND MARÉCHAL. 

Mon cher , vous allez le savoir , et vous en frëmî- 
re% de la tête aux pieds. — Vous souvenez-vous d'un 
bal à la cour.... il y a maintenant.... vingt et un 
ans.... vous savez bien.... où l'on dansa la première 
anglaise.... où le comte de Meerschaum i*eçut sur 
son domino toute cette cire qui coulait du lustre?.. 
Ah!- mon Dieu, vous ne pouvez pas avoir oublié 
cela ? 

LE PRÉSIDENT. 

Qu'est-ce qui ne s'en souviendrait pas ? 

LE GRAND MARÉCHAL. 

T êtes- VOUS?.... La princesse Amélie, dans l'ar- 
deur de la danse, avait perdu sa jarretière.... voilà 
tout le monde en mouvement, comme cela se con- 
çoit bien. De Bock et moi..«. nous étions encore 
gentilshommes de la chambre.... nous étions là à 



ACTE III, SCENE II. 297 

ïious traîner dans toute la salle pour trouver la jar- 
retière. Enfin ^ je la vois... de Bock s'en aperçoit, 
de^Bock s'ëlance... il me l'arrache de la main. — ^Je 
vous demande un peu ! — il la rapporte à la prin-^ 
cesse y et me souffle ainsi un compliment flatteur.—- 
Eh bien, qu'en pensez-vous? 

LE PRESIDENT, 

L'impertinent ! 

LE GRA.ND MARÉCHAL. 

Il me souffle le compliment. Je pensai me trouver 
mal. Une pareille malice ne s'est jamais vue.... En- 
fin , je me remets ; j'approche de son altesse, et je lui 
dis : « Madame, de Bock a ëtë assez heureux pour rap- 
porter la jarretière de votre altesse sérénissime, mais 
celui qui le premier a aperçu cette jarretière , sait 
en jouir en silence et se taire. » 

LE PRÉSIDENT. 

Bravo ! maréchal ! bravissimo ! 

LE GRAND MARÉCHAL. 

...Et se taire»... Mais j'en garderai rancune à dé 
Bock jusqu'au jugement dernier.... Flatteur vil et 
rampant! — Et ce n'est pas tout... En nous jetant 
tous deux sur cette jarretière pour la ramasser , de 
Bock avait enlevé toute la poudre du côté droit de 
ma coiffure, et je fus abîmé pour tout le bal. 

LE PRÉSIDENT. 

Eh bien , c'est cet homme-là qui épousera la Mil- 
ford, et qui deviendra le premier homme de la 
cour. 



wÊÊÊmma^^^mÊÊmÊKÊmm^ÊÊÊÊÊaÊSifi'i''. 



ag8 L'INTRIGUE ET L'AMOUR, 

tE GRiTVD MARÉCHAL. 

Mais rolis m'enfoncez tih poignard dans le cœur. 
Le premier ! le premier ! et pourquoi cela ? où en 
est là nécessite? 

LE PRÉSIDEPîT. 

Parce que mon Ferdinand ne veut pas, et qu'au- 
cun autre ne se présente. 

LE GRAND MARÉCHAL. 

Maïs ne savez-vous donc aucun moyen d'amener 
le major à cela , quelque moyen.... fût- il bizarre, 
désespère? Qu'y a-t-il dans le monde qui ne nou^ 
parût parfait pout renverser cet odieux de Bock? 

LE PRÉSIDENT. 

Je n'en sais qu'un , et il dépend de tous. 

LE GRAND MARÉGÉEAL. . 

Il dépend de moi ? qu'est-ce que c'est? 

LE PRÉSIDENT. 

C'est de brouiller le major avec sa bîen-aimée. 

LE GRAND MARÉCHAL. 

Les brouiller ? vous croyez cela ? et qu'y puis-je 
faire ? 

LE PRÉSIDENT. 

Tout est gagné, si nous lui doiinons des soupçons 
9ur cette fille. 

LE GRAND MARÉCHAL. 

JjC soupçon qu'elle le vole , n'est-ce pas ? 

LE PRÉSIDENT. 

Mais non ; comment pourrait-il le croire? Non^ 
qu'elle est en relation avec un autre. 



ACTE II!, SCÈNE ÏI, 599 

LE GtlAÎ^D MàAÉCHAL. 

Et cet autre ? 

tÉ PBË'SÏbEfïT. 

Il faut que ce soit vous, baron. 

LE GRAND MAÀéCHAt. 

Que ce soit mbi ? moi ? Est-elle fioble ? 

LE PRÉSIDENT. 

Pourquoi cela ? Quelle idée ! la fille d'un musi-» 
cien.... 

LE GRAND MARÉCHAL. 

Elle est donc bourgeoise ? Cela ne peut pas s'ar-» 
ranger. Comment! 

lÊ PHËSIDEWt. 

Cela né pëi^t pas s'arranger? quelle â)liè! A qui, 
sous le soleil y est-il jamais Tenu dans l'idée de de-» 
mander à un joli visage sa généalogie ? 

LE GRAND MARÉCHAL. 

Mais pensez donc... ui^homme d'honneur !.... et 
ma réputation à la cour ? 

LE PRÉSIDENT. 

C'est autre chose. Pardonnezrmoi , je ne savais 
pas encore qu'il vous fût plus important de passer 
pour un homme de mœurs irréprochables , que d'a- 
voir du crédit. Brisons là-dessus. 

Ie grand MARÉCHAL. 

Soyez raisonnable , baron ; ce n'est pas célst que 
je veux dire. 

LE PRÉSIDENT, têéhéméàU^ 

Non ^ nou ^ vous avez parfaitement raisou. Je suht 



3o9 L'INTRIGUE ET L'AMOUR, 

aussi très-las de tout cela. Laissez aller les choses. 
Je souhaite beaucoup de bonheur au premier mi- 
nistre de Bock. On peut vivre sans cela. Je demande 
ma démission au Duc. 

LE GRAND MARÉCHAL. 

Et moi?... vous eu parlez bien à votre aise. Vous 
êtes un homme studieux: mais moi, mon Dieu! 
qu'est-ce que je serai, si son altessie ne veut pbis 
de moi ? 

LE PRÉSIDENT. 

Un bon mot de la veille , une mode de l'an passé. 

LE GRAND MARÉCHAL. 

Je VOUS en conjure, mon très-cher, quittez de 
pareilles pensées ; je ferai tout ce qu'on voudra. 

• LE PRÉSIDENT. 

Voulez -VOUS prêter votre nom pour un rend«^ 
vous que cette Miller vous donnera par un billet? 

LE GRAND MARÉCHAL. 

Mais certainement, je le prête. 

LE PRÉSIDENT. 

Et VOUS laisserez tomber ce billet , de façon à ce 
qu'il parvienne sous les yeux du major ? 

LE GRAND MARÉCHAL. 

Par exemple , à la parade ; je le laisserai tomber ; 
sans y prendre garde , en tirant mon mouchoir. 

LE PRÉSIDENT. 

Et vous soutiendrez le rôle d'amant vis-à-vis du 
major ? 



ACTE ni, SCÈNE IlL 3oi 

1£ GRAND MARÉCHAL. 

Mort de ma vie ! je lui laverai la tête , et j^appren* 
drai à ce petit monsieur h n'être pas si friand de 
mon amoureuse. 

LE PRÉSIDENT. 

Voilà qui va parfaitement. La lettre sera écrite 
aujourd'hui. Tous passerez ce soir pour la prendre, 
et bien concerter votre rôle avec moi. 

LE GRAND MARÉCHAL» 

Aussitôt que j'aurai fait seize visites de la dernière 
importance. Ainsi, pardon si je vous quitte si vite. 

(H tort.) 
LE PRESIDENT sonne. 

Je compte sur votre dextérité , maréchal. 

LE MARÉCHAL, revenant sur ses pas. ^ 

Ah! mon Dieu! vous me connaissez. 

SCÈNE IIL 

LE PRÉSIDENT et WURM. 

WURM. 

Le musicien et sa femme ont été mis en prison^ 
très-heureusement et sans bruit. Votre excellence 
veut-elle parcourir la lettre ? 

LE PRÉSIDENT, apr^ Tavoir lue. 

Parfaitement y parfaitement^ mon cher sociétaire. 
Le maréchal a mordu au projet. Avec un poison si 



?i>3» L'îNTaiGUE ET L'AMOUR, 

bien préparé , il y a de quoi donnei* la peste la mieux 
conditionnée... Allez vitefairç lea conditiops avçc le 
pèrç f et alors chaufFez-moi la fille. 

(Us sortent par deux portes opposées. ) 

$CÈNE lY. * • 

lie logen^eiit de MUIer. 

LOUISE et FERDINAND. 

LOUISE. 

Je t'en prie , laisse-moi, je ne croîs plus au bon- 
heur. Toutes mes espérances sont évanouies. 

FERDINAND. 

Et les miennes sont à leur comblé. Mon père est 
irrité, mon père dirigera contre nous toutes ses 
batteries , il me forcera à devenir un fils dénaturé. 
Je ne réponds plus de mon devoir filial. La rage et 
le désespoir arracheroi^t de npioi le noir secret de 
son crime. Le fils livrera le père aux mains du 
bourreau. — Le danger est extrême ,... et il faut 
bien que le danger soit extrême pour que mon 
amour ose faire ce pas énorme... Ecoute, Louise... 
Une pensée grande et démesurée comme ma passion 
pèse sur mQtt âme... Toi, l'amour et moi... y a-t-il 
ftutre cUose 30i»s k voûte céleste? Sais-ti* quelque 
chose outre cela ? 

i;.ouisE. 
Cosse, n'achève pas ; je tremble de ce que tu vas 
dire. 



ACTE III^j SCÈNE ly, 3q3 

FERDINAND. 

Avons-nous donc quelque chose à demander au 

monde? Pourquoi irions-nous mendier son suf- 
frage ? pourquoi se hasarder en un lieu oîi Ton a tout 

à perdre , et l'ien à gagner? Tes yeux seront-ils moins 
enchanteurs y quand ils brilleront sur les bords du 
Rhin , de l'Oder, ou de la mer Baltique? Ma patrie 
est au3[: lieux, où Louise m'aimera. La trace de tes 
pas dans le sable d'un désert sauvage est plus 
pour moi que les temples dans mon pays. Nous ou- 
blierons le luxe des villes. Partout ou nous serons, 
Louise , il y aura un soleil qui se lèvera au matin , 
qui se couchera au soir; et ce spectacle fera pâlir les 
vains efforts de l'art. Nous n'honorerons plus Die\i 
dans les temples, mais la nuit étendra ai^tour de 
nous sa religieuse horreur ; la lune avec ses chan- 
gemens nous exhortera à la pénitence; et, de leur 
pieuse voûte , les e'toiles joindront leurs prières aux 
. nôtres. Un sourire de ma Louisç, en. voilà pour 
tout un siècle ; et le songe de la vie sera fini avant 
que j'aie épuisé une de ses larmes. 

LOUISE. 

Et n'as-tu pas d'autres devoirs que ton amour? 

FERDINAND, la serrant jans ses Lras. 

Le plus sacré, c'est ton repos. 

LOUISE, d'un, toç sérieux. 

Alors ,, t^^s-toi , et laisse-ipo;. J'ai un père q^i 
XI Si d'autrç bieuque sojOj unique fiUe; qui demaiipi 
auf a soix^ntç ans; qui est l^vr^ u I4 x^ng^S^jnQç, 4vl 
Président. 



3o4 L'INTRIGUE ET L'AMOtJR, 

FERDINAND, rinterrompant TivcmenU 

Il nous accompagnera. Ainsi, plus d'objections ^ 
cher amour. Je vais convertir en or ce que j ai de 
précieux , j'enlève de l'argent à mon père ; n'est-il 
pas permis de dépouiller les voleurs ? Ses trésors ne 
sont-ils pas le prix du sang de la patrie? A une 
heure après minuit une voiture sera ici, vous 
vous y jetterez et nous fuirons. 

LOUISE. 

Et la malédiction de ton père nous suivra , -* 
une malédiction , insensé ! toujours exaucée, même 
quand elle est proférée par un meurtrier ; une ma- 
lédiction que la vengeance du ciel épargne même au 
brigand sur la roue ; une malédiction qui , dans 
notre fuite, nous poursuivra comme un spectre 
impitoyable , nous chassant de rivage en rivage! 
Non , mon bien-aimé , si pour te conserver , un tel 
crime est nécessaire , j'ai encore la force de te perdre. 

FERDINAND, avec un somlire murinuf-e* 

Réellement ? 

LOUISE. 

Te perdre!., oh ! quelle horreur infinie dans cette 
pensée , si affreuse qu'elle déchire l'âme immor- 
telle , et qu'elle pâlit tout à coup un visage brillant 
de joie ! Ferdinand, te perdre !.... cependant on ne 
peut perdre que ce qu'on a possédé ; ton cœurap- 
partient à ton rang dans le monde , mes préten- 
tions étaient un sacrilège, et, tremblante, j'y ^ 
noncç. 



ÀcîE iii. Scène tv. 3o5 

^ERDTN AI9D , détournant le visage , et les lèvritfs serrées. 

Tu y renonces ? 

LOUISE 

Non.*-, regarde moi, cher Walter. Pourquoi ces 
^incemens de dentà et cette amertume? viens ^ 
laisse-moi ranimer pkr mon exemple toii courage 
expirant; laisse-moi m'ëlever à Thëroïsme..* rendre 
à un père son fils égaré... renoncer à un lien qu'in- 
terdisent les usages de la société , et qui renverserait 
l'ordre éternel des lois communes. Je suis cdupâ-* 
ble ; mon sein a iiourri des vœux insensés et témé-' 
t*aires.*. mon malheur sera mon châtiment; mais 
laisse-^moi Fillusion douce et flatteuse que je fais un 
sacrifice. M'envierais-tu ce plaisir ? ( Ferdinand^ 
distrait et furieux ^ a saisi un violon et a essayé deii 
tirer Quelques sons , puis il en arrache les cordes , 
jette te violon à terre , et part d'un éclat de rire. ) 
Walter ! ô Dieu du ciel ! qu'est-ce donc ? prends 
courage ; cet instant exige de la fermeté , c'est l'in- 
stant de la séparation. Tu as un cœur, cher Wal- 
ter > je le connais. Ton amour fest animé comme lat 
vie, sans bornés comme l'infini. Donne- le à dne 
noble > à une digne femme; elle n'aura rien à 
envier aux plus heureuses de son sexe,. {Elle fond en 
larmes. ) Tu ne me reverras plus.;., cette fille aux 
vaines illusions pleurera sa douleur dans des murs 
ÉioUtàires ; et personne ne s'informera de ses lar- 
mes. Mon avenir est vide, est mort.... Cepen-^ 
dant je respirerai encore le parfum des fleurs flé-* 
tries du passé. ( Elle détourne le visage et lui tend une 
main tremblante.) Adieu, nnonsieui* de Walter* . 

ToM. II. SchiiUr, alo 



3o6 L*INTRIGUE ET L'AMOUR, 

FERDir^AND, tor tant de sa stapeur. 

Je partirai, Louise; réellement ne veux- tu pas 
me suivre ? 

LOUISE s'est retirée an fond de la chamBref et s'est assise ; elle se couvre le visage 

de ses mains. 

Mon .devoir est de demeurer et de souffrir. 

FERDINAND. 

Tu me trompes , serpent ! quelque autre motif 
f enchaîne ici. 

LOUISE , avec le ton de la plus profonde doulenr. 

Arrêtez-vous à ce soupçon , il vous rendra peutr- 
être inoins malheureui:. 

FERDINAND. 

Opposer le froid devoir à l'amour brûlant ! vou- 
loir m' éblouir de cette excuse frivole ! Un autre 
amant t'enchaîne; et malheur sur lui et suif toi ^ si 
mes soupçons sont confirmes ! 

( Il sort brusquement. } 

SCÈNE 'V. 

LOUISE seule. 

(Elle demeure long-temps sans parole et sans moatemént sur son si^e ; enfin elle si? 
lave, s'avance, et regarde avec effroi autour d^elle* 

Ou peuvent rester mes parens ? mon père avait 
promis d'être de retour dans peu de mini^tes , et il 
est absent déjà depuis cinq terribles heures- — S'il 
lui était arrivé quelque chose ? qu*ai-je senti ? pour- 
quoi puis-je à peine respirer ? {A cet instant ^ Wumi 
entre dans la chambre , il s arrête dans le fond sans 



ACTE III, SCÈNE VI. 307 

être aperçu de Louise. ) Ce n'est rien de re'el... ce 
ne sont que les horribles illusions d*un cœur agite'. 
Quand une fois notre âme est enivrée de désespoir, 
nos yeux prennent chaque objet pour un fantôme. 

SCÈNE VI. 

LOUISE et LE SECRÉTAIRE WURM. 

WDRM, approchant. 

Bonjour, mademoiselle. 

LOUISE. 

Dieu ! qui parle ici ? {Ette se retourne , aperçoit 
TFurm, et recule épouvantée.) Ah! terreur ! terreur! 
mon douloureux pressentiment va se clianger en une 
réalité plus déplorable encore. {J Wurm , a\fec un 
regard plein de mépris. )\ons cherchez peut-être* le 
Président? il n'est plus ici. 

WURM. 

Mademoiselle , je vous cherche* 

LOUISE. 

Je suis surprise que vous lie soyez pas allé me 
chercher sur la place du Marché. 

WURM. 

Pourquoi à la place du Marché ? 

LOUISE. 

Pour détacher votre fiancée du pilori. 

WURM. 

JMtamselle Miller, vous avez d'injustes sotipçons. 



3io L'INTRIGUE ET L'AMOUR, 

WURM. 

Vous sayez tout ce qui est arriyë. 

LOUISE. 

Mais pas ce qui arrivera encore. ( Elle se tait, et 
le regarde de la tête aux pieds. ) Pauvre homme ! 
tu fais là un triste métier y où il est impossible que 
tu prospères. Faire des malheureux est déjà affreux; 
mais venir leur annoncer le malheur, est encore 
plus horrible : venir donner le signal à leurs san- 
glots ; se tenir là y pendant que leur cœur sanglant 
palpite y percé de la flèche d'acier de la nécessité ^ 
et pendant que le chrétien doute de son Dieu... Que 
le ciel me préserve y quand chaque larme que tu 
vois couler te serait payée par une tonne d'or , de ja- 
mais être à ta place ! — Que doit-il arriver encore? 

WURM. 

Je ne sais pas. 

LOUISE. 

Vous ne voulez pas le savoir. La parole recule de- 
vant le message abhoi:ré dont vous êtes chargé ; mais 
au milieu de ce silence funèbre un spectre se montre 
à moi dans vos yeux. — Que reste-t-il encore? 
Vous disiez que le Duc voulait faire punir le déliu' 
quant ; qu'appelez-vous le délinquant ? 

WURM. 

Ne m'en demandez pas davantage. 

LOUISE. 

Ecoute , homme : tu as été à l'école du bourreau ; 
sans cela, comment saurais-tu si habilement laisser 
tomber lentement la barre de fer sur les niembres 



ACTE III, SCÈNE Vf. 3ii 

qui se brisent y et tenir le coup de grâce suspendu , 
en te jouant au-dessus du cœur palpitant? Quel sort 
menace mon père ? est-ce la mort qu'annonce ton 
sourire? comment puis-je démêler ce que tu caches 
en toi ? parle ^ laisse tomber sur moi le fardeau qui 
doit m'écraser ; quel sort menace mon père ? 

WURM- 

Une instance au criminel. 

L0UI3E. 

Qu'est-ce qu'une instance au criminel? — Je suis 
une fille simple et ignorante ^ je comprends mal tous 
vos afireux mots latins ; — qu'appelez-vous une in-* 
stance au criminel ? 

WURM. 

Un procès où il y Ta de la vie ou dç la mprt, 

LOUI SE ,; avec fermeté. 

Je vous remercie. 

(EUe court dans la chambre vois^nç,) 
WURM, interdit. 

Où va-t-elle ? que fait cette folle ? — » Diable! . . elle 
ne revient pasj je vais la suivre; je répondrais 
de sa vie. 

(Il veut la suivre.) 
LOUISE revient ; elle a mis un^ mafitelet sur ses tfpaules. 

Pardonnez-moi, mcosieurle secre'tairç, il faut que 
je ferme la porte après moi. 

WURM. 

Et où allez-vous si vite ? 



LOUISE. 

Chez le Duc. 



( EUe veut sortir. ) 



3ia UINTRIGUE ET L^AMOUR, 

WURM. 

Où ? et comment ? 

( n la retient tout effraytf. ) 
LOUISE". • 

Chez le Duc^ ne m'entendez-vous pas? cthez ce Duc 
qui veut faire prononcer sur la vie ou la mort de 
mon père. — Non, il ne le veut pas; il laisser^ prqnon- 
eer parce que quelques sce'le'rats le veulent — chez ce 
Pue qui ne se mêlera de tout ce procès de lèse-ma- 
jesté que pour y apposer sa royale signature. 

W U R M , éclataDt de me. 

Chez le Duc? 

LOUISE. 

Je sais que vous pouvez en rire. Je ne rencontrerai 
là nulle pitié.... Dieu de miséricorde !.. . je n'y ren- 
contrerai que du dédain... que du dédain pom* mes 
sanglots. On m'a dit que les grands de la terre ne 
savaient pas ce que c'était que le malheur, qu'ils ne 
voulaient pas le savoir ; Je lui dirai ce que c'est que 
le malheur... je lui peindrai par toutes les convul- 
sions delà mort ce que c'est que le malheur;... je 
ferai retentir jusqu'à la moelle de ses os , des cris 
déchirans qui lui apprendront ce que c'est que le 
malheur... Et quand cette image aura fait dresser 
les cheveux sur sa tête, alors j'achèverai , en criant 
à ses oreilles : qu'à l'heure de la mort les poumons 
des dieux de la terre commencent aussi à râler , et 
^ qu'au jour du jugement, les rois et les mendians 
seront passés au même crible. 

( Elle veut sortir. ) 



ACTE III, SCÈNE TI. 3fî 

WURM , avec une eompassion perfide. 

Allez 5 allez; tous ne pouvez rien faire de plus^ 
âage : je vous le conseille, allez; et je vous donne la^ 
parole que le Duc vous recevra bien. 

LOUISE s'arrête tout à coup. 

Comment dites-vous? vo|is me le conseillez? (Elle 
re\fient.) Ah ! qu'est-ce donc ? il faut que ce soit quel- 
que chose de funeste, puisque cet homme nae le con- 
seille. D'où savez-vous que le Duc me recevra bien ? 

WURM. 

Parce qu'il ne le fera point pour rien. 

LOUISE. 

Comment pour rien ? à quel prix pourra-t-il mettre 
l'humanité? 

WURM. 

La suppliante est assez jolie. 

LOUISE demeure interdite, puis elle sVcrie : 

Juste Dieu ! 

WURM. 

Et j'espère que, pour sauver un père, vous ne 
trouverez pas que ce doux salaire soit exagéré. 

LOUISE , marchant à grands pas, et hors d'elle«mâme. 

Oui, oui; c'est vrai. Ils sont interdits de la vérité, 
vos grands de la terre; ils en sont repoussés par 
leurs propres vices qui se tiennent là comme des 
chérubins avec leur glaive. Que le Tout-puissant te 
secoure , mon père ! ta fille peut bien mourir ppur 
toi, mais non pas commettre un péché. 



3j4 L'INTKIGUE et L'AMOUR, 

WURM. 

Cela pourra paraître bien étrange à ce pauvre 
homme abandonne. « Ma Louise, me disait-il, est 
cause de ma perte, ma Louise me sauvera. » Je 
cours lui porter votre réponse. 

( U fait min^ de s*en aller. ) 
LOUISE, courant apr^ lui, le retient. 

Demeurez, demeurez; patience! Quelle hâte dans 
ce Satan, dès qu'il s'agit d'aller mettre quelqu'un 
au désespoir!... Je l'ai perdu, je dois le sauver. Par- 
les-moi, conseillez-moi; que puis-je faire? que dQiSr 
je faire? 

WURBt 

Il n'y a qu'un moyen. 

LOUISE. 

Et ce seul moyen ? 

WURM. 

Et votre père le désire. 

LOUISE. 

Mon père aussi ? quel est ce moyen ? 

WURM. 

U VOUS est facile. 

LOUISE. 

Je ne sais rien de difficile , que la honte, 

WURM, 

Si vous vouliez dégager entièrement le major?... 

LOUISE. 

. . .De son amour? est-ce une raillerie? me présenter 
comme une résolution à prendre ,^ ce que j'ai été 
forcée de faire ! 



ACTE III, SCÈNE VI. 3i5 

W0RM. 

Ce û'est pas ce que j'ai voulu dire, mademoiselle ; 
il faut que le major vous abandonne de lui-même et 
volontairement. 

LOUISE. 

U ne le fera pas. 

WDRM. 

Cela vous semble aiûsi ; aurait-on recours à vous, 
si vous seule n'aviez pas entre les mains le moyen de 
réussir ? 

LOUISE. 

Je ne puis le forcer à me haïr. 

WURM. 

Nous essaierons ; asseyez-vous. 

LOUISE, interdite. 

Homme, quel projet couves-tu? 

WURH. 

Écrivez, voilà des plumes, du 'papier et de l'encre. 

LOUISE, s^asaied dans la plus extrême inquiétude. 

Que dois-je écrire? à qui dois-je écrire ? 

WURM. 

Au bourreau de votre père. 

LOUISE. 

Âh ! que tu t'entends bien à mettre une âme à la 
torture. 

(EUle prend la plume. ) 
WURM, dictant. 

« Monseigneur , » {Louise écrit d'une main trent'- 
bUmte.) « Déjà trois insupportables jours se sont 



3i6 L'INTRIGUE ET UAMOUR, 

>) passés. •• se sont passes^ et nous ne nous sommes 

» pas TUS. » 

LOUISE, ^toonëe, posant sa plume, 

A qui cette lettre? 

WURM. 

Au bourreau de votre père. 

LOUISE. 

mon Dieu ! 

WURM. 

ce Prenez-vous-en au major... au major... qui tout 
)) le jour me surveille avec des yeux d'argus. )) 

LOUISE, se Uve. 

Scélératesse telle qu on n'en vit jamais une pa* 
reille ! A qui cette lettre ? 

WURM. 

Au bourreau de votre père. 

LOUISE, se tor^nt les mains de désespoir. 

Non^ non, non! c'est une tyrannie. mon Dieu, 
punis l'homme selon sa nature , quand il t'irrite ; 
mais pourquoi me placer entre ces deux épouvantes? 
pourquoi me ballotter entre la mort et la honte? 
pourquoi livrer mon cœur aux morsures de ce vam- 
pire? — Faites ce que vous voudrez, je n'écrirai ja- 
mais cela. 

WURM, prenant son chapeau. 

Comme vous voudrez , mademoiselle ; c'est tout- 
à-fait à votre volonté. 

LOUISE. 

A ma volonté , dites-vous ? à ma volonté ? ah ! bar- 



ACTE ni, SCÈNE Vi. 3i5 

bare... suspends un infortuné au-dessus des aHîmes 
de l'enfer^ en exigeant de lui quel<{uè chose ; et 
puis demande- lui ^ si cela dépend de sa Tolonté? 
Ah ! tu le sais trop bien que notre cœur obéit à des 
impulsions naturelles ^ comme s'il était invincible- 
ment enchaîné. — Au reste tout m'est indifférent: 
Dictez ce que vous voudrez ; je ne réfléchis plus ; je 
cède aux ruses de l'enfer, 

(Elle se rassied.) , 

WURM. 

(( Qui tout le jour me surveille comme un ar- 
gus... » Aveîfc-vous mis ? 

LOUISE. 

Allez ^ allez. 

WtiRM. 

c< Nous avons eu hier la visite du Président. 
C'était une chose bouffonne que de voir ce bon ma-- 
jor s'émouvoir pour défendre mon honneur. » 

LOUISE. 

C'est bien y bien I superbe I continuez. 

WURM. 

« Je pris le parti de me trouver mal de me 

trouver mal,... pour ne pas éclater de rire. » 

LOUISE, 

Ociel! 

WURÎI. 

« Mais ces déguisemens commencent à me deven» 
nir insupportables*. • insupportables... Si je pouvais^ 
seulement méchapper ? >» 



■■ 



âi8 L'INTRIGUE ET L'AMOUR, 

LOUISE s'arrAte, M lève, filtqael<pie pas, la télelNiissëe et les yeux éxés enterre \ 

, puis «lie se rasseoit, et continue à écrire. 

• ... « M'échapper » 

WtRM. 

(( Il eât demain de service^... ëpîez le moment oit 
il me quittera, et venez à l'endroit que vous savez , . . >i 
Êivez-vous mis : w que vous savez ? » 

LOUISE* 

JTai tout mis. 

WURM. 

« Dans l'endroit que vous savez , tetrouver votre 
tendre... Louise. » 

LOUISE. 

Il ne manque plus que l'adresse. 

WURM. 

(( A Monsieur le grand maréchal de Kalb. » 



■ ^ 



LOUISE. 

Éternelle Providence ! un nom aussi étranger à 
mon oreille que ces lignes sont étrangères à mon 
cœur ! ( Elle se lès^e et fixe longtemps ses yeux en 
silence sur la lettre ^ enfin elle la remet au secrétaire ^ 
et reprend d'une voie épuisée et mourante. ) Tenez , 
monsieur , vous avez à présent en votre main , ma 
bonne renommée. — ^Ferdinand! — Vous tenez tout 
le bonheur de ma vie : il ne me reste plus rien. 

WURM. 

Mais non ; ne vous désespérez pas... j'ai pour vous 
une.pitié sincère. . . peut-^être ! • . qui sait?. . je pourrais 
bien passer par-dessus de certaines choses. . . Vrai- 
ment... parbleu ! j'ai pour ( vous une pîtié sincère. 



ACTE III, SCÈNE VI. 819 

I 

L OUI SE y lançant sor lui un regard pënëtrant» 

N'achevez pas , monsieur ^ vous êtes sur le point 
de souhaiter quelque chose d'affreux pour vous. 

'^"W n R M lui prend la main et Tent la l»i>er« 

Serait-ce par hasard cette jolie main? est-ce cela 
qui est affreux^ mademoiselle? 

LOUISE, ayec fierté. 

Oui^ car je t'étranglerais dans la nuit des noces, 
et je me placerais ensuite ayec délice sur la roue. 
( Elle veut sortir , mais revient aussitôt. ) Avons- 
nous fini , monsieur ? la colombe peut-elle s'envoler ? 

WURM. 

« a 

Encore une bagatelle , madeno^oiselle : vous allez 
me promettre , ici , par un serment sacré , que vous 
reconnaîtrez avoir écrit cette lettre librement. 

LOUISE. 

mon Dieu ! mon Dieu ! et c'est ton nom qui 
sert à sceller l'oeuvre de l'enfer ! 

( Wurm remmène. ) 



FIN DU TROISIEME ACTE. 



3io L'INTRIGUE ET L'AMOUR, 



^/tMt/tm n Mmfii»(tMnnMmM»^^i¥»^nn/t^MnnMfiii»ni9/tMt n tt^mitmMitmmm M Mw»Mivm 



ACTE QUATRIEME. 



SCÈNE PREMIÈRE. 

Ua salon chez le Président. 

FERDINAND DE WALTER , une lettre ouverte à 
la main , se précipite dans le salon. UN VALET 
DE CHAMBRE entre par une autre porte. 

EERDIKANO. 

Le maréchal n'est pas Tenu ici 7 

LE VALET DE CHAMBRE* 

Monsieur le major , monsieur le Président tous 
demande. 

FERDINAND. 

Au diahle ! Je demande si le maréchal n'est pa$ 
venu ici ? 

LE VALET DE CHAMBRE. 

Son excellence est là-haut , à la table de Pharaon. 

FERDINAND. 

Par l'enfer ! il faut que son excellence descende ici' 

( Le Talèt de chambre t'en ta. ) 



"ACTE IV, SCÈNE ÎI. 3«t 

; $GÉNE II. 

FERDINAND seul. 

(Il parcourt U lettre, tantôt imittobile:dVtebbement, tantôt se promenant avec fureur.) 

Ce n'est pas possible , pas possible ! Cette fbrtne 
céleste ne peut cacher un cœur si infernal... et 
pourtant^ ]>ourtant^ quand tous les anges descen^^ 
draient pour être caution de son innocence... quand 
le ciel et la terre , quand les créatures et leur créa<^ 
teur s'uniraient pour être caution de son inno'- 

cence C'est son écriture I . • . . Trahison inouïe ^ 

monstrueuse , telle que la race humaine n'en a en** 
core Yu aucune I... C'était donc pour cela qu'on ré^ 
sistait si opiniâtrement au projet de fuir, c'était 
pour cela!..».0 mon Dieu ! maintenant je m'éveille , 
maintenant tout s'explique. C'était pour cela qu'on 
renonçait avec tant d'héroïsme à toute prétention 
sur mon amour ; et ainsi y ainsi on m'aurait trompé 
sous ce masque sublime ! {Il se promène à grands 
pas avec agitation , puis s'arrête tout pensif. ) Pé- 
nétrer si avant dans mon cœur ! Képondre à cha- 
cune de mes sensations impétueuses , à chacune de 
mes impressions secrètes et timides , à chacune de 
tues brûlantes agitations... saisir dans sa délicatesse 
indéfinissable chaque vibration harmonieuse de mon 
âme... me calculer à une larme près... me suivre 
sur le sommet le plus escarpé de la passion , et se 
retrouver encore avec moi sur le bord de chaque 
abîme... mon Dieu^ mon Dieu ! et tout cela ne 
serait rien que grimace?... grimace?... Oh! si le 

TOM. II, Schiller, 2 1 



f>ï' 



3aa L'INTRIGUE ET L'AMOUR, 

mensonge peut avoir une couleur si séduisante, 
comment s'est-il fait qu'aucun démon n'ait pas en- 
core pu s'introduire dans le royaume des cieux? 
— Quand je lui disais lesdangers qui menaçaient notre 
amour , avec quelle apparence persuasive pâlissait 
la perfide ! avec quelle dignité imposante elle ter^ 
rassait les insolens outrages de mon père ! et dans 
cet instant même cette femme se sentait coupable!... 
Comment! n'a-t-elle pas même subi la dernière 
épreuve de la vérité ? L'hypocrite ne s'est-elle pas 
évanouie ? Quel sera désormais votre langage 9 sen- 
timens du cœur , puisque les coquettes tombent sans 
connaissance ? Comment pourras-tu te justifier, sin- 
cère innocence , puisque les catins savent tomber 
sans connaissance? — Elle sait comme elle disposait de 
moi ; elle a vu tout mon cœur. Au feu de nos pre- 
miers baisers , mon âme se laissa lire dans mes yeoi 
et dans la rougeur de mon front. . . Et elle ne sentait 
rien ! elle ne sentait peut-être que le triomphe de 
son art. Dans mon heureux délire , je croyais pos- 
séder en elle le ciel même ; mes désirs les plus im- 
pétueux se taisaient; aucune pensée n'entrait en 
mon esprit que l'éternité et elle. . . Mon Dieu ! et elle 
ne sentait rien I elle ne sentait rien que le succès 
de ses ruses , rien que le pouvoir de ses charmes.- 
mortetvengeancel... rien^sinon que j'étais trompe! 



ACTE IV, jSCÈNE IIL 323 

SCÈNE III. 

LE GRAND MARÉCHAL et FERDINAND. 

LE GRAND MARÉCHAL , arriTant sur la pointe du pied. 

Vous avez témoigné le désir de me yoir^ mon 
cher. 

FERDINAND, à part, entre ses denU. 

• •«. De rompre le Icoii à un misérable. (Haut). 
Maréchal, cette lettre est tombée de votre poche à 
la parade, et c'est moi (avec un sourire amer) qui 
par bonheur Tai ramassée. 

LE GRAND MARÉCHAL. 

Vous? 

FERDINAND. 

Par un hasard plaisant. Que dites-vous de ce 
tour de la Providence? 

LE GRAND MARÉCHAL. 

Vous voyez, Baron , si j'en suis troublé. 

FERDINAND. 

Lisez, lisez. (Il s'éloigne de lui.) Je m'entends 
mal au métier d'amant ; je ferai peut-être mieux celui 
d'entremetteur. 

(Pendant que le Maréchal lit, il ra prendre à la muraille deux pistolets.) 

I 

LE GRAND MARÉCHAL jette la lettre sur la taUe, et Teut s'en aller* 

I Diable! 

FERDINAND le prend par le bras et le ramène. 

Patience , cher maréchal I la nouvelle m'a paru 



324 LMHTRIGUE ET L'AMOUR, 

vous être agréable. Je veux avoir ma récompense 

pour la trouvaille. 

( n lui montre les pistolets. ) 
LE GRAND MARÉCHAL recule, iffi^jé. 

Soyez donc raisonnable, mon cher. 

FERDINAND, d'une Toix forte et terrible. 

J'ai plus de raison qu'il ne faut pour envoyer, 
dans l'autre monde , un misérable tel que toi. (// Lui 
présente un pistolet et tire ensuite son mouchoir. )¥re'' 
nez! tenez le bout de ce mouchoir. Il me vient de la 
belle. 

LE GRAND MARÉCHAL. 

Tenir le bout de ce mouchoir ! Êtes-vous fou ? à 
quoi pensez-vous? 

FERDINAND. 

Prends le bout de ce mouchoir, te dis-je , autre- 
ment tu manquerais ton coup , poltron. . . Comment, 
tu trembles, poltron?... ne devrais*tu pas remercier 
le ciel, poltron , de ce que pour la première fois, tu 
auras quelque chose dans la tête? (Le maréchal 
veut s'enfuir.) Doucement, ce sera comme je l'ai dit. 

(Il le retient et Ta fermer la porte. ) 
LE GRAND MARÉCHAU 

Dans ce salon , Baron ? 

FERDINANa 

Comme si cela valait la peine d'aller faire une 
promenade avec toi sur le rempart? Cela vaut d'au- 
tant mieux, que cela fera plus de bruit; c'est la 
première fois que tu en auras fait dans le monde. 
— Tire. 



ACTE IV, SCÈNE III. 3^5 

LE GRAND MARÉCHAL, s'essuyaat le front. 

Voulez- VOUS donc risquer une vie si précieuse? 
Un jeune homme qui donne de si belles espé- 
rances ! 

FERDINAND. 

Tire , te dis-je, je n'ai rien à faire dans ce monde. 

LE GRAND MARÉCHAL. 

Si fait moi ^ mon très-cher. 

FERDINAND. 

Toi, mon camarade? Toi? et quelle afraire?d'être 
la mouche du coche, sur un théâtre où ne figure pas un 
homme? De te faire sept fois alternativement grand 
ou petit en une minute, comme le papillon cloué par 
une épingle ; de tenir registre de la garde^robe de 
ton maître ; et d'être le boute«en-train de son es- 
prit? C'est bon. Je veux t' emmener avec moi comme 
une béte curieuse ; tu seras là-bas comme un singe 
savant; tu danseras au chant des damnés; on te 
fera porter et rapporter, et avec toutes les gentil- 
lesses de cour, tu amuseras les peines éternelles'. 

LE GRAND MARÉCHAL. 

Tout ce que vous voudrez , monsieur , et comme 
vous le voudrez... mais pas de pistolets! 

FERDINAND. 

Comme le voilà , cet enfant des hommes ! Ne fait- 
il pas honte au sixième jour de la crééftion ? Comme 
si quelque faussaire avait contrefait une créature du 
Tout-Puissant ? Mais par malheur , par grand mal- 
heur , il a économisé, sur l'once de cervelle qu'il a 
mise dans ce pauvre crâne ; avec cette once de cer- 



326 L'INTRIGUE ET L'AMOUR, 

Telle y il aurait presqu'élevé un magot à la dignité 
d'homme ; et au lieu de cela il a fait une insulte à 
la raison... Et c'est avec lui qu'elle a partage son 
cœur ! ah! cela est monstrueux, cela est inexcusable! 
— Un drôle plus fait pour dégoûter du vice que 
pour y entraîner ! 

LE GRAND MARÉCHAL. 

Dieu soit loue ! il commence à faire de l'esprit. 

FERDINAND. 

Je veux le laisser vivre. Cette tolérance qui épar- 
gne le vermisseau doit lui profiter aussi. On le ren- 
contrera; on haussera les épaules; on admirera 
peut-être la sage économie de la Providence , qui 
trouve encore moyen de nourrir des créatures dans 
le fumier et dans l'ordure ; qui apprête un festin 
pour les corbeaux aux fourches patibulaires, et 
pour les courtisans dans les déjections des rois... 
Enfin on s'étonnera de cette merveilleuse habileté 
du créateur qui a placé dans le monde moral aussi, 
des serpens et des scorpions pour servir d'écoule- 
ment au poison... Mais(^a rage recommencé)^ (Jj^^ 
l'insecte rampant ne s'attache point à ma fleur 
chérie, ou {il saisit le maréchal et le secoue avec 
çiolence)p je l'écraserai mille fois. 

LE GRAND MARÉCHAL, à part, et respirant àpeine. 

Ah ! mon Dieu ! si je pouvais être loin d'ici ? quand 
ce serait à Bicétre près Paris? Mais surtout pas ici! 

FERDINAND. 

Misérable ! Si tu ^s souillé sa pureté. •• misérable! 
45itu as régné, lorsque, moi, j'adorais... (ai^ec fu' 



ACTE IV, SCÈNE III. 327 

reur) , si tu as mené la débauche au temple où je 
Yoyais la Divinité?... (// se tait, puis, reprend d'une 
wix terrible. ) Il vaudrait mieux pour toi , misé- 
rable f te réfugier dans l'enfer, que de te rencon- 
trer dans le ciel avec ma colère ! Jusqu'où en es-tu 
venu avec elle ? Réponds. 

IiE GRAND MARÉCHAL. 

Laissez-moi un peu ; je vous dirai tout. 

FERDINAND. 

Ah ! même la galanterie doit être plus délicieuse 
avec elle y que la plus céleste exaltation avec une 
autre. A-t-elle bien pu se corrompre ? a-t-elle bien 
pu dégrader la dignité de son âme? a-t-elle bien pu 
sacrifier la vertu à de honteuses jouissances? {Au 
maréchal en appujrant le pistolet sur sa poitrine.) 
Jusqu'où en es^tu venu avec elle? Réponds, ou tu es 
mort. I 

LE GRAND MARÉCHAL. 

11 n'y a rien... il n'y a rien du tout. Ayez seule- 
ment une minute de patience... On vous trompe. 

FERDINAND. 

Et tu oses me le rappeler, scélérat ! jusqu'où en 
es-tu venu avec elle? Tu es mort , si tu ne réponds. 

LE GRAND MARÉCHAL. 

Mon Dieu! mon Dieu! je vous le dis... Écoutez- 
moi seulement... Quand un père... un père tendre. •• 

FERDINAND, cnforeiir. 

... A vendu sa fille? Et jusqu'où en es-tu venu 
avec elle? Réponds/ ou je te tue. . 



^_^mmmik 



.JaMM 



^ 



3a8 L'INTRIGUE ET L'AMOUR, 

LE GKÀRD MARECHAL. 

Vous êtes fou. Vous ne m'écoutez pas , je ne l'ai ja- 
mais Tue, je ne la connais pas^ je n'en ai pas la 
moindre connaissance. 

FERDINAISD recule, iolerdit. 

Tu ne l'as jamais vue? tu ne la connais pas? Tu 
as perdu cette malheureuse fille, et tu la renies trois 
fois en une minute. Va-t'en, misérable, drôle! (// 
le pousse ai^ec la crosse du pistolet , et le chasse du 
salon.) La poudre n'a pas e'te' inventée pour tes pa- 
reils. 

SCÈNE IV. 

FËRDIKAND, après un lon|9il«M«, duiuit Ic^imI mb irtiU prennent une exprès* 

sion terrible. 

Perdu! oui, malheureuse!... oui, je le suis; tu 
l'es aussi. Oui, grand Dieu! si je suis perdu, tu es 
perdue aussi. Juge de l'univers , ne me la rede- 
mande pas. Cette fille est à moi. Pour elle, j'avais 
laissé tout ton univers; j'avais renoncé à tout le reste 
de ta magnifique création. Laisse-la moi, juge de 
l'univers. Des millions d'âmes soupirent pour toi , 
tourne de ce coté un regard de miséricorde ; 
laisse-moi celle-là seule, juge de l'univers! (Il joint 
les mains d'une manière çonvulsive. ) Toi , Créateur , 
qui es si riche, si puissant, peux-tu m'envier une 
seule âme, qui même est devenue la plus misérable 
de ta création ? Cette fille est à moi ; j'ai été autre- 
iV^is son dieu , maintenant je suis son mauvais ange. 
Son regard denentjisce. ) Une éternité passée avec 



ACTE IV, SCÈNE V. 329 

elle sur la roue des damnes. •• mes yeux fixés sur ses 
yeux... les cheveux se dressant sur nos têtes... nos 
sourds gëmissemens mêlés en un seul soupir... et 
moi , lui redemandant ma tendresse , et moi , lui ré- 
pétant ses sermens. . . Dieu ! Dieu ! ce serait une 
union affreuse , mais éternelle. 

( Il veut sortir, .il rencontre le Président. ) 

SCÈÎÎ.E V. 

LE PRÉSIDENT et FERDINAND. 

FERDINAND rwalc. 

Âh!... mon père! 

LE PRÉSIDENT. 

Nous nous rencontrons fort à propos , mon fils. 
J'ai quelque chose de fort agréable à t annoncer , 
mon cher fils » et qui ti*ès-sùrement te surprendra. 
Nous assiérons-nous ? 

FERDINAND, après Tavoir regarda fixement. 

Mon père ! ( // ^'approche de lui , et lui prend la 
main as^ec une grande émotion. ) Mon père ! (// lui 
baise la main , et se jette à ses pieds. ) mon père ! 

LE PRÉSIDENT. « 

Qu'as-tu , mon fils ? Ta main est brûlante ; tu es 
tremblant ? 

FERDINAND, avec une sensibilité ardente et impétueuse. 

Pardon de mon ingratitude , mon père ! Je suis 
un réprouvé; j'ai méconnu votre bonté; vous avez 
été si paternel pour moi ! Oh ! vous avez un esprit 



33o L'INTRIGUE ET L'AMOUR, 

pleia de sagesse.... maintenant il est trop tard.... 
Pardon!.... pardon!.... Totre bénédiction, mon 
père I 

LE PRÉSIDENT, affectait un air de «implicite. 

Lève-toi , mon fils. Prends garde , tu me parles 
par énigmes. 

FERDINAND. 

Cette Miller^ mon père !... Ah ! vous connaissez 
bien les hommes ! — Votre colère était si juste ^ si 
noble ^ si paternelle , si tendre. Votre affectionne 
s'était méprise que sur le moyen. — Cette Miller... 

LE PRÉSIDENT. 

Ne me fais pas de reproches , mon fils , je maudis 
ma dureté : je suis venu t'en demander pardon. 



FERDINAND. 



M'en demander pardon ? malédiction sur moi 
Votre improbation était sagesse ; votre dureté était 
une bonté céleste... Cette Miller^ mon père... 

LE PRÉSIDENT. 

C'est une noble ^ une aimable fille! Je rétracte 
des soupçons hasardés , elle a gagné mon estime. 

FERDINAND, tout agiU. 

Quoi ! vous aussi ? vous aussi , mon père ? N'est-il 
pas vrart, mon père, que c'est une innocente créa- 
ture ? N'est-il pas bien naturel de l'aimer ? 

LE PRÉSIDENT. 

Dis que ce serait un crime de ne point l'aimer. 

FERDINAND. 

C'est inouï, prodigieux! vous qui lisez cependaat 



ACTE IV, SCÈNE VI. 33i 

si bien dans les cœurs, vous qui la regardiez avec 
les yeux de la haine !.. .0 hypocrisie sans exemple !-— 
Cette Miller, mon père... 

XE PRÉSIDENT. 

Elle est digne de devenir ma fille. Sa vertu lui 
tiendra lieu d'ancêtres ; sa beauté lui tiendra lieu 
d argent. Mes principes cèdent à ton amour. Qu'elle 
soit à toi. 

FERDINAND, se précipitant bon du nion avec dëseapoir. 

Cela me manquait encore !... Adieu , mon père. 

LE PRÉSIDENT le siiit. 

Arrête , arrête ! Où cours-tu ? 

(IlMrt.) 

SCÈNE VI. 



Un salon magnifique ches Milady. 

MILADY et SOPHIE. Elles entrent. 

MILADT. 

Tu l'as donc vue ? Viendra-t-elle ? 

SOPHIE. 

A l'instant même. Elle s'habille ^ et va arriver 
aussitôt. 

MILADY. 

Ne me dis rien d'elle; tais-toi. — Je tremble 
comme une crinjinelle de voir cette heureuse per- 
sonne y dont le cœur est dans une si déplorable har*- 



•I» 



^b«> 



M^«- 






33a L'INTRIGUE ET L'AMOUR, 

monie avec le mien. -— El comment a-^t-elle reçu 

cette invitation ? 

SOPHIE. 

Elle a d'abord paru troublée ; elle est devenue 
pensive ; elle me regardait avec de grands yeux , et 
se taisait. Je m'apprêtais déjà à recevoir ses excuses, 
loi-squ'avec un regard qui m'a pénétrée , elle m'a 
répondu : « Votre maltresse m'ordonne aujourd'hui 
ce que je comptais implorer demain. » 

MILADY, fort inquiète. 

Laisse -moi, Sophie. Plains - moi , si c'est une 
femme vulgaire , je dois rougir ; si elle est quelque 
chose de plus , je suis au désespoir. 

SOPHIE. 

Mais, Milady.... ce n'est pas là une dispositiou 
d'esprit à recevoir une rivale : souvenez-vous de ce 
que vous êtes. Appelez à votre aide votre naissance, 
votre rang , votre pouvoir. Il faut que Torgueil du 
cœur relève encore l'orgueilleuse pompe qui vous 
environne. 

MILADY, aTec distraction. 

Qu'est-ce que c'est que le bavardage de cette folle? 

SOPHIE; 

Ou bien , était-ce la peine de vous couvrir des 
plus beaux diamans, de vous habiller des plus riches 
parures^ de remplir vos antichambres de pages et 
d'heiduques , et de recevoir cette petite bourgeoise 
dans le grand salon de votre palais ? 

MILADY, allant et venaAt , dW ton d'anMvtame* 

Cela est déplaisant I insupportable ! Les femmes 






ACTE IV, SCÈNE VIL 333 

ont des yeux de lynx pour aperceroir les faiblesses 
des femmes... Mais combien il faut que je sois déjà 
déchue , profondément déchue , pour être pénétrée 
par une telle créature ! 

UN DOMESTIQUE entre. 

Mademoiselle Miller... 

Mit Ât> Y, à. Sophie. 

Va-t'en. Allons^ Iaisse^moi«(Z7'u;i ton menaçant 
à Sophie, qui hésite.) Va -t'en , je te Tordonne. 
( Sophie sort. Miladyfalt quelques pas dans la cham- 
bre. ) Bien , bien ! il faut que je m'anime un peu. .. 
Je me sens comme je reux être. ( j4u domestique. ) 
Faites entrer cette demoiselle. 

( Le domestique se retire* Milady se jette sur un sofa et preild une attitude pleine de 

noblesse et d'abandon. ) 

SCÈNE VIL 

LOUISE MILLER entre tremblante, et se tient 
fort éloignée de Milady. MILADY reste assise et 
le dos tourné; mais elle examine attentivement, 
pendant un moment, Louise, dont une glace lui 
répète l'image. — Après -un assez long silence, 
Louise prend la parole. 

LOUISE. 

Madame, je me rends à vos ordres. 

MILADY se retourne yers Louise, la salue d*un mouvement de tête d'un air froi4 

et bauttiti. 

Ah ! c'est vous ? vous êtes sans doute cette demoi'* 



**' 



."^nci 



I» 



334 L'IMTRIGUE ET L'AMOUR, 

selle qui. •• une certaine... comment tous appelet* 

TOUS donc? 

LOUISE , an pra ofWiMét. 

Mon père se nomme Miller , et c'est madame qui 
a euToyë chercher sa fille. 

IIILADY. 

Bien y bien ; je me souviens : cette pauvre fille du 
musicien dont il a été question dernièrement! (^i- 
lence. ^^€i/t.) Une figure intéi^essante, mais point de 
beauté. (J Louise.) Approchez, mon enfant. (Encore 
à part. ) Des yeux qui ont pleuré ; j'aime beaucoup 
ces yeux-là. (^ Louise.) Approchez donc, plus près; 
ma chère enfant , je crois que je te fais peur. 

LOUISE , avec iioUmm «t ferm«U. 

Non , Milady ; je ne m'en rapporte pas au juge- 
ment du vulgaire. 

MILADY. 

(j^ pari.) Mais voyez donc I... ce ton décidé, elle 
Ta pris de lui. (^ Louise. ) On vous a recommandée 
à moi , mademoiselle ; on m'a dit que vous aviez de 
l'instruction et du savoir-vivre... Hé bien, je le 
crois; pour rien dans le monde je ne voudrais 
donner un démenti à un si ardent protecteur. 

LOUISE. 

Je ne connais personne , Milady, qui se soit donne 
la peine de me chercher une protectrice. 

MILADY, cmbamM^. 

.... La peine ? serait-ce à cause de la cliente ou de 
la protectrice? 



ACTE IV, SCÈNE VII. 335 

LOUISE. 

Ceci est au-dessus de ma portée , madame. 

MIL AD Y. 

Il y a là plus de ruse que cette physionomie ou- 
verte ne semble en annoncer.— Vous vous appelez 
donc Louise? et peut-on vous demander quel est 
votre âge? 

LOUISE. 

Seize ans passés. 

M IL AD Y, se leyant avec -vivacité. 

Voilà qui est clair... Seize ans... les premières 
palpitations de l'amour... les premiers sons argen- 
tins d'une lyre toute nouvelle... quoi de plus sédui- 
sant? — Assieds-toi y je serai bonne pour toi, ma 
chère fille. — Et lui aussi aimai^t pour la première 
fois... est-il étonnant que les rayons de l'aurore se 
confondent? {As>ec amitié et lui prenant la main.) 
Il est bien entendu , ma chère , que je ferai ta for- 
tune... Ce n'est rien, rien qu'une rêverie douce et 
fugitive. (Elle lui frappe doucement sur la joue.) Ma 
Sophie se marie, tu auras sa place... Seize ans, cela 
ne peut pas durer. ~- 

LOUISE, lui baiaè retpectueusament la main. 

Je vous remercie de votre bonté , Milady , comme 
si je pouvais l'accepter. 

MILADY, d'un ton d^impatienee. 

Voyez donc la grande dame !.. les filles de votre 
classe ne sont-elles pas trop heureuses de trouver 
une condition ? où voulez-vous donc monter, petite 
précieuse ? vos doigts sont-ils trop délicats pour tra- 



K vAdiMriMaMBQBaHiaMik^wa^k^iHHHiiHMMMdhJIW^ •£ . 



536 L'INTRIGUE ET L'AMODR, 

Tailler? est-ce votre petite mine qui vous donne tant 
de présomption? 

LOUISE. 

Mon visage comme ma naissance ne viennent pas 
de moi^ madame. 

MILADY. 

Ou bien croyez-vous que cette gentillesse durera 
toujours? Pauvre créature , celui qui t'a mis cela en 
tête, quel qu'il puisse être, s'est moqué de toi et de 
lui-même. La couleur de tes joues n'est pas peinte 
sur émail ; ce que ton miroir te donne pour quel- 
que chose de solide et de durable, n'est couvert que 
d'une mince feuille d'or, et tôt ou tard cette surface 
disparaîtra sous la main de ton adorateur ; que faire 
alors ? 

LOUISE. 

Plaindre l'adorateur qui n'avait acheté un dia- 
mant que parce qu'il le croyait monté en or. 

MILADY, coatiouaal sans avoir fait semblant d'enteadre. 

jLes filles de votre âge ont toujours deux miroirs ^ 
lé vrai , et puis les yeux de leur admirateur : les 
douces flatteries de l'un consolent de la rude fran- 
chise de l'autre; celui-là dénonce les fâcheuses 
traces de la petite vérole ; bien au contraire, répond 
celui-ci , les grâces se jouent dans ces charmantes 
fossettes ; et vous, bonnes filles, vous ne croyez l'un 
que lorsqu'il répète ce que l'autre a dit , et vous 
courez de l'un à l'autre , jusqu'à ce qu'enfin vouj 
ayez confondu les deux témoignages en un seul.. • 
Pourquoi me regardez-vous ainsi ? 



ACTE ÎV, SCÈNE Vil. 337 

LOUISE. 

Pardonnez-moîy madame^ j'étais tentée de pleurer 
sur ces pierreries magnifiques et éblouissantes qui 
sont là^ ne se doutant pas que leur maîtresse prêche 
contre la yanité. 

M IL AD Y I rougissant. 

Pas tant de liberté^ je n'aime pas les digressions. 
•—-Si ce ne sont pas les espérances fondées sur yotre 
beauté qui vous arrêtent, quel motif au monde peut 
TOUS empêcher de choisir une situation qui est la 
seule où vous puissiez yous former au monde et aux 
bonnes façons , la seule où tous puissiez vous défaire 
de :vos préjugés bourgeois ? 

LOUISE. 

Et aussi de mon innocence bourgeoise, Milady. 

MILA.DY. 

Objection ridicule! le roué le plus débouté n'a pas 
la hardiesse de nous faire une proposition honteuse, 
à moins que nous ne l'ayons encouragé. Montrez-* 
vous telle que vous êtes , ayez de l'honneur et de la 
dignité, et je garantis votre vertu au-dessus de toutes 
les épreuves. 

LOUISE. 

Permettez*moi , madame, d'oser en douter. Les 
palais de certaines dames sont souvent l'asile des 
plaisirs les plus licencieux. Qui pourrait croire à la 
vertu héroïque de la fille d'un pauvre musicien, à 
cette vertu héroïque qui se jetterait au milieu de la 
contagion, et qui pourtant aurait horreur de son poi* 
son? Qui pourrait s'imaginer que lady Milfard nour- 

ToM. II. Sdtiller, 22 



338 L'INTRIGUE ET L'AMOUR, 

rit sans cesse un ver rongeur de sa conscience ^ 
qu elle prodigue For pour se procurer l'avantage 
d'avoir à rougir à chaque instant?.. Je suis franche» 
madame... mon aspect vous serait-îl agréable quand 
vous partiriez pour quelque divertissement? pour- 
riez-vous le supporter quand vous en seriez de re- 
tour ?.. Oh! il vaut mieux^ bien mieux que de vastes 
contrées nous séparent , que les mers coulent entre 
nous. Ayez de la prévoyance^ Milady ; des heures de 
réflexion y des instans de lassitude peuvent vous 
arriver... les serpens du repentir peuvent assiéger 
votre cœur^ et alors... quel supplice pour vous, de 
lire dans les traits de votre servante cette tranquille 
sérénitjéy récompense accordée à Tinnocence et à la 
pureté du cœur! (Elle recule dun pas.) Encore une 
fois f Milady , je vous demande pardon. 

MILADY , dan» noe grande agitation , et marchant ç4 et là. 

Il est insupportable qu'elle me parle ainsi , insup 
portable quelle ait raison... {Elle s^ approche de 
Louise , et la regarde fixement.) Ma fille, tu ne réus- 
siras pas à me tromper, des opinions ne s'expriment 
pas avec tant de chaleur : derrière ces maximes se 
cache quelque intérêt bien passionné , qui te fait 
voir mon service avec horreur, qui anime ainsi ton 
langage... et cet intérêt {as^ec menace) ']e le décou- 
vrirai. 

LOUISE, atec franchiaeei noblesse. 

Et quand vous le découvririez, et quand d'un 
pied dédaigneux vous exciteriez le vermisseau meur- 
tri, le créateur ne lui a-t-il pas donné un aiguilloD 
pour se défendre contre l'insulte?.. Je ne crains pas 



J 



ACTE TV, SCÈNE VU. 339 

TOtre vengeance, Milady; le condamné placé sur un 
échafaud infàmb sourirait à la ruine du monde : ma 
misère est montée à ce point que l'imprudence de 
mon langage ne peut pas même l'accroître. (Jprès 
un silence et avec gravité.) Vous voulez me tirer de 
la poussière de mon état : je ne veux point analyser 
cette faveur suspecte, je demanderai seulement ce 
qui a pu porter Milady à me croire assez folle pour 
rougir de mon état ; ce qui a pu l'autoriser à se 
porter pour la providence de ma fortune, avant de 
savoir si je voulais recevoir ma fortune de ses mains? 
J'avais déchiré tous mes titres éternels aux joies de 
ce monde; j'avais pardonné au sort sa légèreté; 
pourquoi me rappelei?-à des idées de bonheur? Si la 
divinité elle-même a caché ses rayons aux yeux des 
créatures, si elle n'a pas permis même aux sublimes 
séraphins de jeter un regard en arrière , hors des 
ténèbres joù elle les a placés , pourquoi la créature 
humaine est-elle donc si barbarement compatis- 
sante? comment se fait41, Milady, qu'au milieu de 
votre bruyante prospérité, vous sentiez le besoin 
d'exciter l'étonnement et l'envie du malheureux? 
son désespoir est-il donc nécessaire à vos folies?.. Ah ! 
ne m'enviez pas un aveuglement qui seul peut me 
réconcilier avec mon cruel sort; comprenez que 
l'insecte se trouve heureux dans sa goutte de rosée, 
qu elle est pour lui tout un hémisphère oîi il vit gai 
et content, jusqu'à ce qu'on soit venu lui parler du 
vaste océan ou se jouent les flottes et les baleines. 
— Mais vous voulez me savoir heureuse? — (Jfprès un 
moment de silence , elle se rapproche de Miladj et lui 
demande tout à coup:) Etes-vous heureuse, Milady? 



34o L'IIÎfTRlGUE ET L'i.MODR, 

{Milady interdite s'éloigne rapidement^ Louise la 
suiif et plaçant la main sur son cœur f) Ce cœur par- 
tiel pe-t-il aussi aux riantes apparences de irotre si- 
tuation ? Et si nous avions en ce moment à échanger 
cœur contre cœur^ destinée contre destinée... et si 
moi^ avec l'innocence d'un enfant, je m'adressais 
à Totre conscience... si je tous interrogeais comme 
une mère.*, me conseilleriez-TOus bien de faire cet 
éckange ? 

MILADY, très-^moe, te jette tar leaofik 

Cest inouï ! inconcevable I non , ma fille , non , 
cette grandeur, tu ne l'as pas apportée au monde; 
et elle a un caractère de jeunesse qui ne vient 
pas de ton père. Ne mens paé:^ c'est un autre qui te 
l'enseigne. 

L 019 SE , fixant sur elle les jeux avec fiaeue. 

Je m'étonnerais, Milady, que la pensée de celui 
qui me l'enseigne vous vînt à présent pour la pre- 
mière fois; et cependant, vous aviez déjà tantôt 
trouvé une condition pour moi ! 

MILADY , M lerant toat • coup. 

Cela ne peut se supporter. — Oui , car je ne puis 
rien te cacher, je le connais, je sais tout, j'en 
sais plus que je n'en voudrais savoir.... Ç Elle 
s^ arrête tout à coup , puis avec une s^ivaciié qui s'ac- 
croit Jusqu'à V égarement : ) Mais ose , malheureuse , 
ose désormais l'aimer, ose être aimée de lui... que 
dis-je? ose penser à lui ou être une de ses pensées , 
....je suis puiissante.... entends-tu, malheureuse?.... 
je suis terrible... aussi vrai comme il y a un Dieu , 
tu es perdue I 



ACTE IV, SCÈNE VII. 341 

LOUISE, avec fermelë. 

Sans ressource, Milady, dès que vous l'aurez 
contraint à vous aimer. 

MILADY. 

Je te comprends... il ne m'aimera pas ! Eh bien, 
je veux triompher de ce honteux amour , et écraser 
le tien... je jetterai entre vous des montagnes et des 
abîmes; comme une furie, je pénétrerai dans votre 
paradis; mon nom, tel qu'un fantôme menaçant^ 
viendra repousser ta bouche de la sienne et vous 
ravir vos baisers ; ta jeune et florissante beauté se 
flétrira dans ses bjras, et il n'y trouvera plus qu'une 
momie desséchée. Je ne puis être heureuse avec 
lui; mais tu ne le sera pas non plus... sache-le 
bien , misérable ; ruiner ta félicité sera encore une 
félicité. 

LOUISE. 

Ce moyen de félicité, on vous l'a déjà ravi , Mi- 
lady. Ne calomniez pas votre propre cœur. . Vous 
n'êtes. p«int capable d'accomplir les menaçantes 
imprécations que vous venez de proférer sur moi ; 
vous p'êtes point capable de tourmenter une créatu- 
re qui ne vous a riei3i fait en sa vie que d'éprouver 
ce que vous avez éprouvé. — Mais j'aime en vous cet 
emportement, Milady. 

MILADY, après s être nn peu remise. 

Où suis-je? qu'ai-je dit ? qu'ai-je laissé paraître ? 
à qui me suis-je dévoilée? — Louise, âme noble , 
grande , divine ! pardonne à une insensée. Je 
n'ôterai pas un cheveu de ta tête , mon enfant. 
Souhaite , demande ; je veux te porter dans mes 
bras, êti^e ton amie, ta sœur Tu e3 pauvre... « 



34a I/IISTRÎGUE ET L'AMOUB, 

Vois (elle lui montre des diamatis ) , je veux vendre 
ces parures.... Je veux vendre mes chevaux, mes 
voitures, mes robes... que tout soit à toi... renonce 
à lui. 

LOUISE recule de surprise. 

Se raille-t-elle de mon désespoir , où n'aurait- 
elle réellement pris aucune part aux barbaries 
qu on a commises?.. Ainsi je pourrais encore me don- 
ner l'apparence d'une héroïne, et, dépouilléeque je 
suis, me faire honneur du sacrifice. ( Elle reste 
long' temps pensive , puis s^ approche de Miladjr , lui 
prend la main y et la regarde fixement aw>c une phjr-- 
siônomie expressive. ) Prenez-le donc, Milady... je 
vous cède librement un homme , qu'avec les tortu- 
res de l'enfer on a arraché de mon cœur san- 
glant... Peut-être vous-même ne le savez-vous pas, 
Milady, mais vous avez dérobé le ciel à deux amans , 
vous avez séparé deux cœurs que Dieu avait unis 
l'un à l'autre; vous avez écrasé une créature qui 
l'aima, comme vous; qui mettait en lui sa joie, 
comme vous ; qui l'apprécia, comme vous; et qui 
jamais ne pourra plus le posséder. — Milady, la der- 
nière convulsion du vermisseau qu'on foule aux 
pieds, s'élève jusqu'à l'oreille du Tout-Puissant; il 
ne peut pas lui être indifférent qu'on détruise les 
âmes sorties de ses mains. Maintenant il est à vous : 
maintenant, Milady, prenez-le; entraînez-le à Tautel; 
seulement , n'oubliez pas qu'au moment du baiser 
nuptial, le spectre d'une suicide se précipitera entre 
vous... Dieu sera miséricordieux ; je n'ai pas d'autre 
refuge. 

<. EUe sort précipitamment.) 



ACTE IV, SCÈNE VIII. 343 

SCÈNE VIII. 

MILADY seule. ^ 

^1e demeure tremblante clliorst d*«Ue* même ; ses yeux restent fixés vers la porte par 
laquelle mademoiselle Miller est sortie, enfin elle sort de sa stupeur. ) 

< 

Qu'est-ce donc? que s'est-il passé? que disait cette 
malheureuse?... Ociel! elles retentissent encore à 
mes oreilles , ces paroles terribles et déchirantes : 
•Prenez-le... Quoi , infortunée? ce don fait dans la 
dernière convulsion de Tagonie , ce legs effroyable 
de ton désespoir?.. Mon Dieu ! mon Dieu ! suis-je si 
profondément tombée ? suis-je tellement déchue du 
trône de ma fierté , que j'en sois réduite à attendre 
avidement ce que dans la dernière angoisse de la vie 
me jette unepavivre mendiante ?.. Prenez-le !.. et de 
quel ton elle me le disait! avec quel regard!... Ahl 
Emilie y te laisseras-tu donc tomber au dernier rang 
de ton sexe ? Crois-tu donc obtenir la pompeuse re- 
nommée cVune noble Anglaise, en consentant avoir 
rédifice altier de ton honneur s'écrouler devant la 
vertu sublime d'une bourgeoise dédaigneuse? — 
Non, orgueilleuse , non! Emilie Milford peut rougir, 
mais jamais s'avilir. J^ai aussi la force du sacrifice. 
( Elle se promène avec une contenance majestueuse. ) 
Maintenant disparaissez , faiblesses et souffrances 
de la femme !... Adieu , douces et brillantes images 
de l'amour ! Que la grandeur d'âme soit désormais 
mon seul guide. — Ces deux amans sont perdus , si 
Milford ne renonce pas à toutes ses prétentions, 
ne ren<:nce pas au cœur du Prince... (^ Après un mo' 



344 L'INTRIGUE ET L'AMOUR, 

ment de silence. ) — Voilà qui est fait , le terrible 
obstacle est levé ; tous les liens sont brisés entre le 
Duc et moi; cet amour furieux est arraché de mon 
sein . . . Vertu , je me jette dans tes bras ! . . . accepte le 
repentir d'Emilie , de ta fille ! — Ah ! que je me sens 
soulagée ! combien enfin je me sens légère et releyée 
à mes propres yeux! ... Je veux aujourd'hui descendre 
du sommet de mes grandeurs, noble comme le soleil 
qui s'abaisse : la magnificence mourra en même 
temps que l'amour ; et mon cœur seul m'accompa- 
gnera dans cette sublime abdication. {Elle s^a vers 
une table , cTun air de résolution. ) Maintenant tout 
va s'accomplir ^ promptement. . . maintenant..; sur- 
le-champ... avant que le charme de cet amant adoré 
ne vienne renouveler les combats sanglans de mon 
cœur. 

( Elle t'assied et se met à écrire. ) 

SCÈNE IX. 

MILADY, UN VALET DE CHAMBRE , SOPHIE , 
puis LE GRAND-MARÉCHAL , et ensuite DES 
DOMESTIQUES. 

LE VALET DE CHAMBRE. 

Monsieur le grand maréchal de Kalb est là dans 
l'antichambre , de la part du Duc. 

MILADY, tout animée par ce qu'elle écrit. 

Ah ! que cela va vous troubler , sërénissime au- 
tomate ! Sans doute , l'aventure est assez plaisante 
pour brouiller une royale cervelle ; et toute sa cour^ 



ACTE IV, SCÈNE IX. 345 

comme elle va pirouetter ! Tout le duché va être 
sens dessus dessous. 

LE VALET DE CHAMBRE et SOPHIE» 

Le grand marëckal, Miladyl 

/ MILADY, se retournant. 

Qui? comment? Ah î tant mieux. Cette espèce de 
gens n'est dans le monde que pour faire des com- 
missions. Qu'il soit le bienvenu. 

( Le Valet de chambre sort. ) 
SOPHIE, s'approcliant d'an airinqaiet. 

Si je ne craignais pas , M ilady , que ce fût une 
indiscrétion . . . (Miladjr écrit avec vivacité) la Miller 
a traversé rapidement l'antichambre , toute trou- 
blée... vous êtes brûlante... vous vous parlez à vous- 
même... (^Miladjr continue à écrire.) Je tremble... 
Que va-t-il arriver? 

LE GRAND MARECHAL entre; U fait mille rëWrences à Milady, sansq^VUe 
se tourne de son côté; comme elle ne le remarque pas, il s'approche derrière son fau- 
teuil , il prend le bout de sa robe et la baise respectueusement. 

Son altesse sérénissime... 

M IL AD T, jetant du sable sur son papier, et parcourant ce q[a'elle a écrit. 

Il m'accusera de la plus noire ingratitude... j'é- 
.tais abandonnée... il m'a tirée de la misère... de la 
misère! . . détestable marché ! . . . — Déchire ton con- 
trat, séducteur I mon éternelle honte t'a payé avec 
usure. 

LE GRAND MARÉCHAL, après avoir Tainement tourné tout autour de Milady. 

Milady semble un peu distraite; il faut bien 
qu'elle excuse ma témérité. {Plus haut ) Son altesse 



346 L'INTRIGUE ET L'AMOUR, 

sërénissime m'envoie demandera Milady^ s'il y aura 
ce soir wauxhall ou comédie allemande. 

MILA.DY-, te Uv« m riant. 

Un des deux , mon cher ; cependant portez à 
votre Duc cette lettre pour son dessert. ( A Sophie.) 
Toi , Sophie y ordonne que l'on mette les chevaux, et 
que tous mes gens se rassemblent dans ce salon. 

SOPHIE tort tout épouvantée. 

ciel ! qu'est-ce que tout cela signifie ? qu'est-ce 
que tout cela va devenir? 

LE GRAKD MARECHAL. 

Vous êtes animée, madame? 

MILADY. 

Allons , monsieur le grand mai^échal , voilà une 
place vacante. Une bonne occasion pour les entre- 
metteurs ! (Ze maréchal jette un œil inquiet sur la 
lettre. ) Lisez-la , lisez-la , je désire que son contenu 
ne reste pas entre quatres yeux? 

LE GRAND MARÉr.IT AL lit^ pendant ce lenips-U, les gens de Milady entrent 

fX se rangent au fond du saloD. 

« Monseigneur, 

» Un contrat que vous avez rompu si facilement, 
» ne peut plus me lier. Le bonheur de vos états était 
« la condition de mon amour. L'erreur a duré trois 
» ans. Le bandeau tombe de mes yeux. J'abhorre 
» des témoignages de faveur , qu'ont arrosé les lar- 
» mes de vos sujets. Cet amour, que je ne puis plus 
» vous rendre , accordcz-le à votre patrie désolée, 
)) et apprenez d'une princesse anglaise à compatir 



ACTE IV, SCÈWE IX. 347 

}) aux malheurs d'un peuple alIemaDd. Dans une 
)) heure j'aurai passé les frontières. 

» JeAWKE NoiRFOLK. » 
LES DOMESTIQUES répètent tout bas» arec surprise. 

• Passe les frontières ? 

LE GRAND MAKÉGHAL effraye', pose )a lettre sur )a table. 

M'en garde le ciel , ma chère madame ! Le por- 
teur aussi-bien, que l'écrivain pourrait bien y ris- 

♦ 

qiiersoncou. 

MILADY. 

Cela t'inquiète, excellent homme ! il est à crain- 
dre que toi et tes pareils ne soyez suffoqués , rien 
qu'à raconter ce qu'un autre a fait. — Mon avis 
serait qu'on mit la lettre dans un j)até, pour que 
son altesse la trouvât sur son assiette. 

LE GRAND MARÉCHAL. 

Ciel ! quelle imprudence ! Vous avez bien ré- 
fléchi, vous avez bien pensé dans quelle disgi^àce 
vous allez tomber , Milady ? 

MILADY se retourne vers ses gens, et lenr dit avec une vive ëmotioD. 

Vous êtes interdits, mes bons amis; vous atten- 
dez avec anxiété le mot de cette énigme : vous 
m'avez servie avec zèle et fidélité, et vous cherchiea^ 
votre récompense plutôt dans mes yeux que dans 
ma bourse; votre obéissance était de sentiment; 
mes bontés faisaient votre orgueil: le souvenir de 
votre fidélité s'unira par malheur à la pensée de 
mon abaissement. Le triste destin a fait des jours de 
votre prospérité , mes jours les plus infortunés. (Les 



348 L'INTRIGUE ET L'AMOUR, 

larmes aux yeux. ) Je tous quitte /mes enfans 

lady Milford n'est plus y et Jeanne de Norfolk est 
trop pauvre pour acquitter ses dettes ; — mon tré- 
sorier partagera entre vos mains ma cassette , — ce 
palais appartient au Duc ; — le plus pauvre de vous 
sortira d'ici plus riche que sa maîtresse. ( Elle leur 
tend la main , et tous la baisent avec émotion. ) Je 
vous comprends, mes bons amis... Adieu... adieu 
pour toujours ! (Elle étoiiffeses sanglots.) J'entends 
la voiture. ( Elle se dégage et i^eut sortir^ le maré- 
chal se place datant elle. ) Pauvre homme , tu es 
toujours là ? 

LE GRAND MARECHAL, qui pendant tout ce t«rops-lè a tenn les yeux fixés 

fur le billet d'un air déconfit. 

Et il faut que je remette ce billet dans les augustes 
mains de sou altesse sérënissime ? 

MILADY. 

Pauvre homme ! oui^ dans ses augustes mains ^ et 
tu diras à ses augustes oreilles que , puisque je ne 
puis pas aller pieds nus en pèlerinage à Notre-Dame- 
de-Lorette , je travaillerai à la journée poui' me la- 
ver de la honte d'avoir régné sur lui. 

. ( Elle lort ;. les antres se séparent, touè fort ëihus. ) 



FIN DU QUATRIEME ACTE. 



ACTE V, SCÈNE I. % 



««'«ii««<t« \\m/vMi%'^iwvMnnnn>*0i'vyiivytnf»iy*'%»*Mt v v*i^f¥^vmi*ni^v»ivvtétm^fm%n^ mv 



ACTE CINQUIEME. 



SCÈNE PREMIÈRE. 

La chambre du masicien. — Il fait nuit. 

LOUISE est assise dans un coin obscur de la chambre, 
sans parole et sans mouvement^ la tête appuyée 
sur sa main. Après un long moment de silence , 
MILLER entre ayec une lanterne sourde, regarde 
avec anxiété dans toute la chambre sans aperce- 
voir Louise; il pose ensuite sa lanterne et son 
chapeau sur une table. 

MILLER. 

JiiLLE n'est pas ici non plus.... pas ici.... J'ai par- 
couru toutes les rues ; je suis allé chez toutes nos 
connaissances; je me suis informé à toutes les por- 
tes... on n'a vu nulle part ma pauvre enfant, (^jiprès 
un moment de silence. ) Patience , pauvre malheu- 
reuxpère! attendsjusqu à demain matin... peut-être 
trouvera-t-on alors ton unique trésor flottant sur le 
rivage. — Mon IKeu, mon Dieu!... auràis-je attaché 
mon cœur à cette fille plus que tu ne le veux? La 
punition serait d ure , bien dure , Père tout-puissant ! 



- -' 



ira 4 



35o LMNTRÏGUE ET L^AMOUR, 

Je ne veux pas murmurer, Père tout-puissaut; mais 

la punition est dure. 

( U se jette avec désespoir sur une chaise. ) > 
LOUISE, sans bouger de sa place. 

Tu fais bien, pauvre vieillard 1 accoutume -toi 
peu à peu à souffrir encore. 

MILLER, s'élaoçant vers elle. 

Tu es là , mon enfant ? C'est toi ? Mais pourquoi 
seule y et sans lumière ? 

LOUISE. 

Je ne suis pas seule : quand tout est obscur autour 
de moi , je me livre à l'entretien qui me convient le 
mieux. 

MILLER. 

Dieu te soit en aide ! il n'y a que le serpent de la 
conscience qui veille avec les oiseaux de la nuit : il 
n'y a que le pëché et le mauvais esprit qui abhorrent 
la lumière. 

LOUISE. 

L'éternité aussi , mon père, parle aux âmes dans 
la solitude. 

MILLER. 

Enfant , enfant ! quels sont ces discours ? 

LOUISE, se lèye et s avance. 

J'ai soutenu un rude combat ; vous le savez ^ m.on 
père ! Dieu m'a donné de la force , le combat est fini. 
Mon père/ on a coutume d'appeler notre sexe, faible 
et fragile; ne croyez plus cela. Une araignée nous 
fait frissonner ; mais nous pressons gaîment dans nos 



ACTE V, SCÈJNE L 35f 

bras le noir fantôme de la destruction Bonu^ 
nouvelle , mon père! votre Louise est joyeuse. 

MILLER. 

Écoute , ma fille , je voudrais t'entendre sanglo- 
ter , j'en- serais plus content. 

LOUISE. 

Comme je les tromperai, mon père! comme je 
tromperai les tyrans !^ — L'amour est plus adroit que 
la perversité , et il a plus d audace... il ne sait pas 
cela, cet homme avec son sinistre cordon... Oh! ils sont 
bien fins , quand ils n'ont affaire qu'à la tête ; mais 
dès qu'il s'agit du cœur, les mëchans deviennent 
stupides... J'ai fait serment de le confirmer dans son 
erreur. Le serment , mon père , enchaîne bien les 
vivans ; mais les chaînes de fer de la sainte pro- 
messe sont brisées par la mort : Ferdinand con- 
naîtra sa Louise ! — Voudrez-vous faire remettre 
ce billet , mon père? aurez-vous celle bonté. 

MILLER. 

A qui , ma fille ? 

LOUISE 

Étrange question! l'infini et mon cœur n'ont point 
entre eux assez de place pour contenir la pensée de 
lui... et je pourrais écrire à quelqu'autre ? 

MILLER, avec inquiétude. 

' Écoule , Louise : je vais ouvrir la lettre. 

LOUISE. 

Comme vous voudrez , mon père ; mais vous n'y 
apprendrez rien ; ces lignes ne sont formées que 



35?i L'INTRIGUE ET L'AMOUR, 

de lettres mortes , elles ne vÎTent que pour Toeil de 

Tamour. 

MILLER, lisant. 

w Tu es trahi , Ferdinand. Une fourberie , sans 
» exemple , a brisé le lien de nos cœurs , un ser- 
» ment terrible a enchaîné ma langue , et ton père 
» a des espions partout. Cependant, si tu as du cou- 
» rage , mon bien-aimé ,..• je sais un lieu où aucun 
)) serment ne nous enchaîne , où aucun espion ne 
» nous écoute. » 

( fliiller t'arrête et regarde tristement sa fiHe. ) 
LOUISE. 

Pourquoi me regardez-vous ainsi? lisez tout ; mon 
père. 

MILLER. 

c( Mais si tu as le courage de Rengager dans une 
» route obscure , où rien ne f éclairera que ta Louise 
» et Dieu. . • où tu sex^as tout amour; laissant derrière 
» toi toutes tes espérances ^ tous tes bruyans désirs; 
» où rien ne te sera nécessaire que ton cœur ; ... si tu 
j» le veux... alors mets-toi en route quand l'horloge 
>i des Carmélites frappera minuit. Mais si cette 
>i pensée t'effraie... alors le nom de fort ne convient 
» plus à ton sexe , car une jeune fille t'aura humilie.» 
( Miller laisse tonner le billet , regarde long-temps 
devant lui d^un œil fixe et douloureux ; enfin il se 
retourne vers elle , et dit d^une voix entrecoupée : ) Et 
ce lieu , ma fille ? 

LOUISE. 

Vous ne le connaissez pas^ mon père? réellement 
TOUS ne le connaissez pas ?... Cela est surprenant. 



ACTE V, SCÈNE I. 363 

Ce lieu est assez apparent pour qu'on le trouve. Fer- 
dinand le trouvera. 

MILLER. 

. Hélas ! parle donc clairement; 

LOUISE, 

Je ne saurais lui donner un nom agréable. Ne 
vous effrayez pas , mon père , si je lui donne un 
nom odieux. Ce lieu... Ah ! pourquoi n'est-ce pas 
l'amour qui lui à choisi son nom ? il lui en aurait 
donné un plus beau... ce lieu , mon bon père...lais' 
sez-moi achever. .. ce lieu^ c'est le tombeau. 

MILLER se laisse tomber sur une chaise. 

mon Dieu ! 

LOUISE va à lui et le soutient. 

Maïs non, mon père; c'est seulement l'effroi 
qui s'attache à ce mot. Sachez écarter cette impres- 
sion , et vous verrez que c'est un lit nuptial , où 
l'Aurore étend ses voiles dorées , où le printemps ré- 
pand ses guirlandes parfumées. Il n'y a que le pé- 
cheur y dans ses gémissemens y qui ait pu appeler la 
mort un squelette .^ C'est une nymphe douce , char- 
mante , au teint de rose , telle qu'on nous peint la 
déesse de l'amour, mais moins trompeuse. C'est 
une déité tranquille et sociable , qui offre le secours 
de son bras au voyageur épuisé, pour monter les de- 
grés du temps, lui ouvre la porte de l'éternelle 
gloire , lesalue arnica lement et disparait. 

MILLER. 

Quelle est ta pensée , ma fille ? Voudrais-tu porter 
^a propre main^sur toi? 

TOM. II. SchUUr. 23 



334 L'INTRIGUE ET L'AMOUR, 

LdDISE. 

N'appelez pas cela ainsi , mon père. Quitter une 
société, oh. je suis vue de mauvais œil... m'élancer 
vers un lieu dont je htà puh plus me passer... est-ce 
un péché? 

MILLER. 

Mon enfant , il n*y en a pas de plus horrible que 
le suicide. C'est le seul dont l'homme ne puisse se 
repentir, parce que la mort et le crime arrivent à 
la fois. 

LOUISE. 

Ah ! désespioir ! . . . Mais cela ne se fait pas si vite. Je 
m'élancerai dans le fleuve, mon père, et en tom- 
bant, j'implorerai la miséricorde du Dieii tout- 
puissant. 

MILLER. 

Ainsi tu yeux te repeiltii:^ du larçiii, alissitôt que 
tu auras rais eH sùrele le fre&ï du crime».. Ma fille ^ 
ma fille ! prends garde à te railler de Dieu y quand 
tu auras tant de besoin de sa bontés Oh I où en es-tu 
venue ? où en es-tu venue 7* • Ta as rendncé à la 
prière, et le Miséricordieux a relii'ë sa main de 
toi. 

LOUISE. 

Aimer est-il donc ilii Crime , ifiéit père ? 

millSà. 

SI td avals aimé Dieu, jamais toii àiâoûr neût 
été un criihe... Ah ! mon éhet* éùfant , tli hi'as pro- 
fondément courbé , profondément ! profondément! 
jusqu'au tombeau )>etit^être ! ... mais je tie teuî pas 
accroître la souffrance de ton 6Gbttlr&«^M a fille , j^ 



1 



ACTE V, SCÈNE I. 355 

parlais tout à l'heure y je croyais être seul^ tu m'as 
entendu; et pourquoi m'en cacherais-je plus long- 
temps ? tu étais mon id(>le i écoute-moi y Louise y si 
t& as conservé encore quelque place dans ton cœur 
pour l'amour d'un père..*, tu étais tout pour moi. 
Maintenant^ est-H^e ton bito seulement que tu vas 
prodiguer ? ii'ai-^je pas à perdre tout le mien ? tu 
vois y mes cheveux commencent à blanchir. Le ter<^ 
me était arrivé pour moi y où les parens Commencent 
à recueillir l'intérêt du capital qu'ils ont placé danS 
le cœur de leurs enfans : veux^tu donc me dé'^ 
pouiller, Louise? veux-^tu dissiper tout le bien^ 
tout l'avoir de ton père ? 

LOtJÎSE lui baise U main avec la plus vîtc émotion. 

Non , non , mon père ; j'ai bien des dettes à ac- 
quitter en ce monde , mais je lès acquitterai avec 
usure dans l'éternité. 

MILLER. 

Prends-garde y mon enfant y d'avoir mal réglé tes 
comptes ? (.^{^«c une granté solennelle :) Nous retrou- 

verons^nous en ce lieu ? Vois I tu pâlis déjà....% 

Ma Louise ne comprend -elle pas que peut -être je 
ne pourrai pas aller la retrouver dans ce monde-là f 
parce que je n'aurai pas voulu m'y élancer aussitôt 
qu'elle ? ( Louise se jette dans ses bras y saisie de ter^ 
reur ; il la presse ardemment sur son sein et eontirtus 
d'une s>oix suppliante ) ma fille I ma fille ! fill^ 
déjà tombée y et peut-être déjà perdue I songe aux 
paroles sérieuses de ton père. Je ne puis veiller sur 
toi. Si je t'arrache le couteau, tu peux te tuer avec 
line aiguille. Si je te préserve du poison > tu peux 



t 

i 356 L'INTRIGUE ET L'AMOUR, 

i te'trangler avec ce collier de perles Louise.... r 

Louise je ne puis que t'avertir Veux-tu cd 

venir à ce point , que ton illusion trompeuse ne se 
dissipe à tes yeux que lorsque tu seras sur ce 
pont terrible , entre le temps et rëternitë ?.. .Veux- 
tu te présenter devant le trône de. celui qui sait tout, 
; avec le mensonge à la bouche , et lui dire : je viens 

ici pour l'amour de toi ; tandis que d'un œil coupa- 
ble tu chercheras déjà ton idole mortelle ? Et si cette 
fragile idole de ton cœur , alprs vermisseau comme 
toi f se trouvant aux pieds de son juge , se retourne 
vers toi , et dans cet instant d'épouvante accuse de 
mensonge ta prévoyance impie , et traduit tes espé- 
rances trompées devant l'éternelle miséricorde, que 
ce malheureux pourra à peine fléchir pour lui- 
même..... alors, (d'une voix plus forte) alors , 
malheureuse ! . . . (// la prend fortement par le bras, la 
regarde long-temps d'un œil fixe et pénétrant , pm 
tout à coup s'éloigne d'elle.) Je n'y sais rien de plus. 
( // lès^e la main au ciel, ) Je suis là , devant toi; 
mon Dieu et mon juge ! je ne puis rien de plus sur 
cette âme. Fais ce que tu voudras; sacrifie à ce 
beau jeune homme une victime qui réjouira les dé- 
mons , et consternera les anges. — Va-t'en , char- 
gée de tous tes péchés , chargée encore de celui-là, 
le dernier, le plus abominable; si cela ne suffit 
point , ma malédiction complétera ton fardeau..» 
Voilà un couteau , perce ton cœur et ( il s'éloigna 
en sanglotant ) le cœur de ton père. 

LOUISE s'^aoce et le reUent. 

Arrêtez ! arrêtez ! ô mon père!... Ah! votre ten- 



ACTE V, SCÈNE I. 357 

dresse est une contrainte plus cruelle que la rage 
de mes tyrans.... Que dois-je faire ?.. je ne le puis... 
que dois-je faire ? 

MILLER. 

Si les baisers du major sont plus brùlans que les 
larmes de ton père, meurs. 

LOUISE, après un pënible combat, arec plasma fermeté. 

Mon père , voici ma main. Je le veux. — mon 
Dieu ! mon Dieu ! que fais-je? que vais-je faire? 
— Mon père , je le jure... Malheur à moi, malheur ! 
crime de quelque côté que je me dirige!... Eh bien, 
oui, mon père.... Ferdinand !.... Dieu me voit..., 
puissé-je anéantir ainsi ton dernier souvenir ! 

(Elle déchire la lettre. ) 
MILLER, ivre de joie, se jette à son cou. 

C'est ma fille ! regarde-moi ! Tu as sacrifié un 
amant, mais tu rends ton père heureux. {Il V em- 
brasse ^ il rit, il pleure.) Mon enfant*, mon enfant, je 
n'étais pasdigne d'un tel jour en ma vie. Dieu le sait, 
je ne suis rien auprès de cet ange. Ma Louise, mon pa- 
radis!.. mon Dieu! je ne comprends pasgrand'chose 
à l'amour ; mais que ce soit une souffrance d'y re- 
noncer, ah! cela je le comprends bien. 

LOUISE. 

Quittons ce pays , mon père... quittons cette ville 
où je serais l'objet de la raillerie de mes compagnes, 
cil ma réputation est perdue pour toujours... Allons 
bien loin, bien loin de ce lieu où je retrouverais 
tant de traces de ma félicité perdue. Allons, s'il est 
possible... 






358 L'INTRIGUE ET L'AMOUR, 

MILLER. 

Où tu voudras , ma fiUe . Notre Seigneur fait croitre 
son pain partout , et il benjlra les cordes de mon via* 
Ion. — Oui, laissons tout^ — Je mettrai en musique 
une complainte de tes chagrins ; je chanterai This- 
toire de la fille qui, pour honorer son père, s'est 
laisse déchirer le cœur; nous mendierons de porte 
en porte avec cette romance, et raumone nous sera 
douce de la main de ceux qui savent pleurer. 



SCÈNE II. 

FERDINAND ; les précédens. 

LOUISE, dès quVUi tanfnçmt^ ae jette am foa de soa pk«f •• peussanl un grand cri. 

Mon Pieu ! c'est lui I je suis perdue ! 

MILLER. 

Comment? qui? 

LOUISE loi montre le maier de la maio, en iéUmmwX le ym^i e| le pi«B* 

cestre son sein. 

Lui ! lui-même !... Prenez seulement garde ^ mo» 
père... il vient pour me tuer, 

MILLER le regarde et te retire en arrière. 

Comment ! vous ici , baron ? 

FERDINAVD «ppracJhe leateaiènt, «^arrête près de Louiae, et fixe anr elle^nr^ 

g^rd p^o^rant.-rÀprè« i|9 inomept de aîlmioi : 

Cri de la conscience troublée, je te remercie*** 
Ton aveu est terrible , mais prompt et certain ; il 
m'épargne bien des tortures. . .—Bonsoir , Miller. 



ACTE V, SCÈNE IL SSg 

MILLER. 

Mais ^ au nom dn ciel , que voulez-vous , baron ? 
qui vous conduit ici ? pourquoi cette visite ? 

FEÎlDINANp. 

J'ai connu un temps où l'on comptait tçutie^ le^ 
secondes de la journée , où l'iirdeur de me voir hâ- 
tait U rnarche trop lente ^es c^iguilles (le Thorloge^ 
où les ibattemens du cœur semblaient infini^ jusqu^^ 
mon arrivée ; comment ^e fait-il qpe maintenant 
j'arrive hors de propos ? 

MILLER. 

Allez ; allez ; baron.... s'il reste dans vptre cflçur 
une étincelle d'humanité^ si vous ne voulez pa$ égor^ 
ger celle que vous prétendez aimer, fuyez, pe rpstez 
pas un instant de plus. La bénédiction s'est enfuie 
de ma maison , du moment que vous y mites le pied. 
Vous avez appelé le malheur sous mon toit, ou au- 
paravant régnait le contentement. N'êtes-vous pas 
€ncore satisfait? Voulez-vous donc déchirer les blés- 
fiures dont le malheur de vous avoir connu a percé 
le cœur de fqon unique enfant? 

FERDINAND. 

Excellent père , je viens maiatenant apporter une 
bonne nouvelle à ta fille. 

MJLLER. 

Nouvelles espérances , pouve^u désespoir. Fuis , 
messager de malheur, ton visage f^ijt to^^t k tB, m^ar- 
chandise. 

FERDINAND. 

Enfin, je vois devant mes yeuK h terme de mes 



^BJ^dMHC^«-^r.V: 



36o L'INTRIGUE ET L'AMOUR, 

vœux. LadyMîlford, ce redoutable obstacle à notre 
amour, fuit à Finstant loin de ce pays; mon père 
approuve mon choix , le destin cesse de nous per- 
sécuter; des astres plus heureux nous favorisent... 
Je viens dégager ma parole donnée , et conduire ma 
fiancée à Tautel. 

MILLER. 

L entends-tu, ma fille? l'entends-rtu se faire un 
jeu de tes trompeuses espérances? Ah! vraiment, 
baron ! il n'est pas beau de voir le séducteur venir 
encore égayer son esprit sur son crime. 

FERDINAIÏD. 

Tu crois que je plaisante? Non, sur mon hon- 
neur ! Mon discours est sincère , comme l'amour de 
ma Louise; je le tiens pour un engagement aussi 
sacré que ses sermens... Je n'en sais pas déplus 
sacré... Tu doutes encore? Je ne vois pas encore la 
rougeur colorer les joues de ma charmante épouse: 
cela est singulier. Le mensonge est apparemment la 
monnaie courante, aux lieux où la vérité a si peu 
de crédit. — Vous vous méfiez de mes paroles? tous 
croirez peut-être ce témoignage écrit ? 

(n jette A Louise la lettre uàreÊtéû au Maréchal; Lonise Fouvre et s'ëvanouit. 

MILLER, saas regarder Louiie. 

Que signifie ceci, baron? je ne comprends pas? 

FERDINAI7D, lai monirafct Louise. 

Celle-ci a bien mieux compris. 

MILLER, tombant près de Louise. 

mon Dieu ^ ma fille ! 



ACTE V, SCÈNE IL a6i 

FERDINAND. 

Pâle y comme la mort ! . . . Maintenant elle me plaît, 
ta fille; jamais je ne l'ai vue si belle, cette pieuse 
et honnête fille!... Le souffle du dernier jugement, 
qui dissoudra le vernis de tous les mensonges , à 
dissipe ce fard d'une artificieuse vertu, qui eût 
trompé même les anges de lumière... C'est son vi- 
sage dans toute sa beauté ; c'est son vrai visage ; je 
veux le couvrir de baisers. 

( Il B^avance vers elle. ) 
MILLER. 

Retire-toi ! va-t'en ! Ne t'attaque pas au cœur d'un 
père, jeune homme; je n'ai pu la garantir de tes 
tromperies, mais je la garantirai de tes outrages. 

FERDINAND. 

Que veux-tu, vieillard? Je n'ai point affaire à toi. 
Ne te mêle pas dans un jeu où la partie est évidem- 
ment mauvaise... Peut-être aussi en* sais-tu plus 
que je ne t'en ai dit? As-tu déshonoré une vie de 
soixante ans en faisant commerce de ta fille , et as-tu 
souillé ces respectables cheveux blancs par l'ofiice 
d'entremetteur?... Oh! si cela n'est pas, malheureux 
vieillard, couche-toi là, et meurs... il est encore 
temps. Tu pourras encore t'endormir dans un doux 
songe, en disant : Je fus un heureux père... Un in- 
stant plus tard, tu aurais à rejeter la vipère em- 
poisonnée vers son infernale patrie, tu aurais à 
maudire et le don que tu avais reçu et celui qui te 
t'avait fait; tu descendrais dans la tombe en blas- 
phémant la Divinité. (^A Louise.) Parle, malheu- 
reuse : as-tu écrit cette lettre ? 



36a L'INTRIGUE ET L'AMOUR, 

MILLER, khamke. 

Aa nom daciel, ma fille! nWUie pas, n'oaUie 
pas. 

LOIII8B. 

Ok ! cette lettre, mon père!... 

FERDIVAND. 

Ah! si elle était tombée en de manyaises mains!*. 
Grâce soit rendue au hasard , il a (ait plus que la 
raison la plus avisée, et a mieux opéré que la sa- 
gesse des plus habiles. — *I^ hasard , dis-je? Ah! si la 
Froyidence est enjeu qugnd un passereau tombe i 
pourquoi ne serait-ce pas elle qui démasquerait ua 
esprit de Tenfisr?-*— Répondras-tu?... as4u écrit 
cette lettre? 

MILLER, k part, k Louue d'an ton toppliant. 

Sois ferme , ma fille ; dis seulement oui , et tout 
est fini. 

FERDIN/lIfD. 

Cela est plaisant , fort plaisant ! le père était aussi 
trompé ; tous trompés ! — Hé biep, voyez la contenance 
de cette infâme ; sa bouche même lui refuse obe'is? 
sance pour ce dernier mensonge. Jure sur ton DieU) 
jure sur l'éternelle vérité. As-tu écrit cette kttre ? 

LOUISP, aprAt «n ^gol^inn^y^ fOlf^$ fia tiflp m éU i#«rtfl|^Mf far Uf rt^^^ 

■on père , r^ond avec fenneté et avarapce : 

. Je Fai écrite. 

FERBl^AlSD Asmure imae^ie l^effioL 

Louise ! . . non , sur mon âme , tu mens. • . L'inno- 
cence n'avoue-t-elle pas , sur le chevalet du bour- 
reau y le crime qu'elle n*a jamais commis? je te U^ 



ACTE V, SCÈNE II. 363 

dennandë avec trop de violence. «•• n'est-ce pas, 
Louise? tu n'as avoue qu'à eause de ma violence? 

LOUISE. 

J'ai avoué ce qui e$t vrai. 

FERDINAND, 

Non , te di^jei x^Qn, uo»;^ tu w Tas pa» écrite ; cç 

n'est pas là ton écriture... et cela serait , qu'il est 
plus aisé de contrefaire une écriture que de cor- 
rompre un coeur, Parle-moi vrai , Louise.... Mais^ 
noui non^ nç réponds pas, tu n'aurais qu'à dire oui, 
et je serais perdu... Un mensopge, Lguise, un men- 
soqgeU.. Oh! 3i tu le pçux; encore, dîs-Je-moi avec 
cette physionomie sipcère^et apgélique; persuade 
mes yeux , persuade mon oreille , et tu tromperas 
encore ce cœur si horriblement abusé. Louise ! 
toute vérité pourrait alors , dès ce moment > se re- 
tirer de la création } la probité pourrait incliner sa 
fierté et s'abaisser aux courbettes des courtisans. 
(D'une voix tremblante.) Âs-tu écrit cette lettre? 

LOUISE. 

Sur mon Dieu, $ur l'éterpelle vérité; oui. 

FERDINAND, après un momeat de silence, avec Texpression de la plas profonde 

douleur. 

f*emme ! femme ! ... ce visage qui est le maintenant 
devant moi... Hé bien, au charme de ce visage 
ajoute le bonheur du paradis, et même dans Fem«-^ 
pire de la damnation tu ne séduiras plus personne... 
Sais-tu ce que tu étais pour moi, Louise? c'est im- 
possible ; lion , tu ne sais pas que tu étais tout pour 
moi. .Tout! ce n'est qu'un mqt, un misérable mot; mais 
l'éternité a de la peine à le contenir, il renferme 



364 L'INTRIGUE ET L'AMOUR, 

en lui la vaste étendue de Tunivers... Tout! ettnas 
pu t'en jouer si criminellenient? oh ! cela est hor- 
rible. 

LOUISE. 

Vous avez mon aveu, monsieur de Walter, moi- 
même je me suis condamnée ; retirez-vous , quittez 
une maison où vous avez été si malheureux. 

FERDINAND. 

C'est bon, c'est bon, je suis fort tranquille. •.Tran- 
quille! n'est-ce pas cela qu'on dit d'une contrée 
qu'a dévastée la peste? je suis tranquille. (^Après m 
moment de refl€a:ion.) Encore une prière, Louise, 
la dernière! ma tête est brûlante de fièvre , j'ai be- 
soin de me rafraîchir : veux-tu me faire un verre 
de limonade? 

(Louise sort.) 

SCÈNE III. 

FERDINAND et MILLER. 

(Tons deux ce promenant en silence de long en large dans la chamLre. Miller s arrête 
enfin , et , après avoir regarde tristement le major, il lai adresse la parole. 

MILLER. . . 

Mon cher baron, si cela peut diminuer votre cha- 
grin , je vous dirai que je le partage du fond da 
cœur. 

FERDINAND. 

• * * 

C'est bon, Miller. {Il fait encore quelques pas.) 
Miller, je me souviens à peine comment je vins ches 
vous , à quelle occasion ? 



ACTE V, SCÈWE III. 365 

MILLER. 

^ A quelle occasion ^ monsieur le major? vous vou- 
lûtes prendre de moi des leçons de îlûte : vous ne 
vous en souvenez plus ? 

FERDINAND, brnsquement. 

Je vis votre fille... {encore un instant de silence.) 
Vous ne m'avez pas tenu votre parole , mon ami ; 
vous deviez répandre du calme sur mes heures de 
solitude 9 et vous m'avez trompé ; vous m'avez vendu 
un serpent... (// remarque T émotion de Miller,) Non, 
ne t'effraie pas, vieillard; {il V embrasse) tu n'es pas 
coupable. 

MILLER f s'essuyant les yeux. 

Dieu le sait, lui qui sait tout. 

FERDINAND, se promenant encore, enseveli dans de sombres réflexions. 

Qu'elle est étrange, qu'elle est inconcevable la 
façon dont Dieu se joue de nous ! A de minces et 
imperceptibles fils , souvent il suspend un poids 
énorme... L'homme savait-il qu'en mangeant cette 
pomme, il trouverait la mort? hélas ! le savait-il ? 
( // se promène à grands pas , puis il prend avec force 
la main de Miller. ) Homme , tu m'as vendu bien 
cher quelques sons de flûte... et tu n'y gagnes pas 
cependant... tu y perds tout peut-être aussi. (// s'é^ 
loigne de lui. ) Malheureuse flûte ! pourquoi cette 
idée m'est-elle venue? 

MILLER, cbercliant à cacher son émotion. 

Cette limonade se fait bien attendre. Je ferai 
mieux d'aller y voir, si vous ne le trouvez pas 
mauvais. 



i 



366 L'INTRIGDE ET L'AMOUR, 

FERDINAIID. 

Cela ne presse pas , mou cher Miller... (àpaft. ) 
Du moins pour le père — demeurefe... Que voulais- 
je donc tous dire?..Âh! oui... Loitis(â est^lle votre 
unique fille ? M^avez-vous point d autres enfans ? 

MILLER, arec clidear. 

Je n'en ai aucun autre, baron. Je n'en dâiré 
aucun autre. Ma fille est si bien tout ce qu'il faut 
pour remplir mon cœur ! Tout ce que j'ai pu avoir 
d'amour, je l'ai place sur ma fille* 

Hélas!... voyez, je vous prie , si cette boisson e^t 
prête , mon bon Miller. 

(Miller sort. ) 

SCÈNE IV. 

FERDINAND seul. 

Son unique enfant!... Entends-tu cela, meur- 
trier? son Unique enfant, meurtrier ! tu l'entends , 
son unique enfant !... Dieu n'a accorde à cet homme, 
dans tout le Vaste univers p qu'un misérable violon 
et cet unique enfant... tu veux le lui dérober ?.. dé- 
rober !m. dérober le dernier denier du mendiant ! 
briser la béquille du paralytique et en jeter les mor- 
ceaux à ses pieds ! Eh quoi! en aurai-je le cœur ?... 
Quand il reviendra, s'attend-îl à trouver détrui- 
téô toutes les joies qu'il avait placées But le visage 
de fci fille? Il rentrera , et verra étendue devant lui, 
cette (leur... flétrie... morte, méchamment détruite. 



ACTE V, SCÈNE V, 367 

cette dernière ^ cette unique , cette mpiieste espé- 
rance. Hélas ! il la verra là > devant lui ; et alors la 
nature n'aura plus pour lui un souffle de vie ; et 
alors son regard fixe , errant en vain sur l'immen- 
sité déserte^ cherchera la Divinité , ne trouvera plus 
la Divinité , et retombera sans avoir rien aperçu... 
Mon Dieu ! mon Dieu ! — mais mon père aussi n'a 
qu'un unique fils. . . un unique fils^ et ce n'est cepen- 
dant pas son uni(|ue richesse à lui... {Après un mo^ 
ment de silence. ) Cependant , que perdra-t-îl donc? 
Une fille pour qui les plus saints devoirs de l'amour 
ne sont qu'un vain jouet ^ pourrait-elle rendre son 
père heui*eux 1... Il ne le serait pas ^ non ; il ne le 
serait pas ; et je mérite même les remercîmèns d'un 
père ^ pdur avoir écrasé un serpent avant qu'il dé-^ 
ehire son, jiein. 

, SCÈNE V. 

MILLER revient , FERDINAND. 

MILLER. 

Vous seree bientôt servie baron... « La pauvre 
fille est là assise I et pleurant à eii moiirir... Elle 
vous donnera ses larmes à boire dans cette limonade. 

Ferdinand. 
Et si seulement il û'y avait que des lattûës ! . . . 

fuiâquë nous avotis parlé de musique ^ Millet'^ (// 
tlté une bourse) je sUis votre débiteur. 

MILLER. 

Comment? comment? laissez cela ^ baron. Pour 



368 L'INTRIGDE ET L'AMOUR, 

qui me prenez-TOus ? C'est en bonnes mains. Ne me 
faites donc pas cet afiront : ce ne sera pas , Dieu le 
Tcnille , la dernière fois que nous nous reverrons. 

FERDINAND. 

Qui peut le savoir? prenez toujours. On ne sait qui 
meurt ni qui vit. 

MILLER, rûat. 

Oh ! quant à cela , baron , c est un risque qu'on 
peut , je pense , courir avec vous sans s'inquiéter. 

FERDINAND. 

Cest toujours un risque;., n'avez- vous pas vu des 
jeunes gens mourir... des jeunes gens et des jeunes 
filles , des enfans , espérance de leurs parens , qui 
avaient bâti sur cette illusion tant.de châteaux en 
Espagne?... Ce que l'âge ou le chagrin rongeur ne 
peuvent pas faire , souvent un coup de foudre y 
réussit... Votre Louise non plus n'est pas immor- 
telle. 

MILLER. 

Dieu me Fa donnée. 

FERDINAND. 

Écoutez-moi... je vous le dis... elle n'est pas im- 
mortelle. Vous l'aimez cette fille f comme la pru- 
nelle de vos yeux ; votre cœur , votre âme sont uni- 
quement attachés à cette fille : ayez de la prévoyance 
Millerll n'y a qu'un joueur désespéré qui puisse tout 
placer sur une seule carte ; on traite de mauvaise 
tête le commerçant qui charge toute sa fortune sur 
un seul navire. •• Écoutez-moi , songez à cet aver- 
tissement.—^ Mais pourquoi ne prenez-vous pas cet 
argent ? 



ACTE V, SCÈNE V. 36ç> 

MILLER. 

Comment , monsieur ? toute cette pleine bourse ? 
à quoi pense monsieur le baron ? 

FERDINAND. 

A payer mes dettes. Allons, ( il jette la bourse sut 
la table f il en tombe des pièces d'or) je ne puis 
éternellement garder cette bagatelle entre mes mains. 

MILLER, surpris. 

Comment , grand Dieu ! ce n'est pas le son de 
l'argent. ( // approche de la table , et s^ écrie tout 
épouvanté:) Commenil au nom du ciel, baron?... 
baron, que faites-vous ?qu'avez-vous jeté là, baron? 
est-ce une distraction? {^ Il joint les mains en signe 
de surprise. ) C'est... à moins que je ne sois ensorce- 
lé... c'est , Dieu me damne!., c'est du bel or jaune, 
de l'or du bon Dieu^.. Non , Satan , tu ne m'attra- 
peras pas. 

FERDINAND. 

£tait-il vieux ou nouveau le vin que tu as bu , 
Miller? 

MILLER. 

' Mille tonnerres ! mais voyez donc... de l'or ? 

FERDINAND. 

Hé bien , qu'est-ce à dire ? 

MILLER. 

Mais par le diable , je vous dis... je vous en con- 
jure par le saint nom de Jésus... de l'or ! 

FERDINAND. 

Cela a-t-il donc quelque chose de singulier? 

TOM. Ih Schiller 7.^ 



.» 



i 



370 L'INTRIGUE ET L'AMOUR, 

MILLER , après un moment de silence , ▼« à lui, et lui dit d'an ton éam. i 

Monseigneur, je suis un pauvre homme, honnête; 
Toudriez-vous m'employer à quelque mauvais coup? 
car , Dieu le sait , on ne peut pas gagner tant d'or j 
par des moyens honnêtes. 

FERDINAND, ëmu. 

Soyez tranquille, mon cher Miller ; vous a\ei 
depuis long-temps gagné cet argent-là ; et Dieu me 
préserve de vous exposer aux reprocher de votre 
conscience. 

MILL£R, k moitié fou et sautant de joie. 

Il est à moi donc ! à moi ! à moi , à la connaissance 
et par la volonté du bon Dieu! ( Il court i^ers la porte 
en criant. ) Ma femme ! ma fille ! victoire! arrivez 
donc. ( // revient. ) Mais , mon bon Dieu , comment 
âi-je pu arriver tout d'un coup à un si terrible tré- 
sor ? comment l'ai-je mérité? comment lai-je gagné? 

FERDINAND. 

Pas avec vos leçons de musique , Miller.... Avec 
cet or, je vous paie... (// s^ arrête saisi d* un frémisse- 
sentent.) ]t vous paie...(-^w abattement) le mal- 
heureux rêve de trois mois que je dois à votre fille. 

MILLER lai preud la main, et la presse avec force. 

Monseigneur , si vous étiez quelque pauvre petit 
bourgeois , ( as^ec sfivacité) et que ma fille ne vous 
aimât pas , en vérité je la tuerais. ( // radient pan 
la bourse et ramasse les pièces. ) — Mais vous, m'avez 
donné tout , et vous n'avez rien gardé , et cela nie 
gâtera tqute i^a joie , voyez-vous.? 



ÀCtÉ V, SCÈNE V, 371 

î$ue cela ne VOUS trouble pas , ipon ami; je pars 
J)our un pays où j'ai desseiu de na^établir , et oii cet 
argent-là n'a pas Cours. 

Ml LLEK , qui a toujoars eu les yeux fix^s sur la bourse , arec rarissement. 

C'est donc à moi?;... à moi?.... Je suis pourtant 
fâché que vous partiez..,. Et attendez un peu sur 
quel pied je vais me mettre; comme je vais me rem- 
plumer ! (// ôte son chapeau , et le jette à travers la 
chambre*) Ah! mes leçons de musiffue pourront 
$'aller promener ; et maintenant je ne fumerai plus 
que du tabae du numéro cinq.... et si l'on me voit 
aux places à douze sous à la comédie^ je veux bien 
que le diable m'emporte. 

(Il veut sortir. ) 
FERDINAND. 

Demeurez, taisez -vous, et serrez votre argent. 
(jiifec expression, ) Taisez -vous seulement jusqu'à 
ce soir.... et faites-moi le plaisir de ne plus jamais 
donner de leçons de musique. 

MILLER, llvec un transport plus tif encore, et dans sa joie prenant Ferdinand' par 

ton habit. 

Ah ! monsieur^ , et ma fille ! ( // lâche son habit ) 
L'argent ne fait pas l'homme.... certainement.... 
que je mange dés pommes-de-terre ou des jjerdrix, 
quand j'ai diné , je n'ai plus faim ; et cet habit sera 
toujours bon , tant qu'on ne verra pas le jour par 
mon coude; des guenilles sont bien bonnes pour . 
moi : mais ma fille , -c'est pour elle que vient cette 
bénédiction ; tout ce qui lui donnera dans l'œil , il 
faudra qu'elle lait tout da suite. 



372 L'INTRIGUE ET L*ÀMÔDR, 

FER DIN AND rinterronpt kroaquement. 

Assez y assez. 

M ILLE R , s^animant de plus en plus. 

Et elle apprendra le français à fond.... elle dan- 
sera les menuets.... elle chantera si bien , ^'on en 
parlera dans la gazette..., et elle portera un chapeau 
comme les filles de conseiller... et ui^erobe à queue, 
comme ça s'appelle... et Ton parlera de la fille du 
musicien à quatre lieues à la ronde. 

FERDINAND lui prend la main avec une expression terrîUe. 

Assez , assez. Au nom du ciel , taisez-Yous! taisez- 
Tous seulement pour aujourd'hui ; c'est la seule re- 
connaissance que j'exige de vous. 

SCÈNE VI. 

LOUISE entre 9 portant la limonade; les prëcëdens. 

L OUI SE, les yeux rougis de larmes et d'une voix tremblante. 

Vous direz si vous ne la trouvez pas assez forte. 

FERDINAND prend le verre sur Tassielte, s'assied, et se tournant tout à coup Tcrs 

MiUer. 

Ah! j'avais presque oublié. .. . Oserai-je vous de- 
mander quelque chose ^ mon cher Miller? Voulez- 
vous me rendre un petit service ? 

MILLER. 

Mille pour un ! Que voulez-vous ? 

. , FERDINAND. 

On m'attend pour se mettre à table.... et je suis 
par malheur de si mauvaise humeur ^ qu'il me serait 



\ 



ACTE V, SCÈNE VL 3^3 

tout- à -r fait impossible de paraître en société; 
voudriez-vous aller chez mon père , et m 'excuser ? 

LOUISE, effrayée , Tinterrompt vivement. 

Je puis bien faire cette course. 

MILLER. 

Le dire au... au Président ? 

FERDINAND. 

Non pas à lui-même. Vous donnerez cette com- 
mission à quelqu'un de l'antichambre. Voilà ma 
montre ppur faire voir que vous venez de ma part. 
Je serai encore ici quand vous reviendrez, t- 
Vous attendrez une réponse. 

LOUISE, avecanxiëtë. 

Ne puis-je pas faire tout cela ? 

FERDINAND, k MiUer , qui veut partir. 

Attendez.... encore une chose. Voici une lettre 
pour mon père, qui m'a été remise toute cachetée.., 
peut-être est-ce quelque affaire pressante... vouç 
ferez cette commission-là en même temps. 

MILLER. 

C'est bon . 

LOUISE s'altacUe à lui, et le retient avec une vive angoisse. 

Mais , mon père , je pourrais bien faire tout ççIê^. 

MILLER. 

Tu es seule, et la nuit est noire, ma fille. 

(Il sort. ) 
FERDINAND. 

Éclaire ton père, Louise. (Pendant qu'elle accom^ 
pagne son père en tenant la lumière^ il s'approche de 
(a table, et s^erse, du poison dans la limonade. ) Oui , 



i 



^H^^ ^ -. M^flflKSIHKf «iSIBp^r^ '•^.^■*' 



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i^iP 



374 I/IISTRIGUE ET UAMOUR, 

elle doit mourir. . . ilie faut. . . les puissances suprêmes 

me font par leurs signes entendre le terrible oui^ 

la Ycngeance du ciel souscrit l'arrêt f son bon ange 

Vabandonne. 

SCÈNE VIL 

FERDINAND et LOUISE. 

(E]1e revient lenfement en rapportant la lumière; elle la pose sur la table , et se place 
du côt(F oppose' au major, les yci» liaissés vers la terre, et jefant de tensps en temps à 
la dérobée un rrgard effrayé sur lui. Il est assis de lautre cdté, «t reg^prde fixemeat 
devant Ith.Un long et profond silence annonce cette scène. ) 

LOUISE. 

Si TOUS vouliez m'accompagner , ntonsieur de 
Walter , je jouerais un air de piano? {Elle ouw^eh 
piano. Ferdinand ne fait aucune réponse. — Silence. ) 
Vous me devez une revanche aux échecs , Toulez- 
vous faire une partie, monsieur de Walter ? ( JVou- 
veau silence. ) Monsieur de Walter, ce portefeuille 
que j'avais promis de vous broder , il est com- 
mencé ; ne voulez-vous pas voir le dessin ? ( En- 

core un silence. ) Ah ! je suis bien malheureuse ! 

< 

FERDINAND, sans changer d'altitude. 

Cela pourrait être vrai. 

L0UI3E. 

Ce n'est pas de ma fairte, monsieur de Walter, si 
je vous tiens^si mal compagnie. 

FERDINAND, k part , avec un mutire ameiv 

Tu n'en peux mais de mon extrême réserve. 



ACTE V, SCÈNE Vil. 875 

tOtJlSE. 

J'ayais bien pensé que nous n'avions maintenant 
rien à ndus dire. Je me suis effraye'e , je l'avoue , 
quand vous avez renvoyé mon père. Monsieur de 
Walter, je devinais bien que ce moment nous serait 
également insupportable. — Si vous le permettez , 
je m'en irai chercher quelques personnes de macon- 

naissahce. 

fébdiuand. 

Oh! oui, fais cela... j'irai aussi chercher quelques- 
uties des mienties. - 

LOUISE le regarde d'un air embarrasse. 

Monsieur de Walter ! 

FERDINAUDf d'un ton railleur. 

Sur moti honneur , c'eat la meilleure idée qu'^ 
peut avoir dans une pareille occasion. Nous change- 
rions en divertissement cet ennuyeux tête-à-tête, et 
nous tiÊfuê vehgeriond des^ chagrins dé Tamour par 
quelque^ galanteries. 

LOUISE. 

Vous ctès de boilnehumeur , monsieur de Walter! 

FERDINAND 

Oui, tout-à-fatt, au point de faire côurit* les pe- 
tits garçons après moi dans les rues !.. Non , en vé^ 
rite, Louise, ton exemple me sert de leçon; tir 
devrais être mon institutrice. 11 n'y a que des fotfs 
qui font cas de l'amour éternel. L'éternelle unifor- 
mité est rebutante ; il n'y a que le changement qui 
donne quelque sel au plaisir. «.. Allons, Louise, j'en 
9uis aussi : nous courrons de roman en roman ; nous 



/ 



s 



376 L'INTRIGUE ET L'AMOUR, 

nous roulerons de bourbier en bourbier... • toi d'un 
côté.... moi de l'autre.... et peut-être est-ce en un 
mauvais lieu que je retrouverai mon repos détruit .... 
peut-être dans quelque joyeuse partie de plaisir nous 
rencontrerons-nous par la suite, avec la plus agréa- 
ble surprise , rejetés l'un vers l'autre après vingt 
aventures; alors ces deux squelettes desséchés se 
reconnaîtront, comme dans un dénoûment de co- 
médie y à cet air de famille qu'aucun enfant de cette 
race corrompue ne peut renier ; et nous découvri- 
rons qu'il peut s'établir, entre le dégoût et la honte^ 
une harmonie à laquelle le tendre amour n'avait pu 
atteindre. 

LOUISE. 

jeune homme! jeune homme! tu es déjà bien 
malheureux, veux-tu encore mériter de l'être? 

FëRDINÂjSD, furieux entre ses dents. 

Je suis malheureux? qui t'a dit cela?. Femme, tu 
es trop dégradée pour éprouver toi-même un senti- 
ment.... comment ]X)urrais-tu juger du sentiment 
d'un autre? — Jç suis malheureuj:, dis-tu? ah! ce 
mot pourrait réveijler ma fureur, même dans le 
tombeau. — Je devais être malheureux : elle le sa- 
vait; mqrt et damnation ! elle le savait.... et cepen- 
dant elle m'a trahi ! — Vois-tu, perfide?... c'était ta 
seule chance de pardon.... c'est cet aveu qui a pro- 
noncé ton arrêt. Jusqu'ici je pouvais attribuer ton 
forfait à ton ignorance ; tu aurais pu presque échap- 
per à ma vengeance par le. mépris.... (^11 saisit pré-' 
cipitamnifint le verre, ) Ce n'était donc pas frivolité ; 
ce n'était donc, pas sottise; tu étais: donc un 



ACTE V, SCÈNE VU. 377 

esprit de l'enfer.... (// boit.) Cette limonade est fade 
comme ton âme; — goûte-la. 

LOUISE. 

ciel I ce n'est pas sans raison que j'avais craint 
cette scène. 

FERDIIÏAND, d'un ton impérieux. 

Goûte-la. 

( Louise prend le verre k regret et boit. Ferdinand se détourne au moment où elle porte 
le verre à ses lèvred ; il pâlit, et s'éloigne rapidement jusqu'au fond de la chambre.) 

LOUISE. 

Cette limonade est bonne. 

FERDirïÀIïD, sans se retourner, et en frissonnant* . 

Je t'en félicite. 

LOUISE, apr^ avoir remis le verre. 

Ah! si vous saviez y Walter, combien vous ou- 
tragez indignement mon cœur! 

FERDINAND. 

Quoi? 

LOUISE. 

Il viendra un temps, Walter... 

FERDINAND, revenant. 

Ah ! le temps est venu pour nous. 

LOUISE. 

.... Où la soire'e d'aujourd'hui retombera pénible- 
ment sur votre cœur. 

f*£RDINAND marche à plus grands pas , et avec plus d'agitation. U ôte son écbarpe 

ei son épée , et les jette loin de lui. 

Adieu ; service des puissans de la terre. 



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4 

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378 LMNTRIGUE ET L'AMOUR^ 

LOUISE. 

Mon Dieu ! qu avez-Toas ? 

ferdiuaud. 

De la chaieur et de l'oppression.... je hke mets à 

mon aise. 

LOUISE. 

Bayez , buTez , cela tous rafraîchira. 

FEROllfAUD. 

Cela me soulagera, certainement. Cette catin a 
bon cœur : Toilà comme elles sont toutes. 

LOUISE se jette dans ses bras arec tonte Texpression de laiDoor. 

Parler ainsi à ta Louise, Ferdinand? 

FERDINAIVD la repousse. 

Va-t'en , va-t'en ! dëlourne ce doux et séduisant 
regard. Je Micoombe... Montre ->- toi dans ta hideuse 
épouvante, serpent; élance --toi contre tnorî, rep- 
tile; déroule devant moi tes horribles replis; 
dresse ta tête vers le ciel ; montre-toi aussi ef- 
froyable que quand tu sortis de l'abîme... Plus 
d'apparence angélique , il est trop tard ; je dois 
t'écraser comme une vipère, ou le désespoir.... 
Prends pitié de moi. 

LOUISE. 

Hélas ! où en sommes-nous venus? 

FERDINitNÙ, Uttt^tàaSiidétAU. 

Un si bel ouvrage du divin créateur !.. qui Faurart 
pu croire ? (Joignant les mains et les levant au cîeL)î( 
n'ai pas le droit d'interroger , Dieu' tout-puissant; 
mais pourquroi a»^tu renfermé du p^isoA dans on 



ACTE V, SCÈNE VII. 57f> 

(SI beau vase ? le vice devait-il se tnontt-èr sous des. 
traits si suaves et si célestes? Oh ! cela est étrange, 

LOUISE. 

Entendre cela et ne pouvoir parler î 

FERDINAND. 

Et cette voix douce et harmonieuse ! comment de si 
beaux sons pouvaient-ils sortir d'une lyre fracassée? 
(y/ la regarde d^un œil enivré d amour.) Un en- 
Siemble si beau^ si bien proportionné, d'une perfec- 
tion si divine... œuvre favorite du créateur dans 
\mn de ses moniens de faveur, comme si l'univers 
entier n'eût été formé que pour mettre le divin ar- 
tiste en humeur de produire soti chef-d'œuvre !... Et 
Dieu ne s'est mépris que pour l'âme... il n'était sans 
doute point possible que ce merveilleux phénomène 
de la nature restât sans défaut... (// s^ éloigne délie- 
tout à coup. ) Ou bien le divin artiste s'apercevant 
que c'était un ange qui venait de naître sous son 
ciseau , corrigea en hâte son erreur en lui donnant 
up cœur d'autant plus pervers. 

LOUISE. 

coupable obstination I plutôt que d'avouer son 
erreur, il aioie mieux reprocher une erreur au cieL 

FERDINAND se jette en pleurant à son cou. 

Encore une fois, Louise, encore une fois, comme 
au jour de notre premier baiser , où tu balbutias 
pour la première fois le nom de Ferdinand, où tes 
lèvres brûlantes pour la première fois, me dirent : 
toi... Oh! le germe d'une joie ineffable et infinie 
semblait alors être renfermé dans cet instant , 



38o L'INTRIGUE ET L'AMOUR, 

comme la fleur dans son bouton. L'éternîtë était là 
devant nos yeux , telle qu un beau jour du mois de 
mai ; les années d'un avenir doré passaient devant 
nous comme un choeur de jeunes filles. Ah ! que 
j'étais heureux ! — Louise , Louise ^ Louise ! pour- 
quoi m'as-tu traité ainsi ? 

LOUISE. 

Pleurez, pleurez, Walter; votre affliction sera 
plus juste que votre fureur. 

FERDINAND. 

Tu te trompes : ces larmes ne sont pas cette 
douce et voluptueuse rosée qui verse son baume sur 
les plaies de l'âme , et qui rend le mouvement aux 
fibres desséchées ; ce ^ont de froides et solitaires 
larmes, le triste et éternel adieu de mon aniour. 
(jivec ime solennité effraj^antCf et laissant tomber des 
pleurs sur la tête de Louise^ Je pleure sur ton âme, 
Louise, je pleure sur la Divinité dont la bienveil- 
lance infinie s'est trouvée ici en défaut, et qui se 
prive si cruellement elle-même du plus magnifique 
de ses ouvrages. — Ah ! il me semble que toute la 
création devrait prendre le deuil, et se montrer 
attristée de ce qui se passe dans son sein. Que les 
hommes succombenjt, qu'ils perdent leur paradis , 
cela est ordinaire : mais ci la contagion étend ses 
ravages parmi les anges , il faut que la nature, en- 
tière pousse des gémissemens. 

LOUISE. 

Ne me poussez pas à. bout, Walter; j'ai de la 
force d'âme autant que personne, mais elle ne peut 
aller au delà des limites de l'humanité... Walter, 



ACTE V, SCÈNE VIL 38i 

encore ùri mot avant de nous séparer... un destin 
affreux a troublé l'intelligence de nos coeurs... si 
j'osais ouvrir la bouche, Walter, je pourrais te dire 
des choses... je pourrais... mais uiiç fatalité cruelle 
enchaîne ma langue comme mon amour , et je dois 
endurer que tu me traites comme la plus ignoble des 
créatures. 

FERDINAND. 

Gomment te trouves-tu , Louise ? 

LOOISE. 

Pourquoi cette question ? * 

FERDINANI). 

C'est que si tu devais partir le mehsongd à la 
bouche, cela me ferait de la peine pour toi. 

LOUISE. 

Je vous conjure, Walter... 

FERDINAND, avec une viye ëmotidn. 

Non , non , cette vengeance serait trop infernale ; 
non , Dieu m'en préserve ! je ne veux pas pousser la 
vengeance jusque dans ce, monde de là-bas.... 
Louise, as-tu aimé le maréchal?, . .Tu ne sortiras plus 
de cette chambre. 

LOUISE. 

Demandez tout ce que vous voudrez^ je ne réponds 
plus rien. 

(EHe s'assied. ) 
FERDINAND, d*un ton sérieux. 

Songe à ton âme immortelle , Louise : as-tu aimé 
le maréchal? Tu ne sortiras plus de cette chambre. 



âSi L^IVTRIGUE ET L^MOUR, 

LOUISE. 

Je ne réponds plus rien. 

FE R DIN AU D M j«lto à ••• piedt vne la ptw TÏoltBte ëmotÏM. 

- Louise f as-tu aimé le maréchal ?, • . ATant que ce 
flambeau soitconsuméi tu paraîtras... devant Dieu» 

LOUISE se lète tout effrayée. 

Jésus! Qu'est-ce donc? je souffre beaucoup^ 

( Elle retombe sur sa cbaûe. ) 
FERDI3SAND. 

Déjà! femmes y éternelle énigme! vos fibres 
délicates supportent un crime qui dévore rhumanité 
jusque dans ses racines^ et un misérable grain 
d arsenic vous abat. 

LOUISE. 

Du poison ! du poison ! Ah ! mon Dieu î 

FERDINAND. 

Je le crains; l'enfer a assaisonné ta limonade: 
c'est la mort que tu as bue* 

LOUISE. 

Mourir, mourir! Dieu de miséricorde! du poi- 
son.,, et mourir! Prends pitié de mon âme. Dieu 
de miséricorde. 

FERDINAND. 

C'est là l'important ; je l'en supplie aussi. 

LOUISE. 

Et ma mère!., mon père!.. Sauveur du monde.*. 
Mon pau\re père ! plus d'espoir de salut.. . j'étais si 
jeune encore !... Aucun espoir de salut !... et il faut 
déjà partir, à cette heure I 



ACTE V, SCÈNE Vïî. 58â 

FERDINAND. 

Aucun espoir de salut... il faut partir : n)«^id 
calme-toi , nous ferons le voyage ensemble. 

Ï.OUISB, 

Ferdinand, toi aussi? du poiaon, Ferdinand, k 
toi ! ... m#n Dieu, pardonfi^-lui; Dieu de bonté , ôte 
de lui ce pëché. 

FERDINAND. 

Songe à régler ton propre çomptç, je craii^ qu'il 
ne soit en mauvais ordre. 

LOUISE. 

Ferdinand, Ferdinand I je puis maintenant ne 
plus me taire... la jpqK^fti,. la mort dégage de tous les 
sermens. Ferdinand, il n'y a rien de si malheureux 
que toi sous le ciel... Ferdinand, je meury itino- 
cente. 

FERDINAND, effrayi^ 

Que dit-elle? on n'a cependant pas coutume de 
partir pour ce voyage, chargé d'un mensonge. 

LOUISE. 

Je ne mens pas, je ne mens pas; je n'ai menti 
qu'une fois en ma vie... Ah! je sens un froid de 
glace courir dans mes veines... Quand j'écrivis la 
lettre au maréchal ... 

FERDINAND. 

Ah! cette lettre!..- Dieu soit loué! msiintc-^ 
nant je retrouve toute ma fermeté. 

LOUIâl!. Sa pMol^ comnMnoe à devenir pénible; ses doigts ont des mouvement 

çpnvu^ii^. 

Cette lettre... Prépure-toi j^ entiendre un aeerot 



EMMSi 



i\ 



384 L'INTRIGUE ET L'AMOUR, 

horrible.... ma maiii l'écrivit , mon cœur la maU'« 
dissait.... ton père l'a dictée. (^Ferdinand demeure 
immobile et pétrifié; après un long et mortel silence ^ 
il tombe tout à coup comme frappé de la foudre, ) 
Ah ! déplorable méprise!.. Ferdinand... on me con-' 
traignit... pardonne... ta Louise aurait préféré la 
mort... mais, mon père... ses dangers... Ah ! ils ont 
été bien habiles ! 

FERDINAND M relève arec fureur. 

Dieu soit loué ! je n'éprouve encore aucune at- 
teinte du poison. 

( n tire son ^pée. ) 
LOUISE, s'affalUittant rapidement. 

Malheureux ! quel est ton dessein ?... il est ton 
père. 

^ FERDINAND, avec rexprcasion de la rage. 

Meurtrier et parricide ! il faut qu'il vienne avec 
moi , afin que le juge du monde ne punisse que le 
coupable. 

( n veut sortir. ) . 
LOUISE. 

Notre Sauveur pardonna en mourant... • grâce 
pour toi et poiïr lui. 

( Elle meurt. ) 

FERDINAND se retourne vers elle, aperçoit qu'elle vient d*expirer et se pre'cipitr 

sur elle avec une horrible douleur. 

Arrête ! arrête ! ange du ciel ; ne m'abandonne 
pas. ( Il saisit sa main et là laisse retomber. ) Froi- 
de ! froide et humide ! ah ! son âme s'est envolée. 
(// se relève. ) Dieu de ma Louise ! grâce , grâce 
pour le plus insensé des meurtriers ! ce fut sa der- 
nière prière.. .Qu'elle est encore ravissante et belle, 



ACTE V, SCÈNE VIII. 385 

ioute itiorte qu'elle est ! Son meurtrier attendri a 
respecté ces traits chéris ; sa douceur n'était pas 
un vain masque^ elle la conserve encore dans la 
mort. ( jiprès un moment de silence ) Mais quoi ? je 
n'éprouve rien encore ? la force de la jeunesse pour- 
rait-elle bien me sauver ? Efforts inutiles ! tel n'est 
pas mon dessein* 

( Il reprend le verre. ) 

SCÈNE VIII. 

FERDINAND, LE PRÉSIDENT, WURM et 

plusieurs domestiques se précipitent avec ef- 
froi dans la chambre ; ensuite MILLER arrive 
avec des officiers de justice et des gens du 
peuple , qui occupent le fond du théâtre^ 

LÉ PRÉSIDENT, une lettre à k main. 

Mon fils, qu'est-ce donc? je ne croirai jamais... ^ 

FERDINAND jette aux pieds de son père le verre qu'il tenait. 

Tiens , assassin ! 

LE PRÉSIDENT chancelé. Tous sont épouvante'sw Silence horrible. 

Mon fils , pourquoi m'as-tu fait cela ? 

FERDINAND, sans le regarder. 

Oii ! oui, sans doute ! j'aurais dû d'abord consulter 
l'homme d'état , pour savoir si ce coup convenait à 
son jeu? Ce fut, je l'avouierai, une bien belle et 
admirable feinte , que de rompre le lien de nos 
coeurs p^r la jalousie. Ce calcul était d'un grand 
maître. C'est seulement dommi^e que l'amour en 

Ton. II. SchUUr, 25* 



386 L'INTRIGUE ET L'AMOUR, 

fureur n'obéisse pas si docilement à ves fils ^ qUe 

vos marionnettes de bois. 

LE PRESIDENT promène ses yeut sur ceux qui Tenionreat. 

N'est*il personne ici qui pleure sur un père in- 
consolable? 

MILLER, on Tentend s'ëcrier derrière la scène* 

Laissez-moi entrer ; au nom du ciel ; laissez-moi ! 

FERDINAI9D. 

Cette fille est une sainte ; laissa entrer un autre 
pour qu'il plaide pour elle. 

(H owtre la porte k Miller c^i entre irac la feide et le» «Bitiefs àe jaaiim. 
MILLER, dans «M korriUe Mi^cAiie. 

Mon enfant ! moii enfant 1 «^ du poison , à^t-on 
dit; — ma fille 1 ... où es-tu ? 

FERDINAI^D le conduit entre le Président et le cûrps deLcToisc. 

Je suis innocent : remercie celui-<â. 

MILLE R tombe prè» d'elle. 

Ah ! Jésus ! 

FERDINAND. 

Je dirai peu de paroles^ mon père... Elles com- 
mencent à avoir du prix pour moi.— Je suis cou- 
pable de m'être otë la vie , de la lui aTOir ôtëe. 
Gomment paraîtrai-je devant Dieu? j'en frémis. 
Cependant je n'ai jamais été un méchant : mon arrêt 
pour l'éternité ^ quel qu'il soit , ne tombera pas èur 
elle... Mais moi, j'ai commis un metirtre, {étane 
çoix forte et terrible ) un meurtre pôulr lequel tu 
n'exigeras pas que je comparaisse seul devant le juge 
du monde ! J'en rejette itolennellement sur toi la 
plus grande et la plus horrible part j comment tu 



ACTE V, SCÈNE VIII. 887 

pourras t'ça justifier , c'est à toi à y aviser. (// fe * 
conduit s^ers JCûiUse^ ) Viçns ^ barbare , viens te re- 
p9iU*e 4^ l'abominable fruit de ton habileté. Les 
convulsions 4e la douleur ont écrit ton nom sur ce 
front , (et le$ a»g^ exterminatesurs sauri^nt bien le 
li^'^«,. Un faptQWe^ fait à son image , viendra , lors<- 
qm tu dormiras , tirer les rideaux de ton lit et te 
présenter sa np^^in glacée. Un fantôme , fait à son 
image, se tiendra devant ton âme quand tu mourras, 
et repoussera du ciel ta dernière prière... Un fan- 
tôme, fait à son image, se tiendra sur ta tombe 
quand tu t'en relèveras, et sera auj^rès de Dieu 
quand il te jugera. 

(Us'évaDouit; des domestiques le soutieooent, ) 
hl^ V^'^SlJy^f.Ji'Xj aiiQQuaffQmolifmv^enle, Ièvel«8 i»«ias au eiel. 

Juge du joaonde , ne me redemande pas cette âme , 
non pas à moi... nuiis à cet homnae... 

(Il montre Wurm.) 
WURM, Tinterrompant. 

A moi? 

LE PRÉSIDENT. 

Oni , maudît , à toi , à toi , Satan ! C'est toi , toi 
qui m'as donné les cons^eils du serpent ; c'est toi qui 
en dois répondre. Je m'en lave les mains. 

, WURM. 

Moi ? (// se prend à rire d'un rire ejfrojrable. ) Cela 
e&t j^lf^is^nt ^ vii'^in^ent plaisant ! Nie sa:? ais-^je donc 
pap.cpimiiçnt le^4éwAn8 se jkémQÂgnent km* recoure 
naip§»nP«i? M«Â? ^UQlérrt iwbéçUci, /était-ce mon 
fils? étais-je ton maître?... C'est moi qui en dois 



388 L'INTRIGUE ET L'AMOUR, 

répondre ! A cette idée je sens la moelle de mes os 
se glacer. C'est moi qui en dois répondre?.... Soit, 
je veux bien être perdu , mais tu dois l'être avec 
moi... Allons , Allons ! crie au meurtre , à travers 
les rues ; qu'on réveille les juges; gens de la justice, 
garottez-moi , conduisez-moi vers eux; j'ai à leur 
découvrir des secrets qui , lorsqu'ils les entendront , 
leur feront dresser les cheveux sur la tête. 

( U veut sortir. ) 
LE PRÉSIDENT le retient. 

Tu ne feras pas cela , Wurm ? 

WURM, lui frappant sur Tepaule. 

Je le ferai , mon camarade , je le ferai. Cela 
est fou , il est vrai... mais c'est ta faute ; si mainte- 
nant j'en agis comme un foU , nous irons à l'écha- 
faud, bras dessus, bras dessous... en enfer, bras 
dessus, bras dessous. Cela me divertira, coquin, 
d'être damné avec toi. 

( On remmène. ) 

MILLER, qui pendant tout ce temps ëtait reste la tête penchëe sur le corps de Louise, 
ahSmé dans une douleur muette , se relève tout à coup , et jette la bourse au major. 

Empoisonneur , reprends ton or maudit. Voulais- 
tu m'acheter le sang de ma fille ? 

( Il se précipite hors de la chambre. ) 
FERDINAND, d'une voix expirant^. 

Il est au désespoir... qu'on le suive, qu'on lui re- 
mette cet or... c'est une horrible dette..*. Louise... 
Louise ! ... je viens. . . Adieu > qu'on me laisse expirer 
à cet autel. 



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ACTE V, SCÈNE VIII. 389, 

LE PRÉSIDENT, sortant de sa somLre stupeur. 

Mon fils, Ferdinand , ne laisseras-tu point tomber 
un regard sur un père au désespoir ? 

(Le major a été placé près de Louise. ) 
FERDINAND. 

Celui-là appartient au D?eu de miséricorde. 

LE PRÉSIDENT tombe à ses pieds, avec lexpression d'une douleur déchirante. 

Créateur et créatures , tout m'abandonne. N'ob- 
tiendrai-je pas un regard pour ma dernière conso- 
lation ? (Ferdinand lui tend une main mourante. ) 
( Le Président se relève. ) Il m'a pardonné ! ( Aux 
autrss.) Maintenant je suis votre prisonnier. 

( Il sort accompagné des ofHciers de justice. La toile tombe» ) 



FIN DU PEUXIÈME VOLUME. 



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